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CHAPITRE TROISIÈME

ÉTIOLOGIE DE L’ÉLÉPHANTÏASIS DES GRECS.

Malgré les nombreux et louables efforts qui ont

tenté de le résoudre , le problème étiologique de ce mal est encore peu avancé. Une foule de causes sont soupçonnées , accusées ; d’aucune l’action directe et positive n’est suffisamment démontrée. Les annales de la pathogénie n’ont rien enregistré de décisif à cet égard.

L’éléphantiasis peut être héréditaire ou acquis. Ce que l’observation générale a constaté, c’est qu’il appartient plus spécialement aux régions équatoriales , et que les climats tropicaux ont une influence marquée sur l’intensité de son développement. On ne l’a guère observé dans les autres régions , ou du moins était-ce sur des individus qui l’y avaient apporté , ou à qui il avait été héréditairement transmis. 11 ne nous paraît pas qu’il faille regarder comme le vrai éléphanliasis des Grecs , cette sorte de lèpre à papules et à tuber-

cules , qu’on voit naître en certains lieux de la France (1) , de la Hollande , de l’Écosse (2).

D’ailleurs , la propagation par hérédité pourrait l’y perpétuer, quoique d’origine exotique. La province des Asturies en offre d’assez nombreux exemples.

Nous avons déjà dit que les principaux lieux où il prend naissance et se montre plus abondant , sont les parages d’Orient, les côtes d’Afrique, les Antilles, etc., etc. Or, après l’étude comparative de ces diverses régions , on est conduit à reconnaître qu’une température élevée , associée à de l’humidité et à de fréquentes variations atmosphériques , est une des conditions les plus favorables à la production de l’éléphantiasis. L’exposition météorologique des localités n’y est pas non plus indifférente. Qu’on nous permette de donner ici quelques détails statistiques concernant l’île de Madère.

(4) Valentin et Fodéré , 1808.

(2) Raymond , Histoire de l’éléphantiasis.

Tableau statistique des éléphantiaques venus des divers villages de Vile de Madère , et entres à V hôpital dit des Lazaros , depuis 1841 jusqu en

Nord.

Villages du Nord de File , en allant de l’Ouest à l’Est.

Porto do Monis, à l’est des villages du nord et du côté de la Ponta de Pargo du sud. . 1

Ribeira do Janeila . 0

Seixal . 1

Sant Yicente . 4

Ponta Delgada . 3

Boaventura . O

Villages du Nord de File, en allant de FEst à FOuest

Porto da Cruz à l’est des villages du nord , touchant au village du Caniçal et Mar-

chic o du sud . 1

Faial . 3

Sant Anna . 1

Sant Jorge . 3

Arco de Sant Jorge . 0

Total

Ouest.

Villages du Sud de File, allant de l’Ouest à l'Est.

Ponta du Pargo^, à l’ouest des villages du sud , touchant à do Porto do Menis du nord. 4

Faya d’Ovelha . . . . . 1

Paul do Mar . 4

Jardim . 0

Prazeres . 7

Calheta . . 3

Estreito da Calheta . 4

Arco da Calheta . 0

Magdalena J . 1

Total

Sud.

Cunhas . . . .

Ponta do Sol .

Tabua .

Serra d’Agna . . .

Piibeira Brava . . .

Cainpanazio . ,

. Caméra de Lobos .

Estreito da Caméra de Lobos. . .

Sant Martinho . .

Saut Antonio . .

Sant Roque . .

Sant Pedro .

Total

Est.

Villages du Sud de l’ile , en allant de l’Est à l’Ouest.

Caniçal , à l’est des villages du sud , touchant au

village da Ponta da Cruz du nord . O

Machico . 2

Agua da Penna . . O

Sant Antonio da Serra . O

Sant Cruz . - . 5

Gaula . 1

Camacha . 1

Caniço . -

Sant Gonçallo . 1

Sant Maria Maior . . . 4

Sé . 1

Santa Luzia . ? • 1

Mrute . 7

Total . 25

Dans toute l’ile , 135 cas d’éléphantiasis venus à l’hôpital de Madère.

L’île de Porto Santo , à l’est de l’île de Madère , à distance de 18 lieues , et dont la population est celle d’un petit village , a donné , dans le cours de 1841 à 1856, deux malades : le tout compris fait 137 éléphantiaques , dans un département qui compte à peu près 120,000 âmes.

