‹ De l'Élévation récente du taux de capitalisationChapitre 23 sur 25 · ON VE · texte numérisé non relu

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les cours du 3 o/o français et du 3 0/0 anglais, avant et pendant la période de hausse (1).

Années Moyenne des plus hauts Moy. des cours Index Sauerbeck cours du 3 0/0 français moy. de la r. moyenne de anglaise 40 années 1845 à 1854 19:09 94.95 128 1859 à 1864 14:89 92.87 152 1865 à 1874 (2) 92 153

En ce qui concerne le taux de l'escompte, le parallélisme estencore plus frappant.

Voici les taux moyens d'escompte officiel par périodes décennales, comparés aux index des prix de France, d'Angleterre et d'Allemagne. On voit monter ou baisser l'escompte avec une parfaite régularité quand les prix montent ou baissent.

Taux MOYENS D'ESCOMPTE OFFICIEL COMPARÉS AUX PRIX (3)

ANNÉES ANGLETERRE FRANCE ALLEMAGNE D EE TO CR ne Se Taux d’esc. Prix moyen Taux d'esc. Prix moyen Taux d’esc. Prix moyen pre. p. c. pc (4)

1805-1874. 3.83 153.9 3.94 149.9 4.60 143 1875-1884. 3.20 130.9 D 110 AH OMG 1884-1894. 3.16 104.7 2:91 105288300040 1895-1904. 3.24 411.2 2.67 99 4.06 100. 1895-1910. 3.69 114 3.06 114 4.80 112

Doow—=

(1) M. Rist: La hausse du taux de l’intérêr. Revue économique internationale, page 488.

(2) Les cours sont troublés par la guerre francc-allemande et n’ont plus aucune signfication.

(3) Les chiffres donnés par M. Rist, ont été empruntés aux tableaux publiés par le Bulletin de la statistique générale de la France, tome I (1912).

(4) Période 1850-1854.

On voit donc, à part deux exceptions (en Angleterre pendant la période 1865-1874 et en Allemagne 1893-1904) que, à une hausse marquée des prix, a correspondu une hausse non moins nette du taux de l'intérêt ; tandis que la baisse des prix de 1894 à 1897 est accompagnée d’une hausse des fonds d'Etat et une baisse de l’escompte.

D'ailleurs les liens qui existent entre les mouvements des prix et ceux de l'intérêt ont été particulièrement étudiés et démontrés par M. Irving Fischer (1). « Le taux de l'intérêt représente simplement la différence d'estimation, au même moment, entre une somme immédiatement disponible et la même somme à recevoir plus tard ».

C’est le prix du temps, disaient les canonistes; c'est la mesure de l’impatience, dit ingénieusement M. Fischer.

Les variations de cette estimation, sur le marché de l'épargne, ne sont que les variations du taux de l'intérêt.

Lorsqu'on dit que l'intérêt est de 3 o/o, c'est qu'un prêteur abandonne une somme de 100 fr. en échange d’une somme de 103 fr. dans un an. Le taux normal s'établit en période stationnaire ; si le pouvoir d'achat de la monnaie diminue, Îles prix des denrées s'élèveront aussitôt. Les 103 francs qui ont été promis au bout d’un an n’achèteront plus la

(1) « Une théorie de l'intérêt fondée sur l’impatience, étude des causes qui déterminent le taux de l'intérêt.» Extrait de la revue Scientia, Paris, Alcan, éditeur, 1911.

même quantité de biens qu'aujourd'hui. Si la dépréciation se fait par exemple à raison de 2 0/0 par an, les 103 francs, n'auront plus quand on les payera qu'un pouvoir d'achat correspondant à celui que possèdent aujourd’hui fr. 100,94. En conservant donc le taux nominal, de 3 0/0, le prêteur fournit en réalité son argent à bien meilleur marché, qu'autrefois, à 0,94 0/0. "PotthquerléftantrecledrnEence reste, en période de hausse des prix, identique à ce qu'il était en période de prix, stationnaires, le prêteur devra stipuler le payement à l'échéance d’une somme de 103 fr. majorée de 2 0/0, c'est-à-dire d'une somme de 105 francs 06. En un mot, un taux nominal de 5,06 0/0 devra remplacer l'ancien taux de 3 o/o et une dépréciation de 2 o/o dans le pouvoir d'achat de la monnaie, doit donc correspondre une augmentation d'environ 2 0/0 dans le taux nominal de l’intérêt, si le taux réel, si le revenu en nature résultant du prêt doit rester le même.

