‹ De l'éléphantiasis des grecsChapitre 6 sur 9 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

En lisant tout ce que l’on a écrit sur ce sujet, et en observant soi-même dans sa sphère les vains efforts de la thérapeutique contre cette maladie , on ne peut s’empêcher de déplorer les lacunes et rinsuffisance de l’art. Le plus grand nombre des praticiens avoue qu’elle est incurable. D’autres moins pessimistes , admettent qu’on peut l’atténuer, presque l’éteindre. Aucun ne se risque à affirmer qu’on peut la guérir. Tout le monde la regarde comme une des plus terribles affections auxquelles soit sujette l’espèce humaine.

Le traitement peut être préventif et curatif.

M. Cazenave fait remarquer que les divers moyens que l’on a opposés en France à l’éléphantiasis , sont le plus souvent infructueux , et cela pour deux raisons : d’abord, les malades qui se présentent , portent ordinairement cette affection depuis plusieurs années , et ce n’est qu’après avoir essayé mille remèdes , qu’ils quittent leurs pays pour venir en Europe, dans l’espoir de s’en déli-

vrer. D’un autre côté, l’éléphantiasis des Grecs, parvenu à une période avancée , est souvent compliqué d’une irritation de la membrane muqueuse des voies respiratoires et digestives , ce qui ne permet pas d’avoir recours aux moyens énergiques qui pourraient triompher de cette maladie. Or, j’ai cherché en vain partout quels étaient ces moyens énergiques si efficaces, et j’avoue ne les avoir trouvés nulle part d’un emploi assez encourageant.

A notre avis , le thérapeutiste doit insister sur le traitement général , non moins que sur le traitement local. Ce dernier doit avoir principalement pour but d'obtenir la résolution des taches et des tubercules , selon les périodes , la cicatrisation des ulcères lorsqu’il s’en est formé , et de prévenir ou d’arrêter les progrès des lésions chroniques des viscères , et en particulier du larynx et des poumons.

L’émigration a été conseillée ; mais un assez grand nombre d’individus atteints de cette maladie dans les régions équatoriales , se sont rendus en France ou en Angleterre , sans y éprouver le plus léger soulagement. Aux Antilles , on a l’habitude d’envoyer les éléphantiaques dans l’île de la Désirade , à cause de la douceur de son climat et de la saveur de ses fruits. Une fouie de médications topiques ont été essayées contre cette hideuse

maladie. Au début, et contre les taches et les tubercules, on a expérimenté avec un égal insuccès les émollients et les excitants. Biett veut qu’on active alors la vitalité des téguments par des frictions sèches ou par des liniments volatils, ou mieux encore par l’application de vésicatoires sur les parties malades elles-mêmes. 11 eut l’occasion d’en appliquer plusieurs consécutivement sur un jeune homme arrivé des colonies , et ce moyen rendit la sensibilité aux surfaces sur lesquelles elle semblait s’éteindre. On ne dit pas ce que devint le jeune colon.

On a attaqué les tubercules par la cautérisation lorsqu ils sont peu nombreux ; mais presque toujours de nouveaux tubercules apparaissent sur a autres points ou dans le voisinage. La pommade d’iodhydrate de potasse n’est pas plus heureuse.

La résolution de ces tumeurs a été encore tentée à l’aide des douches sulfureuses , des douches de vapeur ou d’eau de mer, des frictions ammoniacales, des bains quotidiens et prolongés , etc. : tous ces essais n’ont eu que des résultats fort équivoques. M. le professeur Lordat a prescrit à son malade les bains chauds très multipliés , les frictions sèches sur tout le corps, l’usage intérieur des médicaments excitants qui paraissent avoir une action spécifique sur la peau , tels que la douce-amère , les préparations antimoniales et les

tisanes sudorifiques , en tâchant en même temps de déterger les ulcères par des toniques stimulants et par des pansements fréquents. Il paraît que par l'influence de ce traitement , son malade éprouva une amélioration bien sensible , au point de lui inspirer une espérance qu’il n’avait pas encore conçue. Quelques tubercules du visage disparurent , et la respiration par le nez devint plus facile , la voix s’éclaircit, les ulcères se cicatrisèrent. Quand les choses arrivèrent à ce point, il y eut une stagnation dans le retour à la santé , et le malade commença à s’impatienter. Des moyens plus actifs , bains de vapeur, frictions résolutives avaient été ordonnés , lorsque M. le professeur Lordat fut forcé de s’absenter pour quelques semaines. Le malade qui était depuis deux mois à l’hôpital , se trouvant un peu négligé, sortit pour se rendre à l’Hôtel-Dieu. M. Lordat ignore si l’on a eu recours à un nouveau traitement ; seulement , il a su que , quelques mois après , le malade était reparti pour Gênes sans être guéri. . .

