PARALYSIE FONCTIONNELLE
L'exercice abusif de certains mouvements volontaires produit quelquefois la paralysie temporaire d'un ou de plusieurs des muscles gui concourent à ces mouvements. — Celte paralysie fonctionnelle affecte les mêmes muscles que le spasme fonctionnel.
Observation CCXVI. — M. le chanoine X..,, secrétaire de monseigneur l'évêque deNevers, vint me consulter en 18o2 pour une affection musculaire qui l'empêchait d'écrire, et par conséquent de remplir ses fonctions de secrétaire. 11 n'avait jamais éprouvé la moindre gône ou faiblesse dans les mouvements des doigts de la main, de l'avant bras sur le bras, ni môme de celui-ci sur l'épaule, lorsqu'en 1851 il commença à ressentir de la fatigue dans l'épaule droite, principalement au niveau de la région scapulaire, lorsqu'il avait dû faire une correspondance un peu longue. Celle fatigue alla dés lors en augmenlanl. Il suffisait pour la produire que M.X... écrivît quelques lignes; alors il lui élait impossible de co-ntinuer sa correspondance. « Les doigls, me dit-il, dirigeaient parfaitement la plume; mais dés que celle fatigue survenait, après avoir écrit un ou plusieurs mots, la main et l'avanl-bras semblaient cloués au bureau. » Un certain temps de repos rendait à M. X... le pouvoir d'é-
tionnels. M. X... me rendit plusieurs fois (émoin de ces phénomènes morbides en écrivant suus mes yeux, et je conslatai que lorsqu'il avait (racé quelques lignes, il lui était impossible de faire tourner son bras de dedans en dehors, et en conséquence de mouvoir dans la même direction son avant-bras fléchi sur le bras. Aussi devait-il, après chaque mot, tirer avec sa main gauche le papier de droite à gauche pour écrire le mot suivant.
A la suite celte observation rapportée dans la précédente édition (p. 934), j'ai fait les remarques suivantes : «M. X..., était atteintd'une variété de la maladie connue sous le nom de crampe des écrivains, qu'il serait alors plus juste d'appeler quelquefois impotence fonctionnelle des écrivains, et dont le siège était, dans ce cas, dans le muscle sous-épineux (1). »
J'ai été consulté par plusieurs autres malades qui, après avoir tracé quelques mots, se trouvaient arrêtés tout à coup, ne pouvant plus mouvoir les doigts. Ils n'éprouvaient cependant aucun spasme musculaire.
Observation CCXV1I. — J'ai vu, entre autres, un teneur de livres chez qui l'adducteur du pouce était frappé d'inertie, après avoir écrit une ligne ou deux, au point que la plume lui tombait des mains. Il ne pouvait écrire qu'en plaçant sa plume entre l'index et le médius, et en la conduisant d'après la méthode américaine . Cependant il se servait facilement de ce muscle adducteur du pouce toutes les fois qu'il ne s'agissait pas de tenir la plume pour écrire. J'ai parfaitement analysé ce phénomène, et j'affirme qu'il n'existait chez lui aucun spasme musculaire.
L'existence de l'impotence fonctionnelle est donc incontestable. On s'étonnera que les auteurs qui ont fait une élude spéciale du spasme fonctionnel dit crampe des écrivains, aient méconnu ce phénomène morbide. Il existe aussi d'autres impotences fonctionnelles qui se manifestent pendant l'exercice de certaines fonctions; par exemple l'impotence fonctionnelle du long péronier, pendant la station debout et la marche.
ARTICLE III
NATURE DU SPASME FONCTIONNEL ET DE L'iMPOTENCE FONCTIONNELLE.
Celte affection est-elle périphérique, c'est-à-dire limitée au muscle dans lequel se localise le trouble fonctionnel? Les centres nerveux envoient-ils normalement l'agent nerveux aux muscles, et
(I) J'ai expliqué dans la Ph'isiolonlp dm mnuniimenf» ior.n i„ „,.t : .
1 028 CUAP. XVII. — SPASME ET IMPOTENCE FONCTIONNNRLS.
l'excitabilité nerveuse de ces derniers serait-elle seulement tantôt augmentée et tantôt diminuée ou perdue, pendant l'exercice de certains mouvements volontaires ou instinctifs?
