II. — PARALYSIE SATURNINE GÉNÉRALISÉE
La paralysie saturnine frappe quelquefois d'emblée tout le système musculaire. J'ai vu, dans ce cas, le diaphragme également atleint. J'en rapporterai des exemples en traitant de la paralysie du diaphragme (chap. XV).
Lorsque je fis mes recherches sur l'état de la contractililé élec- Iro-musculaire, dans la paralysie saturnine du membre supérieur, je ne négligeai pas d'étudier aussi l'état de cette propriété musculaire dans la paralysie saturnine généralisée, et je découvris qu'alors même que la lésion des mouvements volontaires s'était étendue à tout le système musculaire, la lésion de la contraclilité électromusculaire avait aussi son siège d'élection, comme lorsque la paralysie saturnine est localisée dans le membre supérieur. En voici un exemple :
Observation CXXI. — Ce phénomène singulier que j'avais noté dès 1847, sans en être frappé d'abord et sans en tirer de déductions, je l'ai observé de
678 CIIAP. IX. — PARA LYSIILS SATURNINES ESI VÉGÉTALES.
nouveau chez un nommé Schraxlcr, menuisier qui, privé de travail en 1840, fut forcé d'en aller demander à la fabrique de blanc de céruse de Clichy. 11 y étaitàpeineemployé depuis dix jours, qu'iléprouvades coliques de plomb el des douleurs dans tous les membres ; il dut alors se faire transporter à la Charité (salle Saint-Ferdinand, n° 1 6), service deM. Cruveilhier, où je le vis quelque temps après son entrée. Sa paralysie était alors généralisée; il n'avait conservé que les mouvements de la face. Son système musculaire, qui était assez développé avant samaladie, s'était atrophié avec une grande rapidité. J'explorai alors, sous les yeux de M. Cruveilhier, l'état de lacontraclilité électro-musculaire, et je constatai les phénomènes suivants : 1° Aux membres supérieurs, perte de cette propriété dans les extenseurs des doigts, dans les radiaux, dans les extenseurs du pouce, dans les cubitaux, et sa diminution dans le long abducteur du pouce. Les supinateurs et les muscles de la région antérieur de l'avant-bras et delà main possédaient leur contractilité électrique normale; les deltoïdes ainsi que les muscles du bras, réagissaient très-peu sous l'influence du courant ; 2° aux membres inférieurs, les extenseurs de la jambe sur la cuisse et les extenseurs des orteils se contractaient moins bien qu'à l'état normal par l'excitation électrique ; 3° au tronc, les grands pectoraux et les muscles droits de l'abdomen avaient perdu une faible partie de leur contractilité électrique. Après cinq à six semaines de traitement par les bains sulfureux, les muscles des membres inférieurs, du tronc et du cou avaient recouvré leurs mouvements volontaires ; mais aux membres supérieurs, les muscles qui avaient perdu leurs contractilité électrique étaient î^estés paralysés et atrophiés. M. Cruveilhier me livra alors ce malade, afin d'expérimenter sur lui l'influence thérapeutique de la faradisation localisée, qui obtint un succès complet. (Lorsque ce malade fut guéri, quelques-uns des muscles qui avaient recouvré leur motilité volontaire, ne se contractaient pas sous l'influence de l'excitation électrique la plus intense. — Ce singulier phénomène fera le sujet d'une étude spéciale dans l'un des chapitres, suivants) (Chap. XI).
Observation CXXII. — J'ai eu l'occasion d'examiner deux autres sujets exerçant l'état de peintre, et qui, après avoir eu des coliques saturnines, avaient été atteints d'une paralysie généralisée. L'un d'eux était entré à la Charité, en 1852 (salle Saint-Jean de Dieu, n° 1, service de M. Bouillaud); l'autre, en 1851, à la. Pitié (salle Saint-Ferdinand, n° 10, service provisoire d'Aran). Je constatai que, chez ces deux malades, la lésion de la contractilité électro-musculaire avait établi son siège d'élection dans certains muscles des membres supérieurs et inférieurs, comme dans l'observation précédente. Je ferai remarquer encore que les mouvements volontaires revinrent assez vite dans les muscles qui n'avaient pas été atteints dans leur contractilité électrique, et que la paralysie persista longtemps, ainsi que l'atrophie, dans les muscles de la région postérieure de l'avant-bras, qui avaient perdu la faculté de se contracter par l'excitation électrique.
En résumé, lorsque l'intoxication saturnine frappe en masse et d'emblée de paralysie tout le système musculaire, la contractilité
ART> I; § n> PARALYSIE CONSÉCUTIVE A LA COLIQUE VÉGÉTALE. 679
électrique est diminuée ou abolie seulement dans certains muscles d'élection. On remarquera aussi que les muscles qui, dans ces cas, ont conservé leur contractililé électrique, recouvrent en général rapidement leur motilité, tandis que la paralysie et l'atrophie persistent longtemps dans les muscles qui ont perdu cette propriété.
§ II. — Paralysie consécutive à la colique dite -végétale,
tle Madrid, etc.
Rien ne ressemble plus à la paralysie saturnine, que la paralysie dite végétale, quant aux phénomènes électro-pathologiques que l'on observe dans certains muscles de la région postérieure de l'avantbras. C'est du moins ce qui ressort des faits suivants.