Alibert consigne un autre moyen de traitement d’après un mémoire persan , rédigé par le fils du médecin de Thomas-Kouli-Kan. 11 avait accompagné ce célèbre conquérant dans son expédition de l’Indoustan , et il raconte lui-même comment ce secret lui fut révélé. C’est une ancienne formule

de médecins indous , qu’il dit être utile pour combattre non seulement l’éléphantiasis , mais même toutes les maladies lymphatiques. Ce médicament se prépare ainsi : on prend un tola (105 grains) d’arsenic blanc , nouvellement préparé , et six fois autant de poivre noir ; on les triture et on les pulvérise ensemble , pendant quatre jours consécutifs, dans un mortier de fer ; on les réduit ensuite en poudre impalpable dans un mortier de pierre , avec un pilon de même matière , et on y ajoute une quantité suffisante d’eau pure pour composer des pilules de la grosseur d’un petit pois ; on en prend une , soir et matin , dans de l’eau froide. Le fdsdu médecin Thomas-Kouli- Kan dit a^oir, d’après les conseils de son ami Maulav i-Mir-Muhamet , administré ce traitement à plusieurs éléphantiaques gravement atteints , et avoir obtenu la guérison.

Dans le Moniteur des hôpitaux , pag. 914, septembre 1853 , on trouve un article qui vante Yhydrocotyle asiaticci ou bevilacqua ; mais le Bulletin de thérapeutique ( N° 15, 1855 octobre), publie un mémoire de M*. A. Devergie ,* sur la valeur de cet agent thérapeutique. L’auteur dit avoir expérimenté, d’une manière assez suivie, ce médicament, autant dans son service à l’hôpital, qu’auprès de deux malades en ville , sans lui avoir reconnu des résultats réellement utiles.

M. Perez-Gonsalvez , des îles Canaries , a beaucoup vanté dans sa thèse (1851) , l’efficacité du guano (1). Cette espèce de fiente d’oiseaux est employée de diverses façons , successivement et simultanément.

On pulvérise la substance et on en saupoudre les matelas , l’oreiller, et même la chambre du malade, afin de le placer dans une atmosphère de guano et de lui faire respirer un air chargé de ses vapeurs. En outre , tous les jours on lui en donne 30 grammes bien pulvérisés dans une tisane. Enfin, tous les deux jours, on lui fait prendre un grand bain à la température du corps, contenant 500 grammes de guano également pulvérisé , et les jours intermédiaires, on lui fait des onctions avec une pommade dont le guano constitue la base. Mais de l’aveu même du panégyriste de ce moyen, le succès n’est guère infaillible: on n’a réellement obtenu que des simples améliorations. Aussi, rien n’est plus contrastant que la confiance enthousiaste du jeune docteur et l’insignifiance des résultats attribués au guano.

(1) On n’est pas encore d’accord sur la nature de cette substance; — M. Boubée prétend que c’est un ensemble de déjections de poissons et d'oiseau* , mêlées à diverses autres matières animales , végétales et minérales , de même pesanteur spécifique qui sont rejetées par les vagues en même temps , au même niveau , et sont déposées par masses énormes dans des îles le iong de la côte du Pérou,

A l’intérieur, que n’a-t-on pas conseillé, depuis l’eau de poulet, les bouillons de vipère et de tortue, jusqu’à l’empoisonnement par la teinture des cantharides et les préparations arsenicales? Un praticien prudent, mais qui ne veut pas rester les bras croisés devant les ravages de la maladie, doit s’inspirer de l’expérience de ses devanciers, et distinguer avec soin , avant d’agir, les périodes et les complications de l’éléphantiasis. Plus celui-ci est avancé , plus il faut être sobre de médicaments actifs. Autrement, on hâte la terminaison fatale.

« Comme nous ne connaissons point de méthode spécifique contre l’éléphantiasis , nous croyons qu’on doit employer une méthode analytique d’après les vues suivantes : 1° on ne peut méconnaître un état d’asthénie dans la peau et dans le tissu cellulaire ; il faut en relever le ton par des excitants qui puissent agir sur les organes, soit directement , soit sympathiquement ; 2° l’engorgement de ces organes formant un élément de la maladie : il faut procurer une issue aux humeurs en même temps qu’on sollicitera les solides à s’en débarrasser; 3° les gerçures et les ulcères doivent encore attirer l’attention des praticiens , puisque l’évacuation qu’elles déterminent contribue à produire la faiblesse. » (M. Lordat.)