Ou bien exislerait-t-il un point des centres nerveux qui, surexcité ou épuisé par l'exercice souvent répété de certaines fonctions musculaires, tantôt ferait une décharge nerveuse trop considérable et produirait la contracture de certains muscles, tantôt leur enverrait l'excitant nerveux irrégulièrement et occasionnerait des tremblements ou des mouvements cloniques, tantôt enfin cesserait de leur distribuer la force nerveuse, et tout cela seulement pendant l'accomplissement de ces mêmes fonctions musculaires?
Le mécanisme du trouble fonctionnel que je cherche à expliquer doit être l'un des deux derniers. J'avoue que je ne suis pas actuellement en mesure de résoudre cet important problème; cependant, rationnellement, je penche pour la seconde hypothèse (celle qui fait dépendre les troubles fonctionnels d'un état morbide quelconque d'un point des centres nerveux). Gomment, en effet, admettre qu'un muscle serait plus surexcitable et se contracturerait ou s'agiterait convulsivement, ou qu'il aurait perdu son aptitude à réagir sous l'influence de l'excitant nerveux, quand il aurait à remplir certaines fonctions, tandis qu'il se contracterait normalement pour toutes les autres fonctions? Il ne répugne nullement, au contraire, de supposer que la perturbation règne dans l'acte nerveux central. Cette hypothèse me paraît presque justifiée par l'observation clinique. En effet, j'ai vu, entr'aulres, deux sujets qui, ne pouvant plus écrire de la main droite, à cause d'une contracture existant, chez l'un, dans le rond pronaleur, et chez l'autre, dans les muscles de l'éminence thénar, s'étaient exercés a écrire de la main gauche avec assez d'habileté, mais qui, après un certain temps, furent atteints de contracture spasmodique du côté opposé. Chez l'un d'eux, le rond pronaleur se contracturait comme celui du côté droit.
Ces faits ne tendent-ils pas à démontrer que l'excitation volontaire, souvent répétée par telle ou telle, fonction, a non-seulement produit, à la longue, un état morbide dans un point donné de la moelle, mais encore qu'elle a étendu son action sur un point voisin et similaire du côté opposé de la moelle?Il faut en outre admettre, pour le développement de cette maladie, une prédisposition particulière, comme pour toutes les autres; en effet, une foule de gens abusent, par exemple, de la plume, sans êlre atteints pour cela de ce que Ton appelle la crampe des écrivains.
J'écrivais encore dans la première édition: «On ne sait rien encore uir l'annlnmip. nnlhnlrierimie de eette affection musculaire: mais il
est probable qu'elle ne laisse après elle aucune trace matérielle de son existence. »
En résumé, les faits et les considérations exposés dans les deux articles précédents démontrent, comme je l'ai dit au commencement de cet article, qu'il existe une maladie caractérisée par un spasme musculaire douloureux ou indolent (contracture, contractions cloniques, tremblements), ou par une impotence musculaire; que ces troubles se manifestent seulement pendant l'exercice de certains mouvements volontaires ou instinctifs; enfin, qu'ils peuvent siéger dans des régions fort diverses.
La dénomination de crampe des écrivains donne une idée inexacte et incomplète de cette maladie. Celle de spasme fonctionnel ou, dans d'autres cas, d'impotence musculaire fonctionnelle me paraît plus propre à désigner les différentes formes de celte affection, et indique qu'elle est provoquée seulement par l'exercice d'une fonction musculaire quelconque.
ARTICLE IY
DIAGNOSTIC
Lorsqu'un individu éprouve quelques troubles fonctionnels en écrivant, on ne manque pas de diagnostiquer une crampe des écrivains. Mais est-ce un spasme ou une impotence? Dans quels muscles l'affection s'est-elle localisée ? C'est ce qu'il importe de rechercber.
On peut affirmer non-seulement que la forme d'impotence temporaire n'a pas été reconnue, mais aussi que le diagnostic local n'en a point encore été fait exactement, pour les muscles qui meuvent les phalanges. Il ne pouvait l'être, pour celte raison, que la physiologie des mouvements de ces phalanges n'était pas connue avant mes recherches électro-physiologiques sur la main. Avec les notions qui découlent de ces recherches, rien ne sera dorénavant plus facile à faire que le diagnostic local; on en comprend mieux l'importance, lorsqu'il est indiqué de diriger une action thérapeulique sur les muscles affectés.