Observation CXX1II. — Paralysie de certains muscles des membres supérieurs, consécutive à des coliques dites végétales, chez un cuisinier de navire du commerce. — Lésion de la conlractilité et de la sensibilité électro-musculaires des mêmes muscles que dans la paralysie saturnine. Vachier (Hippolyte), cuisinier, âgé de trente ans, est entré à l'Hôtel-Dieu, 9 juin 18b3 (salle Sainte-Jeanne, n° 36, service de M. Louis). Cet homme, d'une bonne constitution, est habituellement bien portant; il dit que sa nourriture est bonnequ'ilne fait aucun excès. INé à la Martinique, il exerce depuis dix-sept ans la profession de cuisinier à bord des bâtiments de commerce, pour la traversée de son pays en France. — Il s'était toujours bien porté, lorsqu'en 1848, passant sous la ligne, il éprouva pour la première fois des coliques Irès-vives, pendant plusieurs semaines, avec constipation opiniâtre. — De 1848 à 1853 il fut repris cinq ou six fois des mêmes accidents pendant la traversée. Le 10 avril 1853, Vachier quitta la Martinique pour revenir en France, monté sur un navire qui avait un appareil diifillatoire ; il était alors très-bien portant. Vers le 10mai,il eutquelques vomissements verdâtres, des coliques de médiocre intensité, avec constipation. Ces accidents cessèrent, sans que le malade fît aucun traitement. Le 19 mai, il avait travaillé comme d'habitude et croyait avoir recouvré sa bonne santé habituelle, lorsque le lendemain, à son réveil, il remarqua qu'il ne pouvait plus faire usage de ses mains. Celles-ci étaient fortement fléchies sur les avant-bras ; il pouvait à peine étendre les avant-bras sur les bras; l'élévation du bras elle-même était à peu près impossible. En môme temps, il éprouvait des douleurs assez vives dans les membres paralysés.La perte du mouvement ainsi que les douleurs étaient plus prononcées, du côté droit. Quelques jours après, il ressentit, à la région cervicale et entre les deux épaules, une sensation douloureuse qu'il comparait à celle d'un fer chaud. Peu à peu les membres supérieurs éprouvèrent une véritable diminution de volume; l'état général resta excellent, à part quelques maux de tête auxquels le malade était d'ailleurs sujet. Après une traversée de quarante-cinq jours, il débarqua au Havre et vint à Paris le 3 juin. Il n'avait suivi d'autre traitement que par des frictions avec du baume opodeldoch et de l'alcool camphré. — Le 9 juin, jour de l'entrée
fifO Cil Al'. IX. — PARALYSIES SATURNINES ET VÉGÉTALES.
du malade à l'Hôtel-Dieu, on le trouva dans l'état suivant : Face naturelle ; pouls, 64 à 60; pas de chaleur a la peau; langue humide et rosée • appétit; pas de douleurs de ventre, qui est souple et bien conformé' gencives couvertes d'un liséré grisâtre, ainsi que le collet des dent* (surtout les supérieures). Une garde-robe assez facile tous les jours ou tous les deux jours. Rien du côté des organes de la respiration ; pas de céphalée, pas de douleurs à la région cervicale. La peau des membres n'a pas éprouvé de perte de sensibilité. Les membres supérieurs ont subi une diminution de volume considérable.
Au niveau du deltoïde, dépression transversale remplaçant la saillie du moignon de l'épaule ; les muscles du bras sont flasques et d'un très-petit volume. Les muscles extenseurs de l'avant-bras semblent avoir à peu près complètement disparu et sont presque appliqués contre la région interosseuse. Le long supinateur et les radiaux ont diminué de volume; ils sont flasques, mous comme ceux du bras; il en est de même des fléchisseurs; mais ce sont ces derniers qui ont subi le moins d'altération. A la main, léger effacement des éminences tbénar et hypolhénar; aplatissement du creux palmaire.
M. Louis, dans le service duquel ce malade était entré, eut l'obligeance de m'engager à explorer l'état de ses muscles, et je constatai,outre les phénomènes précédents, ceux que je vais exposer : de chaque côté, la main était fléchie à angle droit sur l'avant-bras et ne pouvait être relevée par le malade. Les mouvements de latéralité du poignet étaient perdus à droite, mais à gauche l'abduction était en partie conservée. Les premières phalanges restaient constamment fléchies sur le métacarpien, sans pouvoir être étendues; mais si on les maintenait redressées, le malade pouvait étendre ses deux dernières phalanges, alors môme qu'on renversait son poignet sur l'avant-bras.La main étant posée sur un plan horizontal, les doigts pouvaient être écartés ou rapprochés les uns des autres. Le pouce et son métacarpien étaient portés en dedans dans la paume de la main, sans qu'ils pussent être ramenés en dehors par le malade ; mais si l'on portait le pouce en dehors, il pouvait le placer en dedans. La flexion des fléchisseurs des doigts paraissait très-alfaiblie ; cependant, si l'on maintenait solidement son poignet dans l'extension, on voyait que les muscles possédaient toute leur force. Il en était de môme des fléchisseurs du poignet sur l'avant-bras. Les mouvements de l'avant-bras sur le bras étaienL intacts, mais l'élévation du bras était perdue. Par l'exploration électro-musculaire, je constatai la perle complète de la contractilité électrique dans les radiaux, les extenseurs des doigts, les extenseurs et l'abducteur du pouce, et dans le cubital postérieur à gauche ; les supinateurs avaient conservé leur contractilité électrique. Enfin, cette dernière propriété était seulement affaiblie dans les deltoïdes et le triceps brachial.
Je pourrais faire suivre cette observation d'une douzaine d'observations semblables, et dans lesquelles j'ai constaté des phénomènes électro-palhologiquesanalogues. Lessujetsdeces observations étaient aussi, pour la plupart, cuisiniers de navires du commerce ou