H, — PAR LES COURANTS CONTINUS ET PAR UNE MÉDICATION INTERNE
A. — J'ai appliqué sans résultat appréciable les courants continus dans cette même affection, bien que depuis plusieurs années j'aie fait usage de tous les appareils préconisés tour à tour et dont je possède la collection. Mais je ne veux rien conclure encore d'une expérimentation que je reconnais insuffisante.
Est-il besoin de dire que la faradisation, incontestablement utile pour combattre certains symptômes de l'ataxie locomotrice, ne peut constituer le fond du traitement. N'avons-nous pas vu en effet certains symptômes (la dipîopie par exemple) guérir par ce traitement, et cependant la maladie marcher quand môme et parcourir toutes ses périodes. J'en dirai autant de l'hydrothérapie, que j'ai toujours vue améliorer l'état des malades. J'ai fait suivre quelquefois ce traitement alterné avec la faradisation. Ces deux traitements bien associés produisent de bons effets; mais, administrés simultanément, ils fatiguent et surexcitent les malades.
B. — Une médication interne doit évidemment former la base du traitement de l'ataxie locomotrice. Lorsque l'on constaterez le malade, l'existence d'une vérole constitutionnelle, ou que l'on retrouve, dans son histoire, des antécédents syphilitiques, l'emploi des préparations mercurielles seules ou associées à l'iodure de potassium, ou de ce derniermédicament isolé, est formellement indiqué. Il est bien entendu que le choix de ces divers médicaments est subordonné à la période des accidents (secondaires ou tertiaires) de l'affection syphilitique.
Mais à quelle médication interne doit-on soumettre un sujet, chez lequel l'ataxie locomotrice ne peut Être rapportée à une cause syphilitique? L'iodure de potassium administré avec persévérance, à une dose modérée et appropriée à la tolérance du sujet, me semble être encore jusqu'à présent le meilleur médicament que l'on puisse
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opposer à la marche de celte terrible affection. Cette médication a d'autant plus de chances de succès qu'elle est administrée à une époque plus voisine du début de la maladie.
Il résulte cependant, de mon observation personnelle, que son action thérapeutique est^nulle à une période avancée de la maladie. Le plus grand nombre des sujets dont j'ai recueilli les observalions, avaient commencé à faire usage de l'iodure de potassium seulement après que les troubles de la locomotion s'étaient déclarés depuis plus ou moins de temps ; c'était déjà un peu tard, sinon trop tard. Si, dans ce cas, on avait su reconnaître les phénomènes initiaux (la diplopie amblyopique ou amaurotique, et les douleurs spéciales) ou de début d'une maladie qui menace la locomotion et peut se terminer d'une manière fatale, on n'eût pas attendu autant pour faire intervenir très-activement et avec persévérance cette médication interne. Tant qu'à moi, dès que j'ai diagnostiqué l'existence de l'ataxie locomotrice progressive à sa première période, je prescris l'usage des préparations iodurées (protoiodure de mercure, iodure de potassium, suivant les cas), en même temps que j'attaque localement, s'il y a lieu, les désordres symptomatiques de la maladie par la faradisation localisée dont j'approprie les différents modes d'application aux troubles fonctionnels. à combattre. Lors môme que la médication locale et périphérique triomphe d'un symptôme morbide, je ne m'endors pas dans une fausse sécurité, el je n'en continue pas moins longtemps la médication interne.
Tels sont les principes qui me dirigent dans le traitement de l'ataxie locomotrice. Découvrira-t-on une médication meilleure que celle que je viens de préconiser contre l'ataxie locomotrice progressive? il faut bien l'espérer. Mais à ceux qui voudraient se livrer à des expériences thérapeutiques, je rappellerai ce précepte capital: Principiis obsta, précepte dont je m'estime heureux d'avoir facilité l'application, en'posant les bases du dignoslic sûr de la première période de cette redoutable maladie.
§ III. — Quelques considérations historiques (1).
Contrairement à l'usage consacré, je n'ai fait précéder ce travail sur l'ataxie locomotrice d'aucunes considérations historiques; j'en dois l'explication à mes lecteurs. Lorsque l'on veut se livrer à l'observation des phénomènes morbides et de leur nature, indépendamment de toute influence étrangère, il faut bien se garder, selon moi, de se remplir l'esprit des travaux antérieurs qui ont trait au sujet sur lequel on a l'intention de faire des recherches spéciales. C'est
(1) Je reproduirai eu partie, dans ce paragraphe, les considérations historiques que j'ai exposées dans mon premier mémoire.
