LE — DIAGNOSTIC DIFFÉRENTIEL ET PRONOSTIC
Trop souvent la paralysie des nerfs moteurs de l’œil est symplomalique d’affections musculaires graves, qui tôt ou lard se généralisent ou s’étendent à d’autres régions. On a pu en acquérir la conviction par la lecture des faits exposés daus le chapitre VII et dans l’article précédent. N’ai-je pas, en effet, démontré que la para-
lysie de l’un des muscles moteurs de l’œil apparaît comme l’un des phénomènes initiaux de l’ataxie locomotrice progressive ? Ce seul signe m'a suffi quelquefois pour annoncer, plusieurs années d'avance, l’imminence de cette terrible affection. N’a-t-on pas vu aussi, dans le chapitre précédent, la paralysie de la sixième paire précéder la paralysie alterne ?
Cependant il me paraît, — je l’ai déjà reconnu précédemment, — que la paralysie des muscles moteurs de l’œil peut exister parfaitement isolée et limitée à l’un des nerfs de l’œil, que la cause en soit rhumatismale ou syphilitique ou qu’elle soit même essentielle. Combien de livres, de monographies, de journaux, fourmillent de guérisons de ces espèces de paralysies locales ! Moi-même je crois en avoir obtenu un certain nombre et j'en rapporterai bientôt plusieurs cas.
Mais aussi quelle peut être pour moi la valeur réelle de ces guérisons, lorsque je sais que la plupart des sujets atteints d’ataxie locomotrice progressive, — etils sont nombreux, — ont passé par les mains des oculistes ; qu’un certain nombre d’entre eux a été guéri, pendant un temps plus ou moins long, de la paralysie locale des nerfs moteurs de l’œil, paralysie qui n’était qu'un phénomène initial de cette maladie, paralysie qui revient tôt ou tard? Combien je dois apporter de réserves, quand je dis ou quand je crois avoir guéri une paralysie de l’un des nerfs moteurs de l'œil! J'ai relaté, en effet, un cas d'’ataxie (obs. CIIT) dans lequel la paralysie de la sixième paire a guéri ou plutôt disparu temporairement (pendant plusieurs mois) jusqu’à cinq fois, pour se fixer définitivement. Et chaque fois que cette paralysie disparaissait, le malade en faisait tout l’honneur à son oculiste ! J'ai vu d’autres ataxiques qui se croyaient guéris depuis plusieurs années de leur strabisme, et qui ne tardaient pas à en être de nouveau affectés pendant que je leur donnais des soins : exemple, un malade d'Anvers auprès duquel j'ai été appelé en consultation avec mes amis MM. Pidoux et Trousseau.
Si au moins il existait quelque signe qui permît de distinguer, à coup sûr, une paralysie purement locale des nerfs moteurs de l'œil! A l’époque où je publiais mon Mémorre sur l'ataxie musculaire progressive (1), je croyais que tout strabisme qui apparaissait au début de cette dernière maladie devait être compliqué d’amblyopie ou d’amaurose, et j’en avais fait un signe diagnostique différentiel du.strabisme simple. Il me faut renoncer aujourd’hui à ce signe diagnostique. Voici en résumé quelques exemples à l'appui de cette assertion. |
(1) Duchenne, Archives générales de médecine, 1858, 1859.
ART. I. — PARALYSIE DES NERFS MOTEURS DE L'ŒIL, gg
OBsERvATION CLXXVIIL. — En 1860, j'ai vu en consultation avec Trousseau un prince Russe, atteint depuis huit ans d’une ataxie progressive parfaitement caractérisée, et dont la vue étail encore excellente dans chaque œil, bien qu’il eût présenté, au début de cette maladie, une paralysie de la troisième paire droite, dont il avait été, disait-il, guéri depuis six ans par de Graefe. Son strabisme, quand il existait, n’était pas compliqué d’amblyopie.
