CONSCIENCE MUSCULAIRE
dérer ses contractions musculaires, de sorte qu’elle serrait toujours avec la même force, si on lui disait de prendre légèrement la main qu’on lui offrait ; elle ne pouvait non plus faire de différence entre un corps léger et un corps pesant ; elle ne sentait pas la résistance qu’on opposait à ses contractions inusculaires. Depuis son entrée, la force musculaire avait encore diminué dans les membres inférieurs, de sorte qu’elle ne pouvait se tenir debout sans trembler. Enfin, il est encore un autre phénomène que nous avions observé, M. Briquet et moi, dans ces cas d’insensibilité générale et profonde, et qui existait chez elle: c’est qu’on pouvait frapper violemiment ses membres, les agiter, les secouer fortement, les changer de place, sans qu'elle en eût la conscience ; puis, comme elle ne sentait pas le lit dans lequel elle reposait, elle éprouvait des saisissements continuels au moment de son réveil, en se croyant menacée d’une chute, et n’était complétement rassurée que lorsqu'elle se voyait réellement couchée dans son lit. |
En me livrant à l'examen de cette malade, j'avais découvert qu’elle présentait au plus haut degré le phénomène qui fait objet spécial de cet article. Ainsi, m’étant penché de manière à l'empêcher de voir sa main au moment où jé lui disais de la fermer, celle-ci était restée immobile, bien qu’elle crût l'avoir fermée, et pendant que je lui avais fait étendre et fléchir l'avant-bras sur le bras, ayant détourné son regard de ce membre, le mouvement s’était arrêté tout à coup, et le membre était resté dans cette position comme s'il eût été tétanisé. J'ajouterai que la malade, que je voyais pour la première fois, ignorait ce que je cherchais à constater. Je me décidai alors à livrer à l'observation publique ces phénomènes que j'avais vu assez souvent se reproduire de la même manière depuis plusieurs années, pour être bien certain de leur réalité. Je fis donc constater par les personnes présentes à la visite ce que je venais d'observer chez Désirée, et j’essayai de rendre même ces phénomènes plus saillants en variant les expériences. Mnsi, après avoir masqué la vue de cette malade, lui disait-or de fléchir Pavaut-bras sur le bras ou de l’étendre, quand on l’avait placé dans la flexion, de fermer ou d'ouvrir la main , le membre restait immobile à droite comme à gauche , on voyait seulement quelques mouvements irréguliers et limités du membre qui annonçaient les efforts auxquels elle se livrait pour faire les mouvements qu’on lui commandait. Elle croyait les avoir exécutés, et mamfestait un étonnement mêlé de chagrin, quand on lui laissait voir que son membre était resté dans l’inertie. Je variai ces expériences aux membres inférieurs comme aux membres supérieurs , jusqu’à ce qu’il fût bien établi que chez cette malade la contraction volontaire ne pouvait se faire sans le secours de la vue.
Mais voici une autre expérience qui montra, en outre, que l’action de la volonté unie au concours de la vue était nécessaire à la cessation de la contraction une fois produite, Si, après s’être fait serrer la main, on lem- Pêchait de voir, et qu’on lui dît de cesser tout effort, on sentait que la con-
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traction de ses fléchisseurs continuait, et il fallait employer une grande force pour lui ouvrir la main ; ou bien si, après lui avoir fait fléchir l’avantbras, on l’empêchait de voir, l'avant-bras restait dans la flexion , et il fallait pour l’étendre employer une assez grande force (on se rappelle que la malade, privée de toute sensibilité, n’a pas la conscience des mouvements qu’on imprime à ses membres). à
Voici encore une autre expérience qui établit qu'il ne suffit pas qu’elle voie pour que le mouvement seit obtenu, mais qu’il faut encore que son attention soit fixée sur le membre à mettre en mouvement. Lui ayant placé les mains assez rapprochées l’une de l'autre pour qu’elle pût les voir également bien, je l’invitai à les fermer et les ouvrir toutes les deux à la fois, La flexion se fit, mais alternativement de chaque côté, et il en fut de même pour l'extension. Quelque effort qu’elle fit pour obtenir ce résultat, elle ne put faire contracter à la fois les muscles homologues. On voyait que pendant les contractions, elle fixait alternativement son regard sur la main qui entrait en mouvement. Il ne lui fut pas plus possible de fléchir ou d'étendre simultanément ses avant-bras sur les bras.
Cette espèce de suspension de l’action motrice volontaire dépendait- elle d’un état pathologique des centres nerveux, ou des organes périphériques? Dans cette dernière hypothèse, était-elle l’effet d’un état morbide de la sensibilité cutanée ou des propriétés musculaires? Voici les expériences que je fis pour juger ces diverses questions.
J’essayai de rétablir la sensibilité de la peau de l’avant-bras et de la main par la faradisation cutanée. Pendant les premières minutes, Désirée n’éprouva aucune sensation dans les points excités, bien que le courant fût intense et rapide. Mais bientôt elle accusa d’abord un chatouillement, puis une sensation de piqûre et de brûlure qui alla croissant et lui arracha des cris, au point que je fus forcé de diminuer l'intensité du courant. Après quelques minutes de cette excitation, la sensibilité de la peau était en partie revenue dans le point électrisé, mais elle n’en franchissait pas les
“limites. Je promenai de la même manière l'excitation électro-cutanée sur tous les points de la région antérieure et postérieure de l’avant-bras et de la main, et sur la pulpe des doigts. Après cette opération, la malade sentait vivement les plus légers pinceinents de la peau, et lorsqu’elle promenait ses doigts sur les draps de son lit, elle en appréciait bien les inégalités ; enfin, elle distinguait les corps chauds des corps froids. La sensibilité tactile étant ainsi rappelée en partie, je commandai à Désirée de mouvoir la mainou les doigts sans les regarder, mais elle ne remua pas plus qu'auparavant, bien que je stimulasse sa sensibilité cutanée en frottant ou en pinçant la peau de son avant-bras et en frappant sur la pulpe de ses doigts, ce qui l’affectait désagréablement. 11 m'était démontré par cette expérience que la sensibilité de la peau ne pouvait remplacer chez elle le sens de la vue dans la production des mouvements volontaires.