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CUA1>. VIII.
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du moins un principe dont je ne me suis point écarté dans toutes mes études pathologiques expérimentales, me réservant toujours néanmoins de faire plus lard les recherches bibliographiques sur ce sujet, et en général de ne mentionner les travaux antérieurs aux miens, qu'après la publication de ces derniers. En agissant autrement, il m'eût été impossible de ne pas regarder à travers le prisme d'autrui ; ce qui aurait pu me gêner dans mes observations personnelles. Afin de voir les faits, pour ainsi dire, de mes propres yeux, j'ai dû même m'efforcer quelquefois d'oublier les connaissances que je possédais en littérature médicale; c'est du moins en suivant cette méthode d'observation, qu'il m'a été possible d'exposer les faits d'ataxie locomotrice tels que je les ai vus, et de coordonner, après de longues réflexions, et plusieurs années de recherches, les idées qu'ils ont fait naître dans mon esprit.
Je m'empresse de reconnaître que la symptomatologie del'ataxie locomotrice progressive n'est pas entièrement nouvelle, bien que la description qui en avait été faite, laissât beaucoup à désirer. On trouve en effet, dans les auteurs, des observations qui ont une certaine ressemblance avec celles qui forment la base de mon travail. Il ne pouvait en être autrement, car cette maladie est fréquente, et, sans aucun doute, elle a toujours existé; mais ces observations, ou sont incomplètes, ou ne paraissent se rapprocher des miennes que par quelques symptômes, ou sont exposées de manière qu'il est impossible ni d'y reconnaître les différentes phases de la maladie dont j'ai fait une espèce morbide, ni de les diagnostiquer à coup sûr. En outre, les faits pathologiques dont il est ici question, ont été quelquefois confondus avec d'autres désordres symptomatiques d'affections essentiellement différentes (1).
Quelques auteurs cependant se sont crus autorisés à fonder des maladies diverses sur des faits cliniques analogues aux précédents et qu'ils avaient recueillis. Je rappellerai lés plus importants de ces travaux.
I. — M. le professeur Romberg (de Berlin), a décrit, sous le nom
(1) La critique s'est quelquefois servi de faits cliniques, ôpars dans la presse médicale, pour contester aux auteurs d'études pathologiques nouvelles la priorité de leurs descriptions, ou de leurs découvertes. A l'occasion de mes recherches sur l'ataxie locomotrice, j'ai été en but à ces sortes d'attaques qui, je l'avoue, m'ont presque découragé, lorsque l'on y mêlait des personnalités.
Tout le monde certainement reconnaît la valeur de la relation fidèle d'un fait clinique, dans lequel on trouve, pour ainsi dire, le tableau d'une maladie; c'est l'indice d'un excellent esprit d'observation chez son auteur, et nous devons lui en savoir gré. Mais si, s'appnj ant seulement sur ce fait clinique, cet auteur a la prétention de revendiquer pour lui l'honneur de la découverte do la maladie à laquelle sa relation se rapporte, il perd de son mérite, et s'expose à s'entendre reprocher, à bon droit, d'avoir méconnu la valeur et la signification réelle du fait clinique que le hasard seul lui a fait rencontrer, sans qu'il ait su en tirer la description d'une maladie nouvelle.
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de tabès dorsalis (1) , une affection dont l'alaxie locomotrice se rapproche, par un grand nombre de symptômes. Ce travail est trèsramarquable; je regrette d'avoir à dire, pour ce quia trait à mon sujet, que les observations critiques précédentes lui sont applicables en partie.
Ainsi les malades observés par ce savant praticien éprouvaient une perturbation dans l'équilibration; mais on ne saurait décider, d'après l'exposition des symptômes qu'ils ont présentés, si cette perturbation dépendait de la perte de la sensibilité ou de la lésion de la faculté qui préside à la coordination des mouvements. Ajoutez à cela qu'il est dit, dans cette description, que l'on a constaté, chez ces malades, de la faiblesse musculaire; ce qui n'a certainement pas lieu dans l'alaxie locomotrice, où la force motrice reste au contraire intacte.