Supposons un éléphantiaque offrant, outre les lésions cutanées, des symptômes non équivoques

d’inflammation chronique des voies aériennes, depuis les fosses nasales jusqu’aux cellules du poumon: il .convient dé le mettre à la diète lactée, aux boissons douces et mucilagineuses , à la diète blanche, et si l’on veut, à l’usage des bouillons de

veau, de tortue, de lézard, de vipère . Quant

à la vertu spécifique de la vipère , elle ne repose que sur un rapprochement plus bizarre que réel. On connaît la desquammation de la peau de ce reptile ; on a donc supposé que l’usage de sa substance pouvait imprimer à celle de l’homme un phénomène analogue. On a dit aussi qu’un éléphantiaque avait été guéri, parce qu’une vipère s’était accidentellement introduite dans un vase qui contenait son breuvage. Depuis lors , on y en a mis souvent à dessein , mais le miracle ne s’est plus renouvelé.

Ajoutons que la maladie , offrant la complication que nous venons de supposer, contr’indique l'emploi des préparations de mercure , d’iode , d’arsenic, de cantharides. — Ces agents sont alors éminemment nuisibles.

Quand l’éléphantiasis est moins avancé et se trouve encore exempt de tout accident du côté des voies respiratoires et digestives , on devra examiner s’il convient mieux de se borner à conseiller un régime de vie doux et régulier, que de soumettre les patients à l’action de moyens éner-

giques , toujours très incertains dans leurs effets primitifs, et souvent dangereux dans leurs effets secondaires. Est-il donc indifférent d’exposer à l’usage de la teinture de cantharides , des composés arsénicaux, des décoctions de daphne meze-

reum . ^ des malades que l’observation la plus

constante a démontrés succomber, en général, fort jeunes, à des phlegmasies gastro-pulmonaires? Si encore leur efficacité était frappante , on pourrait se résigner avec moins de peine à leurs inconvénients et à leurs dangers ; mais à leur égard , on est toujours à attendre que l’expérience de l’avenir soit plus heureuse que celle du passé.

Indiquons au moins , pour mémoire , les principales préparations qui ont été recommandées ou essayées. Les médecins indiens emploient Yasclepias gigantœa comme une sorte de spécifique. Playefair a publié sur cette plante des détails curieux, mais qui paraissent exagérés. — Le quinquina a été administré avec avantage par Tb. Héberden , dans l’île de Madère. Le chlorhvdrate d’or, le deuto-chlorure de mercure , l’iodure de mercure à l’intérieur, et les frictions mercurielles , ont été inutilement et maintefois expérimentés.

On a vanté outre-mesure les préparations arsénicales pour obtenir la résolution des tubercules; on connaît leur action stimulante sur la muqueuse

digestive , et l’irritation sympathique qui en résulte sur la peau. — On a espéré ainsi arriver à modifier la vitalité des téguments. On a varié à l’infini les formules et les doses ; la liqueur de Fowler (arséniate de potasse), la solution dePearson (arséniate de soude) , les pilules asiatiques (acide arsénieux et poivre noir) ; d’autres composés ont encore été employés, mais tous infructueusement. La vérité exige même qu’on consigne qu’à la suite de ces tentatives, on a vu la fièvre s’allumer, les troubles intestinaux s’aggraver, et les malades être emportés prématurément.

Quand on ne peut réussir à guérir, il faut au moins entreprendre de soulager. Eh bien ! aux souffrances et aux douleurs répétées des éléphantiaques, il faut opposer la médication opiacée, narcotique , ne pas négliger les états phlegmasiques des viscères , et dans la dernière période , soutenir les forces de ces infortunées victimes.

Puisque l’éléphantiasis des Grecs, une fois développé , est une adïection si redoutable et si difficile à guérir, c’est évidemment dans son origine première qu’il faut là combattre. Or, la prophylaxie est moins désarmée contre elle , et c’est dans la vulgarisation des préceptes et des soins hygiéniques qu’elle trouve ses plus sûres ressources. 11 ne serait pas inutile d’indiquer les réformes à faire dans les habitudes et les institutions des

pays où cette calamité règne endémiquement. Mais c’est une tâche que ne comportent pas les limites de notre modeste travail.

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