La maladie vient-elle à troubler une autre fonction que celle d'écrire, son diagnostic est moins facile à établir. Dans ces cas, elle a été jusqu'à présent, confondue avec des affections d'une aulre nature. Je rapporterai bientôt, comme exemple, un cas de spasmes fonctionnels (obs. CCXIX), localisés dans le slerno-mastoïdien des deux côtés et d'un seul côté. Les caractères extérieurs de cette espèce de contracture sont exactement les mômes que ceux du
sont-elles facilement confondues; cela est arrivé dans les cas que j'ai observés. On verra cependant combien leur diagnostic intéresse le pronostic et conséquemmenl le traitement. Le seul signe dislinctif qui empêchera toute erreur, c'est que le spasme musculaire fonctionnel et la paralysie musculaire fonctionnelle se manifestent seulement pendant l'exercice d'une fonction, comme l'indique le nom que je leur ai donné.
ARTICLE V
PBONOSTIC ET TRAITEMENT.
Le pronostic de celte affection musculaire est fâcheux, car le spasme fonctionne! de la main résiste généralement à toute espèce de traitement, et même, — je dois le déclarer tout de suite, — à la thérapeutique faradique ou à l'application des courants continus quel qu'en soit le mode d'administration. En effet, à l'exception dé l'impotence fonctionnelle du long péronier(l), quejJai presque toujours guérie sur une cinquantaine de cas que j'ai soumis à la faradisation localisée, je n'ai obtenu, dans l'espace d'une douzaine d'années, que deux succès. J'en ai fait la relation dans la précédente édition (2). En voici seulement les sommaires.
• Observation CCXVIII. — Spasme fonctionnel de l'extenseur de l'index, chez une fleuriste, data it de quatre à cinq mois. — Aneslhésie de lamain. — Guérison, en quelques séances, de ce spasme par la faradisalion des rnuscles lésés.
On remarquera que dans le cas précédent, où la faradisalion localisée a triomphé, l'affection était compliquée d'anesthésie cutanée, phénomène, que je n'ai rencontré dans aucun des autres cas. Ne pourrait- on pas douter alors que, dans ce dernier cas de guérison par la faradisalion, et dans les autres cas où celle médication s'est montrée complètement impuissante, la maladie fût parfaitement identique?
En regard de cette guérison de spasme fonctionnel de la main, j'aurais dû peul-êlre rapporter les insuccès très-nombreux (une trentaine au moins) obtenus par la même méthode de traitement appliquée à celte affection limitée à la môme région, afin de mettre le praticien en garde contre les illusions qu'il pourrait se faire sur la yaleur de ce moyen thérapeutique, dans des cas analogues.
(i) On en trouvera des exemples dans le nuimoirequc je public actuellement dans les Archives (mai 1872).
AUT< y. rRONOSTIC ET TRAITEMENT. 1031
Mais il est une autre région où il semble que l'on doive mieux triompher du spasme fonctionnel; il n'en est malheureusement pas toujours ainsi, comme me l'a prouvé un cas de spasme foncl.onnel des deux slerno-mastoïdiens qui se produisait chez un ancien paveur, pendant la station assise ou debout, et dans lequel la farad.sation a échoué. Celte observation a été longuement exposée dans la précédente édition (1).
Il ressort de mes observations que la faradisalion localisée, de quelque manière que je l'aie pratiquée, n'a exercé, en général aucune influence curative sur le spasme fonctionnel, bien qu'elle ait paru quelquefois améliorer momentanément l'état des malades.
Cet insuccès de la faradisation localisée concourt à confirmer la théorie du- spasme musculaire fonctionnel, que j'ai exposée précédemment, et qui fait dépendre ce trouble de la locomotion d'une lésion morbide d'un point du centre nerveux. On comprend donc que celte excitation toute périphérique et localisée dans un muscle soit incapable de modifier ou de faire disparaître un trouble fonctionnel symplomalique de cette lésion nerveuse centrale.
