‹ De l'Élévation récente du taux de capitalisationChapitre 24 sur 25 · QUEL EST L'AVENIR IMMÉDIAT DU TAUX DE CAPITALISATION · texte numérisé non relu

QUEL EST L'AVENIR IMMÉDIAT DU TAUX DE CAPITALISATION

Pour répondre à cette question, on ne saurait se montrer trop prudent. Les divers économistes dont nous avons étudié les théories, se sont montrés très réservés. M. Mourre toutefois croit que le taux de l'intérêt est plutôt appelé à monter qu'à baisser. Le progrès intérieur,c'est-à-dire scientifique, continuera d'après lui sa marche et sera pour le taux de l'intérêt un puissant élément de hausse : le progrès extérieur, consistant en la création d'entreprises nouvelles ne s'arrêtera pas prochainement. La question est de savoir si les nouveaux capitaux fixes seront plus ou moins rémunérateurs que les anciens. La réponse est douteuse. Les territoires riches et vastes, qui sont encore à mettre en valeur dans les cinq parties du monde, présentent sans doute des perspectives favo-

rables. Il semble donc, sans toutefois rien affirmer, que le taux de l'intérêt montera encore, que la baissé des fonds d'Etat doits'accentuerencore. Les porteurs, du reste, n’en souffriront que d'une manière toute relativ:, puisque leur revenu sera inchangé; mais ils verront à leur côté s’accroître les fortunes industrielles (1).

Pour M. Rist la question se réduit à savoir si la hausse des prix s'arrêtera : en ce cas, la hausse de l'intérêt s'arrêtera également; on est ainsi ramené au

(1) On peut se demander aussi, si une crise commerciale et industrielle n'est pas à craindre. Cet événement aurait, il n’est nul besoin de le prouver,un effet immédiat sur la marche du taux de l'intérêt. Or, d’après M. Leroy-Beaulieu, certains faits semble le faire prévoir. Il écrit,en effet,dans l'£conomiste Français du 19 juillet 1913.

«— Doit-on considérer que,soit une crise commerciale, soit du moins une époque de ralentissement de l’essor indus triel et commercial soit en vue. Il n’est pas contestable que certains symptômes, les symptômes classiques peut-on dire, depuis les études de feu Clément Juglar, font appréhender qu’il en soit ainsi. Jamais le portefeuille des banques n’a été aussi gonflé : pour s'en tenir à la Banque de France, le portefeuille d’effets de commerce de cet établissement au 10 juillet 1913 était de 1.567 millions, contre 1.137 au 11 juillet 1912, 1.083 au 12 juillet 1911, 902 millions au 15 juillet 1910 et enfin 685 millions seulement au 15 juillet 1909; il y a donc eu plus que doublement depuis 1909 et augmentation de plus de 40 o/o depuis 1911. Il en est de même pour les avances aux particuliers à la même Banque; elles s'élèvent à 766 millions au 10 juillet 1913 contre 699 au 11 Juillet 1912, 648 au 12 juillet 1911, 562 au 13 juillet 1910 et 512 seulement au 15 juillet 1909; il y a donc eu là de 1909 à 1913 un accroissement de 50 o/o en nombre rond. Par contre, l’encaisse de la Banque, maigré l'énormité constante et mème croissante de la production de l'or, a constamment

grand problème, qui préoccupe les économistes : d'où vient la hausse des prix et combien durera-t-elle? Or, d'après la plupart des économistes, et aussi M. Rist, la hausse des prix, depuis quinze ans a pour cause principale la production prodigieusement accrue de l'or : si cette production poursuit sa marche ascensionnelle on assistera doncàun accroissement de monnaie entraînant non la baisse, mais la hausse de l'intérêt.

D'ailleurs si, dans le passé, on compare, la courbe de la production aurifère et la courbe des prix, on constate entre elles, un parallélisme assez régulier. Les découvertes successives des mines d’or dans le monde eurent leurs répercussions sur les prix. Au XVI° siècle, Christophe Colomb découvre le nouveau monde : les prix des marchandises les plus communes, comme les plus rares augmentèrent considérablement, dès l'apparition en Europe des trésors américains.

Au XIXe siècle la découverte des mines d’or et d'argent de la Californie est suivie d’un mouvement de hausse quise prolonge pendant toute la durée du

diminué dans ces dernières années : cette encaisse au 10 juillet 1913, n’est plus que de 3 milliards 935 millions, contre 4 milliards 80 millions à la même date en 1912, 4 milliards 25 millions en 1911, 4 milliards 254 millions en 1o10 et 4 milliards 590 millions au 15 juillet 1909: c’est une diminution d’encaisse de 635 millions ou de près de 20 o/o en quatre ans et la diminution serait sensiblement plus forte encore si l’on ne considérait que l’encaisse or.