Pour des périodes un peu longue, il semble bien que l'adaptation du taux nominal de l'intérêt à son taux réel se réalise dans ces conditions ; et c'est ce qui s'est produit dans les grandes industries françaises ; elles ont multipliés les emprunts à mesure que leurs profits s'accroissent, et l'accroissement des profits, conséquence de la hausse des prix, a été suivi de près par la hausse de l'intérêt ; c'est 1à, la réalisation exacte de ce qu’'indiquait théoriquement M.Fischer (1). « Supposons une hausse des prix à ses

(1,M.Fischer Therate ofinterest, New York, 1907,ch.XIV

nr.

débuts. Les profits commerciaux (mesurés en monnaic) S’élèveront, car les profits sont la différence entre le revenu brut et la dépense, et si tous deux augmentent, leur différence augmentera aussi. Les emprunteurs peuvent donc payer en monnaie des intérêts plus élevés. Mais si un petit nombre seulement de personnes s'aperçoit de la nouvellesituation, l'intérêt ne sera pas complètement adapté aux nouvelles circonstances et les emprunteurs réaliseront un profit spécial, après déduction des charges d’intéret:

« De là. l'espoir de profits similaires dans l'avenir et cet espoir, stimulant les emprunts, élèvera le taux de l'intérêt. Si la hausse n'est pas suffisante encore, le processus recommencera et ainsi, par une série d'essais successifs, le taux finit par atteindre le niveau convenable, Le contraire se passera en cas de baisse des prix ».

Nous avons ainsi passé en revue les diverses causes auxquelles les économistes attribuent le relèvement du taux de capitalisation.

Nous ne pensons pas, ainsi que certains économistes l'ont prétendu, que le phénomène ait une cause unique. Aucune ne nous semble suffisante pour l'expliquer à elle seule ; toutes celles que nous avons indiquées nous paraissaient, par contre, avoir exercé leur influence de manière plus ou moins sensible ; mais lorsqu'on essaie de déterminer la cause € principale », le problème se revèle trop complexe à notre sens, tant d'influences diverses et parfois opposées se mêlent les unes aux autres, qu'il nous semble

téméraire de vouloir résoudre le problème de façon aussi simple. Aussi estimons nous, qu’il y a lieu d'admettre l'existence simultanées des diverses causes que nous avons indiquées, dont l’action combinée a amené lentement et progressivement la hausse du taux de capitalisation ; nous sommes ainsi d'accord avec M. Hector Denis (1), député belge,qui écrivait: « C’est se faire illusion que de rattacher à une cause unique les pertubations qui affectent l'ordre économique ».

D'autre part nous arrivons ainsi aux mêmes conclusions, que M. A. Charbin (2) dont le sujet de thèse, La Vie Chère, n’était pas sans présenter quelques points communs avec le nôtre et qui écrivait : « Les phénomènes économiques et sociaux sont presque toujours le produit convergent d’un grand nombre de facteurs; causes principales et causes secondaires, lesquelles s'ajoutent aux premières pour en fortifier l'action. M. de Vogüé, dans sa préface du « Roman Russe » a montré comment les sciences physiques, biologiques et historiques ont toutes évolué dans le même sens. Elles ne cherchent plus à expliquer les faits exclusivement par l’action des grandes causes, mais par l’action lente et continue des petites causes. Ainsi en est-il de l’histoire et en

(1) La Dépression économique et sociale, M. Hector Denis, 1895, p. 6.

(2) A. Charbin : Thèse pour le Doctorat, La Vie Chère, Lyon, 1912.

général des sciences de la nature. Pourquoi n'en serait-il pas de même dans l'ordre économique ».

Nous chercherons donc une explication très générale au phénomène de l'élévation du taux de capitalisation, et, nous inspirant de la théorie de l'intérêt et du profit de M. Brauilhet (1), que nous avons exposée, nous concluerons avec lui que c’est à l’élévation et à la facilité de plus en plus grande des profits qu'il faut surtout attribuer l'élévation du taux de l’intérèt que nous avons décrite.

Ce que nous avons exposé au cours de la première partie de notre étude, en ce qui concerne l'origine du profit, nous donnera la méthode à suivre pour rechercher les perspectives des profits, par suite, selon nous, l'avenir du taux de capitalisation.

Ce n’est pas, ainsi que le fait remarquer M. Brouilhet, la recherche d'une hypothétique tendance, qui aurait un caractère définitif. soit dans le sens du fléchissement continu des profits (ainsi que le veut ’école libérale) (2), soit dans le sens de leur élévation à perpétuité; il ne semble pas en effet qu'il existe une tendance de très longue durée dans cet ordre; mais la question que l’on peut poser est 12 suivante :

« Dans une période donnée quel est ie sens probable du taux des profits ? La réponse à cette ques-

(1) M. Brouilhet : Précis d'Economie Politique. (2) Principalemeut M. Leroy-Beaulieu.

tion nous donnera croyons-nous la solution de notre problème ».