OBservaTION CLXXIX. — M. le professeur G. Sée m'a fait appeler, en 1860, chez un sujet affecté depuis six ans d’une ataxie musculaire progressive à sa troisième période, et qui, au début, avait eu une paralysie de la troisième paire, dont ilavaitété, disait-il, guéri après six mois de traitement. Il lui était resté seulement un peu de faiblesse dans l’élévation de la paupière supérieure. Mais il n’avait jamais eu d’amblyopie, et sa vue était encore très-bonne au moment où j'étais appelé à lui donner des soins,
Aujourd'hui que l’on sait que les noyaux et les filets originels des nerfs moteurs de l’œil remontent assez haut dans la protubérance où ces derniers s’entrecroisent, qui pourrait assurer qu’une paralysie bien localisée dans un de ces nerfs, et simple en apparence, n'est pas le début d’une paralysie qui plus tard s’étendra aux membres, soit du même côté, soit du côté opposé (paralysie alterne)? Ainsi par exemple, j'ai rapporté précédemment un cas de paralysie alterne (Obs. CLXX), ayant débuté par la paralysie de la cinquième paire et qui avait atteint la septième et ensuite la sixième paire,
En résumé, les faits et les considérations que je viens d'exposer démontrent qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer la paralysie simple ou parfaitement locale des nerfs moteurs de l’œil de celle qui est symptomatique d’une autre affection musculaire grave.
À. — La faradisation localisée est quelquefois contre-indiquée dans ie traitement des paralysies des nerfs moteurs de l'œil, bien qu’elle puisse être aussi, dans certains cas, d’une utilité incontestable.
I est évident que personne ne la conseillera, lorsque l’on aura quelque raison pour attribuer la paralysie à un travail hypérémique, ou à un ramollissement ou à une hémorrhagie siégeant dans un point de la protubérance.
Si la paralysie est présurnée ou reconnue de cause syphilitique, c’est-à-dire produite par une compression exercée sur le nerf par une exosiose ou par une tumeur gommeuse, ete., c’est la médication spécifique qui, avant tout, est indiquée. Des guérisons
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de certaines paralysies syphilitiques, par l’iodure de potassium seul on associé à des préparations mercurielles, ont été publiés par les journaux de médecine. M. J.-Ch. Beyran à rapporté six cas de guérison de paralysie syphilitique de la sixième paire par l'iodure de potassium (1). Mais il peut arriver que Île traitement spécifique soit insuffisant; qu'il faille recourir alors à la faradisalion pour obtenir la guérison, ainsi que j’ai eu l’occasion de l'observer, entre autres, chez un malade qui me fut adressé en 1856 par Gibert, médecin des hôpitaux. Alors la paralysie est analogue à une paralysie traumatique des nerfs, dans laquelle on voit, après la lésion de ces nerfs par compression, par contusion, et lorsque celle-ci n'existe plus, la paralysie persister cependant, et guérir ensuite par la faradisation localisée.
Dans un bon nombre de cas j'ai obtenu, par la faradisation localisée et en quinze à vingt séances, la guérison de paralysies des nerfs moteurs de l’œil dont la cause était restée inconnue et qui me paraissait simple. Je n’en fais pas la relation, parce que je suis forcé de me resserrer, pour que mon livre ne soit pas trop volumineux. J'en rapporterai seulement brièvement une qui m'a élé présentée par Paul Dubois.
Ogsenvarion CLXXX. — Une demoiselle âgée de vingt-quatre ans, d’une bonne santé habituelle, avant seulement des migraines depuis plusieurs années, avait été atteinte tout à coup, sans cause appréciable, d’une diplopie d’abord légère, et qui avait augmenté graduellement pendant quelques jours. En même temps son œil se tournait en dedans, sans qu’il jui fût possible de le mouvoir en dehors. Des sangsues appliquées à la tempe et derrière l'oreille du côté paralysé, des vésicatoires promenés sur ces mêmes régions, des purgatifs, enfin le sulfate de sirychnine par la méthode endermique furent employés successivement, sans produire aucune modification dans l'élat de la paralysie. Trois mois après le début de cette paralysie, la famille se décida à la conduire à Paris, où M. Dubois consulté d’abord me fit appeler à lui donner des soins. Je constatai alors une paralysie de la sixième paire, et nous arrêtâmes, M. Dubois et moi, que la faradisation localisée serait immédiatement appliquée. Les résultats de ce traitement furent immédiats, et progressifs : en une vingtaine de séances, la guérison fut complète; elle s'est maintenue jusqu'à ce jour.
C’est incontestablement à la faradisation localisée que l’on doit attribuer la guérison de cette paralysie, comme dans toutes les paralysies des nerfs moteurs de l’œil où je l’ai vue agir de la même manière. Mais pourrais-je aftirmer que cette guérison est définitive ;
(1) Beyran, Note sur la paralysie syplalitique de la sixième paire. (Union médrcale, 1 et 21 juillet 1860.)