« Ainsi les indices classiques témoigneraient que, sinon une crise commerciale, du moins une époque de ralentissement de l'essor commercial et industriel approche ».

second empire. De 1870 à 1889 pendant une période de près de vingt ans, la quantité est diminuée par fa démonétisation de l'argent et le ralentissement de la production de l'or, qui s’abaisse de 680 millions de francs à 517 millions. D'autre part, la demande va en aue mentant, parce que les besoins monétaires augmentent. Vers 1888 de nouvelles mines sont découvertes. De 1888 à 1909, on extrait 121 milliards de métal jaune, qui restent dans la circulation sous forme de monnaie.

Cette augmentation prodigieuse,en vingtans,explique donc l'augmentation des prix : et c'est là, « la preuve de l'influence décisive qu’ont exercée de tout temps l’augmentatiou ou la diminution des quantités de monnaies sur les prix de toutes choses ».

C'est là l'opinion émise par M. de Contenson dans la Revue Politique et Parlementaire,et par M.Daniel Zolla dans la Revue des Deux-Mondes. Si donc, d'après ces économistes et avec eux M. Rist, la production de l'or continue à s’accroître, la hausse des prix ne se ralentira pas : il en sera de inème de la hausse de l'intérêt, d'après M. Rist, car, avons-nous dit, cette dernière n'est que la conséquence de Îa hausse des prix.

Or, la rareté de l’or diminue chaque année, surtout depuis 1905-1906. Avant 1895,la production annuelle de l’or n'atteignait pas 200.000 kilogrammes; aujourd’hui grâce surtout à l'emploi de nouveaux procédés d'extraction, elle dépasse 600.000 kilogrammes ; elle a donc plus que triplé depuis quinze ans. En 1910, la valeur totale de l’or produit était de :

oi =

2.248.000 .000 francs. L'année 1911 dépasse encore ce chiffre. Sur cette énorme quantité de métal, un tiers seulement est utilisé pour l'industrie : le reste est monnayé; rien, d'autre part, ne fait prévoir un ralentissement dans cette production; 1l en résulterait donc, si la théorie de M. Rist est exacte, que le taux de l'intérêt tendra encore à s'élever puisqu'il est lié à la production de l'or.

Ce n'est pas à cette conclusion que nous nous arrèterons.

En fait, la rapidité même et l'amplitude dela hausse de l'intérêt depuis quinze ans, parait suffisamment nous révéler, qu'il ae s'agit point ici de ces courbes séculaires, qui caractérisent le mouvement évolutif, mais d'une oscillation temporaire et probablement périodique. Et c'est ce que l’histoire confirme aussi. Sous l'empire Romain, le taux de l'intérêt n'était pas plus élevé qu'au milieu de ce siècle, et au XVIIIe siècle, en Hollande, il était déja tombé aussi bas que vers les années 1896 et 1897. Quant à la période de hausse actuelle, elle semble toucher à son terme,puisqu'on constate déjà depuis les mois d'avril et juin 1913, un arrêt de la baisse des fonds d'Etat et même un léger relèvement dans le courant du mois de juillet.

En résumé, ce qui nous paraît le plus probable, c'est que le taux de l'intérêt, après avoir atteint un certain point maximum, auquel il semble que l’on soit à peu près arrivé, restera stationnaire pendant un temps impossible à déterminer, mais que dans l'avenir, il passera par les mêmes longues périodes

alternautes de hausse et de baisse que dans le passé.

L'expérience prouve que le relèvement du taux de l'intérêt et la cherté relative des capitaux sont des faits momentanés, de même que l'abaissement du taux de l'intérêt, à des conditions extrêmement réduites, a fait place à un relèvement de ces mêmes taux. Quand on étudie l'histoire économique et financière sur une longue période, on s'aperçoit que ces hausses et ces baisses du taux de l'intérêt du loyer des capitaux,se produisent, disparaissent,se reproduisent, alternent entre elles sous l'influence de causes diverses et multiplescauses générales où particulières.