C'est encore ici, nous dit M. Brouilhet, une hypothèse de formation des prix (1). « Les conditions auxquelles le capital s'engage dans les opérations actives ou s’en dégage dépendent des règles générales auxquelles obéissent les conditions sur lesquelles dans les échanges les vendeurs et les acheteurs se mettent d'accord ». Et l'on peut se contenter d'indiquer les particularités suivantes :

a) Le profit est en fonction de l'abondance des capitaux comparés aux possibilités; 1l est bien entendu que l'abondance en elle-même n’a aucune signification.

Les possibilités renferment toutes les éventualités ou virtualités de développement économique ; elles dépendent de causes qui sont nombreuses; on peut citer parmi elles : la géographie, la géologie, le climat, la situation politique intérieure et extérieure, le progrès de la technique industriel, etc.

« Les possibilités sont toujours en avance sur les disponibilités en capital dans une civilisation progressive; cette avance est elle-même variable et diffère de pays à pays. À ce titre, les économies nationales offrent un aspect des plus variés. C’est précisément ce qui explique la réalisation plus ou moins facile du profit, selon les régions ou les Etats sur le territoire desquels s’emploient les capitaux ».

(1} M. Brouilhet : Précis d'Economie Politique, page 691.

nr —

b) Le profitest en fonction de l’organisation de la puissance capitalistique.

Là, comme dans toute formation des prix, c'est le facteur « volonté collective », qui intervient.

«Les éléments précédents ne sont que des facteurs, dont il importe de tirer parti; producteurs, consommateurs et capitalistes s’en disputent l'effet utile. Le moyen de draïner cet effet, c'est l’organisation. Si, comme tout porte à le croire, celle-ci est en voie de progrès, le capital accroîtra ses profits; l'abondance même des disponibilités, comme aussi l’accroissement des possibilités ne peuvent

que le servir et lui assurer des conquêtes plus fructueuses ».

CHAPFFRE IT

La Durée probable

L'élévation du taux de capitalisation durera-t-elle : Est-ce là seulement un phénomène actuel et passager ? On ne s'entend guère sur ce point.

Remarquons tout d’abord la difficulté qu'il y a à répondre à une telle question : difficulté inhérente à toute explication ou prévision des faits économiques en général.

Ainsi que le montrait M. Leroy-Beaulieu (1).

« Pour se livrer à des prévisions certaines ou simplement approximatives sur les phénomènes économiques environnants, il faut une singulière pénétration d’esprit, en même temps qu’une rare circonspection. »

(1) M. Leroy-Beaulieu : Traité théorique et Pratique d'Economie Politique, tome Î, page 25.

ll) —

De même, M. Marshall (1) reconnait que. « Il peut se rencontrer que l'économiste puisse donner une décision pratique en quelque sorte avec l’autorité de la science, mais que cette décision est presque toujours ou simplement négative, ou critique. »

M. Leroy- Beaulieu va cependant plus loin que M.Marshallet montre, par des faits, que la prévision en économie politique peut parfois ne pas se borner à présenter un caractère seulement critique ou négatif, Il cite, entre autres, le cas suivant (2) : «€ Quand vers la fin de la construction des grands chemins de fer en Europe et des principales œuvres d'intérêt collectif, entreprises de transports urbains, d'éclairage, etc., tel (3) économiste écrivant que, à moins de très grandes découvertes réclamant de nombreux capitaux ou de guerres venant détruire de grandes masses de capitaux, l'intérêt du capital allait rapidement baisser, c'était bien aussi la voix de la science. »

(1) M. Alfred Marshall : The Present Position of Economics, page 45.

(2) Traité théorique et pratique d'Economie Politique.

(3) C’est à lui-même que M. Leroy-Beaulieu fait allusion. Dans une note, il renvoit, en effet, le lecteur à son ouvrage sur La Répartition des Richesses et la tendance à une moindre inégalité des Conditions, où écrit-il : « Nous annoncions et expliquions d’une manière très claire une baisse très prochaine et très accentuée du taux de l'intérêt chez les nations de vicille civilisation ; notre thèse trouva d’abord des incrédules, notamment chez des écrivains à tendances socialistes, par exemple M. Gide ».

Mais nous ne nous attarderons pas plus longtemps à la question des prévisions en économie politique.

Nous voulions seulement attirer l'attention sur ce point, afin d'expliquer par avance l'imprécision relative de notre conclusion ; en effet, quitte à nous tenir sur une réserve excessive, nous nous abstien— drons d'affirmations aventurées, et nous nous garderons d'interpréter les faits suivant une idée préconçue.

Mais une question se pose tout d’abord : si l’on considère en quelque sorte l'intérêt moyen ou normal, peut-on découvrir pour lui une direction générale dans le sens de la hausse ou de la baisse? L'intérêt tend—il à s'élever ou à s'abaisser, ou bien est-il ramené par des forces sociales naturelles à un point central dont il ne s’écarte que modérément ?