Il est d’autres influences moins actives , mais non moins certaines que celles des climats pour le développement de l’éléphantiasis. — Ainsi , on a signalé toutes les conditions insalubres et antihygiéniques habituelles aux pays chauds , comme le voisinage d’eaux croupissantes et marécageuses, les lieux bas et humides, au pied des montagnes où les courants d’air ne sont pas libres, les côtes maritimes découpées par des baies profondes , l’habitude des vêtements sales , une mauvaise nourriture , le poisson souvent putréfié qui fait les délices de certaines peuplades équatoriales et insulaires , les viandes salées , celles de porc plus particulièrement , les mets assaisonnés avec des épices , du piment , de l’huile rance , et l’eau comme boisson ordinaire ; l’exposition à l’air de la nuit , aux intempéries atmosphériques, ou bien l’habitation dans des cabanes basses , infectées par les ordures et par les poissons corrompus ; en un mot , la malpropreté , un logement malsain , une alimentation composée de substances aqueuses et putrides , secondent puissamment les variations atmosphériques , pour pervertir les fonctions de la peau, et susciter la lèpre tuberculeuse.

Les passions fortes et tristes ont aussi quelque influence. On sait qu’elles ne restent pas étrangères à la détermination d’un grand nombre de maladies cutanées. A l’appui de cette opinion,

nous voudrions pouvoir rapporter in extenso une des observations qui nous ont le plus intéressé dans l’étude de l’éléphantiasis. Elle est due à M. le professeur Lordat, qui l’a tracée de main de maître et consignée dans le Journal général de médecine , que rédigeait Sédillot en 1805, tom. 22 (de la pag. 178 à la pag. 196). Nous n’en reproduirons que les traits principaux. — An X, fructidor, il entra à l’infirmerie du dépôt de mendicité un matelot génois , atteint d’éléphantiasis tuberculeux. 11 y avait six mois qu’il était sorti de Tunis , où il avait passé deux ans en esclavage. Là, s’ étant rendu coupable d’une négligence , il fut menacé d’un châtiment sévère , et bien qu’il y eût échappé par une circonstance particulière , la frayeur qu’il en avait éprouvé fut suivie immédiatement d’une éruption de taches brunes. Ainsi débuta son éléphantiasis. Racheté plus tard et soumis à divers traitements infructueux , ce matelot était venu chercher à Montpellier d’autres secours. — « La première chose qui me frappa, écrit l’élégant observateur, c’est le peu de rapport que je trouvais entre l’âge réel de cet homme et celui qu’il paraissait avoir; il était dans sa trentième année, et je lui supposais cinquante ans. Le malade m’apprit une autre chose qui m’étonna moins , c’est qu’il avait eu la figure très agréable , quoiqu’elle fut actuellement bien déformée. J’ob-

servai en outre les symptômes suivants : cheveux clair- semés, dépilation complète des sourcils, des paupières et de la barbe , à l'exception de trois ou quatre poils frisés restés près du menton et du côté droit. Cette dépilation avait eu lieu de même aux parties inférieures des avant-bras, aux mains, aux jambes, aux pieds et dans quelques endroits de la surface du tronc , dispersés çà et là en plaques.

»On voyait le visage hérissé d’éminences à large base, peu élevées, d’une consistance un peu plus considérable que celle des téguments communs , et que je comparerais volontiers à la porcelaine ( psydracia porcellana de Sauvages) ; la couleur de ces éminences paraissait semblable à celle du cuir tanné ; dans les intervalles , fort petits au bas du visage , un peu plus grands vers le front , la peau conservait à peu près son état naturel. On trouvait sur le tronc , aux bras et aux cuisses , de pareilles éminences , mais en petit nombre , et tout au plus d’une ligne et demie de diamètre.

»Le dos des mains, couvert d’une peau de couleur gris-cendré-brun , offrait des rides ; mais lorsqu’on tendait la peau, elles devenaient luisantes. Le tissu cellulaire qu’elle recouvrait contenait des durillons assez nombreux ; sur le dos des phalanges il était épais et consistant ; sur le métacarpe on observait des raies pâles , transversales ,

produit des cicatrices de gerçures déjà guéries. J’ai observé sur ce malade un symptôme singulier, auquel j’avais peine à croire, malgré l’assertion de Gordon et de Sauvages ; c’est une sorte de contracture qui rapproche forcément le doigt de l’indicateur, et s’oppose à son abduction. La peau que recouvrait le tiers inférieur des jambes et tout le dessus des pieds , ressemblait pour la couleur à celle des mains ; elle était dure, tendue, hérissée de tubercules grenus et écaillés , mais point luisants. Le tissu cellulaire subjacent avait plus de volume qu’à l’ordinaire , plus de dureté et moins de flexibilité , il empêchait même la flexion du pied ; il y avait plusieurs gerçures assez profondes , desquelles découlait une sanie fétide , et outre cela un ulcère rond et sordide à la partie inférieure de chaque jambe.