Le grand défaut de l’école optimisteestd’avoir trop subi l'influence des événements contemporains, en attribuant à des faits accidentels un caractère de permanence et de nécessité et entirantdes conséquences opposées aux faits de l'histoire. Le véritable critétérium d'une théorie,c'est de la voir vraie danstoutes les circonstances semblables, dans tous les phénomènes sociaux. L'histoire de l'intérêt est donc une oscillation constante, et la théorie de l'intérêt, une théorie rythmique. C’est que l'intérêt n'est pas, en effet, le produit d'une force unique mais le jouet des forces nombreuses, toujours en mouvement, perpétuellement en conflit qui règnent dans le milieu social; forces ascendantes comme la faiblesse de l'épargne, l'insécurité, la productivité des capitaux, les emprunts; et forces déprimantes, telles que la puissance de l'épargne, la sécurité, l’improductivité, des capitaux. Si ces forces étaient rigoureusement égales le taux de l'intérêt serait fixe; ilest évident,

au contraire, qu'elles sont extrèmement variables : la marche de l'intérêt commencée dans une direction de hausse et de baisse,ne peut continuer toujours dans le même sens ; nous écarterons donc toute idée de stabilité dans le taux de l'intérêt, toute idée aussi de mouvement dans un sens déterminétoujours lemèême.

Le mouvement de l'intérêt ne pouvant donc être uniforme, c'est dans le rythme qu’il faut rechercher la règle auquel il est astreint ; ainsi donc l'intérêt ; comme tous les phénomènes économiques et sociaux est soumis à la loi du rythme : cette loinous semble inéluctable pour lui: nous en avons eu la demonstration lorsque nous avons vu Îles gouvernements, voulant décréter l’uniformité du taux de l'intérêt, contraints de reconnaître leur impuissance devant les violations nombreuses auxquelles cette loi avait donné lieu (1).

Mais, tout en adoptant cette loi du rythme de l’intérêt pour de longues périodes historiques, nous ne croyons pas impossible de dégager une tendance du taux de l'intérêt, en ce qui concerne une période historique de courte durée.

A la faveur des explications que nous avons données sur le profit et l'intérêt, nous croyons pouvoir dire que si le taux de l'intérêt est arrivé à un point que l’on peut considérer comme un maximum, il nous parait probable qu'il se maintiendra à ce taux pendant quelque temps encore. Nous avons indiqué, en effet, que l'intérêt et le profit ne nous sem-

(1) Voir la première partie de notre étude.

blait pas se différencier l'un de l’autre : si donc nous sommes dans une ère de profits faciles et élevés nous pouvons dire que le taux de l'intérêt suivra une marche parallèle.

Or, il semble bien que nous traversions une semblable période. C'est du moins l'avis émis par M. Brouilhet.

« Au point de vue historique, écrit-1il (1), la période, que l’on peut appeler contemporaine, se divise en phases très caractérisées, dont le point de séparation se place dans les années 1895 et 1898. Dans la première phase (qui succéda aux environs de 1870 à une phase toute contraire), la facilité de réalisation du profit par le capital va plutôt en diminuant, soit dans l’agriculture, soit dans l'industrie et le commerce des pays de vieille civilisation, soit dans la colonisation qui traverse une période assez ingrate. Mais c'est précisément dans cette phase d’inaction relative que s'élaborent à cause précisément des difficultés rencontrées, les méthodes capitalistiques de concentration et d'intégration, qui vont préparer une ère nouvelle ».

Cette ère nouvelle, commence entre 1895 et 1898 et, actuellement, nous sommes dans son plein épanouissement. L'étide descriptive du taux de l'intérêt, à laquelle nous nous sommes livrés, indique précisément que c'est depuis ces années 1890 et 1897 que le taux de l'intérêt s’est relevé. Dans tous les compartiments où s'exerce l’activité économique,

(1) M. Brouilhet, Précis d'Economie Politique, page 692.

eus — de nouvelles méthodes se révèlent, soit dans l’ordre technique, soit dans l'ordre juridique, soit dans l'ordre financier : l'électricité, en particulier joue le rôle dévolu dans la phase antérieure à 1870 à la généralisation du moteurà vapeur. La colonisation a pris une ampleur inconnue à ce jour. L'organisation capitalistique tirant partie de tous ces éléments, a fait des progrès qui se sont caractérisés par un rendement plus élevé du capital.

« Nous sommes donc dans une ère de profits plus faciles (non pas aux individus mais aux collectivités) par l'effet convergent d'un accroissement de l’abondance des capitaux, ainsi que des possibilités et par une affirmation notoire de l'esprit d'organisation à l'encontre de l'esprit de concurrence. C'est une preuve et une conséquence d'un intense effort réalisé par l'humanité pour l'adaptation à ses besoins des éléments du monde extérieur ».

\VAGAS

Lyon, le 11 octobre 1913.

Le Président de la Thèse,

G.-BROUILHEN VAE

Lyon, le 14 octobre 1913.

Le Doyen de la Faculté, L. JOSSERAND:

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