Si, au contraire, le point de départ de la maladie sic'geait dans les muscles affectés par le spasme musculaire fonctionnel, il est probable que la faradisation localisée aurait plus de prise contre elle el agirait comme dans la contracture idiopalhique. J'ai démontré, en effet, que cette dernière affection guérit, en général, par la faradisalion des muscles antagonistes. J'ai môme rapporté dans la précédente édition (2) un cas de guérison par ce mode de traitement, de contracture du splénius gauche compliquant une crampe des écrivains, ou plutôt qui avait été provoquée par les efforts que faisait le malade pour écrire malgré sa crampe des écrivains. La faradisation, qui avait guéri cette espèce de contracture secondaire, n'avait cependant exercé aucune influence sur son spasme fonctionnel primitif de la main. Il essaya une fois, en effet, d'écrire avec sa main droite, depuis la guérison de la contracture idiopalhique de son splénius, ce qu'il n'avait pu faire depuis longtemps. Les premières lignes furent faciles et assez nettes ; mais bientôt il sentit revenir la roideur de sa main el puis ses crampes. Voulait-il lutter un instant contre celte difficulté, la contracture musculaire du cou commençait déjà à reparaître. 11 a eu la sagesse de s'arrêter à temps et de ne pas répéter cet essai imprudent, qui aurait rappelé infailliblement la contracture secondaire dont il est heureusement guéri. 11 exerce aujourd'hui un état qui n'exige qu'une signature à donner a de rares intervalles.
(l) Duclicnne (do Bon!oRne\ E/ed.loe., 1861. obs. CCXXX1V.
J'ai obtenu aussi la guérison d'un spasme fonctionnel du slernomasloïdien par la contraction volontaire, continue des muscles antagonistes, provoquée et entretenue par une résistance élastique, espèce de gymnastique que j'avais eu l'idée d'expérimenter dans un cas de spasme fonctionnel. Cette affection datait de trois ans, elle avait été rebelle à une médication active et à la faradisation des muscles antagonistes appliquée pendant six mois ; en voici la relation.
Observation CCXIX. — Il s'agit d'une demoiselle d'Orléans, âgée de vingt-quatre ans, pianiste, qui est venue me consuller en 1855. — Depuis trois ans, elle était affectée d'un torticolis contre lequel des médications très-variées avaient échoué jusqu'alors, bien qu'elles eussent été prescrites par les hommes spéciaux les plus habiles. Elle est même resiée six mois de l'année \ 854 dans l'établissement orthopédique de M. Bouvier, où pendant cet espace de temps on essaya, concurremment avec les moyens mécaniques, la faradisation localisée des muscles antagonistes des sternomastoïdiens, sans obtenir la moindre amélioration. M. Bouvier était d'autant plus surpris de cet insuccès, qu'il avait été témoin de la guérison obtenue chez d'autres malades au moyen de la faradisation des muscles antagonistes.
Mais je découvris bientôt que cette contracture était un spasme fonctionnel. Elle n'apparaissait, en effet, que pendant la station et cessait dès que la tôte trouvait un point d'appui, soit dans le décubitus dorsal, soit lorsqu'elle était renversée sur le dos d'un fauteuil. Je compris alors la raison de sa résistance à une médication qui triomphe habituellement des autres espèces de contractures.
Je fis chez cette malade les mûmes expériences que dans les cas relatés précédemment, et j'obtins des résultats identiques. En effet, au moment où le spasme se produisit pendant la station, je lui fis repousser ma main appliquée contre sa nuque, et ce spasme cessa immédiatement. Mais voici un autre phénomène curieux, qui se manifesta dans cette expérience : lorsqu'elle était dans la station, elle ne pouvait tourner la tôle à droite; pendant son séjour à l'établissement d'orthopédie, on n'obtenait les mouvements de latéralité à droite qu'au prix des plus grands efforts, et encore ces mouvements étaient-ils très-limités. Eh bien ! pendant qu'elle s'efforçait de vaincre la résistance que j'opposais à l'extension de sa léte, elle exécutait ces mouvements de latéralité de la tète en tous sens avec la plus grande facilité. La possibilité de les faire surprit d'autant plus mademoiselle X..., qu'on lui avait témoigné, disait-elle, la crainte que la difformité des surfaces articulaires et de leurs annexes ne fût la cause réelle de l'obstacle à l'étendue de certains mouvements latéraux de latéte. L'expérience que nous venions de faire non-seulemenl nous rassurait sur ce point, mais encore démontrait, comme dans les cas précédents, que la contraction volontaire des antagonistes des muscles contractures faisait cesser instantanément le spasme musculaire.
Je mis à profit la découverte de ce phénomène dynamique, en conseil-