M. Romberg rapporte, entre autres, l'observation très-curieuse d'un médecin de campagne qui, exposé aux variations du temps, avait été atteint d'une paralysie des extrémités inférieures et d'une amblyopie double qui se termina par une amaurose. Sa sensibilité était normale, et le malade put distinguer jusqu'à sa mort les différences de température. Cependant, à la partie inférieure de la moelle, où le volume de celle-ci avait diminué de plus d'un tiers, la substance médullaire des racines postérieures (racines sensibles) avait disparu presque complètement, ce qui leur avait donné un teinte jaune et grisâtre. Après ce fait, M. Romberg en relate d'autres dans lesquels il a constaté tantôt que la substance grise de la moelle s'était notablement ramollie, tantôt que la partie lombaire et une partie de la portion dorsale de la moelle étaient presque à l'état fluide. Ces lésions anatomiques de la moelle ont dû occasionner, pendant la vie, une perturbation profonde dans les propriétés musculaires, c'està-dire l'affaiblissement ou l'abolition de la contractilité volontaire et électrique, l'atrophie et l'aneslhésie. Or, ces phénomènes caractérisent la paralysie spinale subaiguë, dont j'ai discuté précédemment ie diagnostic différentiel, et qui ne peut, clans aucun cas, être confondue avec l'ataxie locomotrice progressive. A part cette confusion regrettable, je suis heureux de reconnaître que M. Romberg a le mieux observé et décrit la plupart des symptômes qui se rencontrent dans l'alaxie locomotrice progressive.
II. — J'espérais trouver, dans les belles recherches de Lallemand sur la consomption dorsale consécutive aux pertes séminales, des faits analogues à ceux de l'ataxie locomotrice progressive. J'en ai vainement cherché les symptômes dans les observations relatées par cet auteur; tous ces tabescenls étaient tourmentés par des désor-
(I) Romberg, LehrLuch der NcrvenkranUeilen, 1851.
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dres nerveux dont quelques-uns portaient sur la locomotion, en produisant surtout un affaiblissement musculaire. Ces désordres, occasionnés par un épuisement nerveux, étaient très-irréguliers, et variant, comme il le dit lui-môme, selon les constitutions individuelles.
III. — M. le professeur Bouillaud (l)signale, dans la classe des maladies qu'il appelle ataxies des centres nerveux, certaines altérations de la motilité, qui diffèrent des convulsions et des paralysies, et consistent en un désordre, une incoordination, une ataxie du mouvement ;il y rapporte la chorée, certains tremblements, certains troubles de la progression et de la station observés dans la paralysie générale des aliénés; il entrevoit qu'on pourra y rattacher les symptômes de quelques affections dites nerveuses; mais, en môme temps, il a soin d'ajouter que les observations manquent pour tracer une histoire pathologique de l'incoordination du mouvement, phénomène que, d'après ses recherches de physiologie expérimentale, il attribue à une lésion du cervelet. Dans divers passages, on trouve l'indication du symptôme ataxie locomotrice; mais quant à la maladie que j'ai désignée sous ce nom, avec l'intention d'en rappeler un des caractères, sa description clinique restait tout entière à faire.
IV. — Sandras a relaté (2) un fait que l'on serait tenté de ranger dans l'ataxie locomotrice progressive, parce que le sujet a éprouvé primitivement, et pendant tout le cours de sa maladie, de ces douleurs erratiques qu'il a comparées lui-môme à des éclairs, « parce qu'il a « perdu ensuite son équilibration, et que ses mouvements brus- « ques, saccadés, désordonnés, ne se font, pour ainsi dire, pas sous « l'influence de la volonté. La sensibilité y est diminuée de façon « que le malade ne sait pas s'il est dans son lit, entre ses draps ou u dehors, s'il est dans son pantalon ou non. » Ces troubles de la motilité étaient-ils dus seulement à la perle de la sensibilité musculaire ou à la lésion de la faculté coordinatrice des mouvements? La force musculaire était-elle intacte? C'est ce qu'il est impossible de démêler, parmi les longs détails dans lesquels se noient les symptômes principaux de ce fait. Ce qui ferait au contraire douter de l'intégrité de la force musculaire, chez ce malade, c'est que l'auteur dit « qu'il consigne d'autant plus volontiers cette observation dans « ce chapitre, qu'elle offre un tableau presque complet de la para- « lysie simultanée du mouvement et du sentiment, dont elle fait « l'objet. »
Et ce tableau, — confusion étrange 1 — représente pôle-môle la paralysie saturnine, la paralysie hystérique, la paralysie rhumatismale, etc.
(1) Bouillaud, Traité de nosogr aphte médicale. Paris, 18iG, t. V, p. 317 etsuiv.
(2) Sandras, Traité pratique des maladies nerveuses, t. II, cliap, Ier, p. 12.