»Je trouvais en outre les traits de la face totalement déformés , la peau des sourcils abattue sur les yeux par plusieurs grosses éminences , le nez était épaté , les narines bouchées presque entièrement par le gonflement de leurs parois , les lèvres d’une grosseur dégoûtante, la langue couverte d’élévations séparées par des sillons , mais d’ailleurs de couleur naturelle , en sorte qu’on ne peut pas dire si cette conformation était naturelle ou pathologique ; elle n’avait du moins pas les caractères du phénomène dont parle Àrétée , quand il dit : lingua glandinosis varis exasperatur .

«Dans tous les lieux où la peau se trouvait altérée, il y avait anesthésie complète; on pouvait pincer la peau, y enfoncer même une aiguille jusqu’à la profondeur d’une ligne; le malade n’éprouvait aucune sensation , quoiqu’il sortit quelquefois une goutelette de sang. L’haleine était puante; la voix extrêmement voilée et presque éteinte ; le malade conservait cependant la faculté de faire entendre assez de tons , pour que l’on put distinguer , dans son discours , 1 intonation nationale et l’accent logique.

»Le pouls se montrait lent, rare et médiocrement enfoncé ; l’appétit ni les fonctions du bas-ventre ne présentaient aucun phénomène contre-nature , si ce n’est l’altération des urines devenues troubles et jumenteuses.

» Le malade éprouvait des douleurs aux articulations des pieds avec les jambes. Ces douleurs, jointes à la difficulté de la flexion, rendaient la progression assez difficile , pour qu’il ne pût marcher qu’à laide d’un bâton. Les facultés intellectuelles jouissaient de toute leur intégrité ; seulement , le malade avait un peu de penchant à la mélancolie et à l’ennui ; mais il est difficile de déterminer pour combien sa maladie entrait dans la production de cet état de Lame.

»La crainte d’une mort prochaine ou d’un mal pire que l’actuel , l’expatriation , l’indigence ,

l’idée de paraître un objet d’horreur , le séjour dans un hôpital , sont des causes morales suffisantes pour produire la tristesse , quand même la nature de la maladie ne donnerait pas penchant à cette affection.

«Nous ne pouvons nous dissimuler notre ignorance sur les causes procatarctiques de l’éléphantiasis. Elles sont si nombreuses ou combinées d’une façon si singulière , que nous n’avons pu donner une raison vraisemblable de Y endémicité de cette maladie dans quelques contrées, de sa propagation facile dans certains temps , et de sa presque extinction dans l’autre ; mais pour parvenir à la solution de ce problème étiologique, il faut étudier avec soin tous les agents élémentaires dont le concours est vraisemblablement nécessaire. On ne trouvera pas sans doute d’agent unique , auquel on puisse attribuer exclusivement la production de cette maladie ; mais en étudiant soigneusement les circonstances au milieu desquelles on la rencontre , et en examinant, à l’aide de l’observation directe et de l’analogie , la part que chacune d’elles peut avoir dans la génération de l’éléphantiasis , on pourra parvenir à circonscrire le nombre de celles qui sont véritablement efficaces, et à déterminer le mode de combinaison nécessaire.

»Je ne dirai rien des causes que l’on a étudiées avec soin ; je m’arrêterai à une qui me paraît

avoir été négligée , de laquelle les auteurs n’ont parlé qu’en passant , et seulement pour compléter la revue des six choses non naturelles (ce qui est devenu une pure routine chez la plupart), et dont l’observation présente me donne l’idée : je veux parler des passions tristes.

» On a vu que la crainte avait déterminé l’apparition des premiers symptômes chez mon malade ; j’aurais été plus surpris de ce fait dans un autre temps, que je ne le suis aujourd’hui, que j’ai réfléchi davantage sur les effets de cette passion.

»J’ai observé moi-même plusieurs faits qui viennent à l’appui de ce que j’établis ici. Une dame de Cette , seule dans sa maison , découvrit un voleur dans sa chambre au moment où elle allait se mettre au lit ; elle poussa des cris, et le malfaiteur se vit contraint , pour sa sûreté, de se défaire de cette femme. Celle-ci, le voyant armé d’un couteau , saute par la fenêtre et court jusqu’à ce qu’elle trouve une maison qui pût lui servir d’asile. Aussitôt qu’elle fut assise , elle éprouve une syncope assez longue, et le lendemain, elle fut atteinte au visage d’une couperose qu’elle a gardée jusqu’à sa mort, arrivée quatre ans après.