Alors je dirigeai l’excitation électrique sur les muscles de l’avant-bras
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et de la main du côté opposé (du côté droit), et commençai par les interosseux de la face dorsale de la main, de manière que la malade ne pût voir les mouvements partiels de ses doigts. La contractilité musculaire était parfaitement normale , mais Désirée ne commença à ressentir l'excitation qu'après trois Ou quatre minutes, La sensation qu’elle comparait d’abord à une pulsation devint bientôt presque douloureuse. Cessant alors l’excitation musculaire, je lui commandai de faire un mouvement quelconque de sa main droite, que.je ne lui laissai pas regarder (bien entendu), et je vis très distinctement ses doigts exécuter seulement les mouvements qui appartiennent à l'action propre des interosseux , c’est-à-dire que ses premières phalanges se fléchirent pendant que les deux dernières s’étendaient ; mais le pouce resta immobile. Plusieurs fois de suite elle fit ce même mouvenfent, après que je lui avais placé les doigts dans différentes positions. (Si l’on venait à m'objecter que j’ai été la dupe de quelques supercheries, ce que les expériences déjà faites sur la malade ne me permettaient pas de craindre, je répondrais seulement en rappelant cette dernière expérience , à moins cependant qu’on ne suppose que Désirée connaissait l’action de ces muscles.) Je localisai successivement l'excitation électrique dans les muscles du pouce, qu'elle put contracter à leur tour, puis dans les extenseurs et les fléchisseurs des doigts et du poignet, de sorte qu’elle recouvra successivement à ma volonté tous les mouvements de la main.
J'avais eu soin d’humecter largement la peau de manière à ne pas l'exciter ; c’est pourquoi cette peau était restée aussi insensible qu'avant l’excitation musculaire. Ainsi, je pouvais la pincer, la piquer, la brûler, sans que la malade en eût la conscience. Mais si je comprimais le bras, si je le frappais, elle éprouvait une sensation profonde que je pouvais porter jusqu’à la douleur.
Je dois dire , en terminant cette observation , que souvent la malade a perdu par de nouvelles attaques ce qu’elle avait gagné la veille, de sorte qu'il m'a été possible de renouveler chaque jour ces expériences. Elles ont été faites en présence d’un grand nombre d’observateurs , parmi lesquels j'en pourrais citer qui jouissent d’une grande autorité. J’ajouterai enfin que, pendant que je rappelais la sensibilité cutanée au membre supérieur gauche, M. Briquet la rappelait au membre inférieur du même côté avec les sinapismes et l’huile de croton tiglium ; que le retour de la sensibilité cutanée aux membres inférieurs n'avait pas plus modifié l’état des mouvements qu’au membre supérieur de ce côté, tandis que l'excitation musculaire du membre inférieur droit y avait, comme au membre supérieur de ce côté, rappelé en partie l’aptitude aux mouvements volontaires sans le secours de la vue.
En résumé, j'ai converti chez ma malade l’anesthésie profonde des avant-bras et des mains en une anesthésie musculaire à gauche et en une anesthésie cutanée à droite. Il ne faut pas croire que le rétablissement de la sensibilité musculaire ou cutanée ait été complet , ni que les mouvements
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exécutés par la malade sans le secours de la vue se fassent aussi rapidement et avec autant de force que lorsqu'elle regarde sa main ; loin de là, car ces mouvements ont encore lieu lentement et sans force,
Ces expériences prouvent que, chez Désirée, la perte de la faculté de mouvoir ses muscles sous l'influence de la volonté, sans le secours de la vue, dépend uniquement d’un état pathologique de ses muscles ; que cet état ne peut être rapporté à la paralysie de la contractilité, puisque cette contractilité a lieu quand la vue vient aider la volonté, mais à l'absence d’une autre propriété musculaire. On vient de voir quelle est cette pro= priété, quel est son mécanisme, quel est le nom qu'il convient de lui donner.
Le désir de ne pas donner trop d'extension à cet ouvrage m'a fait renoncer à reproduire ici, ainsi que Je l'avais annoncé dans les considérations générales, le mémoire que j'ai commu: niqué à l'Académie de médecine, en 1850, intitulé : Recherches électro-physiologiques et pathologiques sur les propriétés et les usages de la corde du tympan, et publié dans les Archives générales de médecine, 1850, 1v° série, t. XXIV, p. 385 et suivantes.
Il suffira de transcrire les propositions que je crois pouvoir déduire de mes recherches :
1° Dans la paralysie du nerf facial, on observe quelquefois, outre l'altération du sens du goût, la diminution de la sensibilité générale dans la partie antérieure de la langue du côté paralysé. |
2° L'altération de la sensibilité gustative et générale qui complique certaines paralysies du nerf facial doit être attribuée à la lésion de la corde du tympan.
CoNcLusIONS GÉNÉRALES. La corde du tympan concourt à la sensibilité générale et à la sensibilité qustative des deux tiers antérieurs de la langue, et l'intégrité de ce nerf est nécessaire à l'exercice complet de ces fonctions.