~ «Une dame qui habite une petite ville à 8 lieues de Montpellier , étant dans son appartement , entend un bruit extraordinaire dans la rue ; elle écoute attentivement , et apprend qu’un enfant a

été écrasé sous les pieds d’un bœuf; elle pouvait être intéressée dans ce malheur, attendu qu’elle était mère de famille. Elle resta dans les angoises terribles , jusqu’à ce qu’elle eût vu ses enfants. Quelque temps après , elle fut atteinte d’une dartre miliaire à la jambe droite , qui persiste depuis sept ans.

» Je donne dans ce moment mes soins à un homme de trente ans , qui avait toujours joui d’une bonne santé , et qui a deux dartres miliaires très considérables depuis quelques mois qu'il a été mis en jugement au Tribunal criminel, pour une accusation qui emportait la peine capitale. »

Ni âge , ni sexe , ni tempérament , ni condition sociale ne sont à l’abri de l’éléphantiasis Toutefois, des relevés nombreux attestent que les pauvres y sont beaucoup plus sujets que les riches, les hommes plus que les femmes , les enfants plus que les adultes et les vieillards ; le tempérament bilieux de préférence à tout autre. Soarès de Meirelles a observé qu’au Brésil le mal se montre plus fréquent et plus grave sur les jeunes hommes de forte constitution et de tempérament biliososanguin.

Les étrangers peuvent en être affectés après un séjour prolongé dans les contrées où il règne-

L’éléphantiasis est-il contagieux ? Est-il héréditaire? Arétée parmi les anciens, Pinel parmi les modernes sont les principaux défenseurs de la croyance à la contagion. Mais Vidai, Th. Héberden, J. Adams soutiennent qu’il n’existe pas un seul fait positif en faveur de cette opinion. Ils ont cependant observé et pratiqué dans des pays où la haute chaleur aiguise, envenime , pour ainsi dire , l’aptitude contagieuse des maladies. Le docteur Raisin ayant eu à Paris des éléphantiaques à soigner , fit l’expérience suivante qui milite en faveur de la non-contagion. Plusieurs fois et pendant plusieurs jours , à diverses époques, il a porté sur la peau les habits d’un de ces jeunes malades ; il n’en est résulté pour lui aucun phénomène insolite, aucun dérangement dans la santé. Avouons néanmoins que le fait est loin d’être absolument concluant. Quelle est, en effet, la maladie reconnue contagieuse qui soit fatalement et à coup sûr transmissible par le contact? Ne faut-il pas de la part de l’organisme qui s’y expose , une certaine prédisposition ou aptitude à la contracter? Enfin, tel mal est contagieux sous l’équateur ou dans les îles et ne l’est pas à Paris. La contagiosité de l’élé- ' phantiasis participe donc aux contingences et aux variations de tous les actes morbides et normaux du système vivant.

Quant à sa transmission par hérédité , elle est

mise hors de doute. — Des faits nombreux , rapportés par J. Adams et Th. Héberden , démontrent que Péléphantiasis des Grecs est non seulement directement héréditaire , mais qu’il peut encore se transmettre à plusieurs générations. M. Benet n’a jamais vu une seule exception à la règle de l’hérédité. D’après lui , tous les enfants d’une même famille , quel que fût leur nombre, étaient éléphantiaques dans les pays où il a observé (Coromandel, Bengale), et vivaient rarement plus de quinze ou dix-huit ans. Il a remarqué que , si l’hérédité était maternelle , le mal sur les enfants se manifesta.it beaucoup plus tôt que s’il émanait du père ; dans le premier cas , il se déclarait d’ordinaire un a ,i : près la naissance ; dans le second , environ cio oa six ans plus tard.

Quoiqu’il suffise d’être issu des parents éléphantiaques pour être exposé à la lèpre tuberculeuse, il est juste de reconnaître que 1 hérédité n’est pas absolument constante et fatale.

Biett et M. Cazenave rapportent , entre autres faits, celui d’une dame des colonies , atteinte d’un éléphantiasis assez avancé, qui vint à Paris se confier à leurs soins. Elle eut plusieurs enfants après le développement du mal , et néanmoins aucun d'eux, pendant plusieurs années, n’offrit le moindre symptôme de la lèpre tuberculeuse. Il est regrettable que l’observation de ces praticiens

ne les ait pas suivis plus longtemps. Mais ces jeunes créoles eussent-ils conservé indéfiniment leur immunité , leur exemple ne détruirait pas l’opinion de l’hérédité ; il prouverait seulement que le mal n’est pas nécessairement héréditaire. Quoi d’étonnant , ainsi que nous l’avons dit au sujet de la contagion , rien n’est forcément nécessaire dans les actes des êtres vivants.

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