En d’autres termes le mouvement de hausse qui s'est produit depuis une quinzaine d'années, doit-il être considéré comme la manifestation plus accentuée de la tendance générale et durable à la hausse ? Faut-il y voir, au contraire, un arrêt momentané d’une tendance à la baïsse ?

L'économie politique, particulièrement l'école optimiste française, depuis Turgot jusqu’à M. Leroy- Beaulieu, a toujours affirmé la tendance générale à la baisse de l'intérêt. Bastiat (1) mettait cette loi au nombre de ses plus belles « harmonies ». « L’intérêt, disait-il, peut descendre au-dessous de toute

(1) Bastiat : Les Harmonies Economiques.

quantité assignable, sans jamais pourtant descendre à Zéro, Comme ces courbes, connues en mathématiques sous le nom d'asymptotes qui peuvent se rapprocher indéfiniment d’une ligne droite sans jamais arriver à la toucher. »

Un économiste anglais, M. Foxwell, a eu même la hardiesse de déclarer qu’un jour pourrait venir où les capitalistes, loin de toucher un intérêt de ceux à qui ils confieraient leurs fonds, les paieraient au contraire pour cela. Ce serait donc la gratuité du crédit rêvé par Proudhon. Il faut cependant dire que M. Foxwell visait surtout les prêts faits aux banques sous forme de dépôts.

Dans ce cas, en effet, il est très possible, qu'a raison du service qu'elles rendent au déposant, non seulement les banques ne paient point d’intérèt, mais encore fassent payer un droit de garde ; c’est d’ailleurs ce qu'elles faisaient autrefois.

D'après M. Leroy-Beaulieu (1), ardent défenseur de la thèse de la baisse de l'intérêt trois causes générales, agissant avec une sorte de continuité interrompue seulement par intervalles, tendent à déprimer l'intérêt des capitaux. A l'inverse, trois autres causes, plutôt accidentelles et temporaires, qui au moins perdent de leur intensité viennent enrayer de temps en temps cette baisse, ou même faire hausser momentanément l'intérêt; nous traverserions donc une période où ces trois dernières causes ont une in-

(1) Traité théorique et pratique d'Economie Politique, tome II. M. Leroy-Beaulieu.

fluence prépondérante,mais latendance à une diminution graduelle du taux de capitalisation subsiste toujours et n’est que retardée. Voyons quelles sont ces causes indiquées par M. Leroy-Beaulieu.

Les trois causes générales qui tendent à l’abaissement de l’intérèêt du capital.

1) La sécurité des transactions tend à s’accroitre, en même temps que les facilités de réaliser par un transfert, si besoin est, avant l’échéance la plupart des prêts ou créances.

Cette sécurité ne tient pas seulement à l'existence d'une justice plus exacte et plus impartiale, mais aussi et surtout aux habitudes de régularité et de ponctualité qui se généralisent de plus ea plus chez les commerçants et les industriels.

2) Une seconde cause de la tendance à la baisse du taux de l'intérêt est l'augmentation incessante de l'épargne et l'apport immédiat sur le marché de presque toutes les parcelles d'épargne à peine formées.

Le goût de l'épargne se développe de plus en plus; l'éducation propage les habitudes de prévoyance dans des cas où autrefois elle était presque inconnue; de plus l'épargne est plus facile qu'autrefois, grâce au progrès du bien-être général et à l'élévation des salaires.

Chez les nations civilisées, l’idée de capitalisation se répand et devient familière, alors, qu’à certains états de sociétés, cette idée est inconnue. Les occasions de placements sont de plus en plus nombreuses ; autrefois celles-ci faisaient complètement défaut et beaucoup étaient contraints à thésauriser.

Cette abondance croissante de l'épargne et son apport sur le marché des capitaux tend à faire baisser l'intérêt.

3) Mais la cause principale et la plus énergique de la baisse du taux de l'intérêt, c’est, dans un état donné de connaissances techniques et d'applications industrielles où agricoles, la diminution graduelle de productivité des capitaux formés au delà d’une certaine limite.

C'est uniquement parce que, au delà d’une certaine limite, dans un état de civilisation donné, les capitaux nouvellement formés deviennent moins productifs, que l’abondance des capitaux fait baisser l'intérêt. Mais ces arguments ne nous paraissent pas à l'abri de toute critique.

En ce qui concerne la sécurité, peut-on dire qu'il y ait aujourd’hui moins de débiteurs insolvables, moins de faillites, moins d'escroqueries, moins de capitaux engloutis dans des entreprises aventureuses que jadis; si d’ailleurs certains risques ont diminué, en raison du meilieur fonctionnement de la justice, ces risques ont été remplacés par d'autres non moins redoutables ; ceux qui résultent des grèves et aussi des charges que les lois tendent à imposer aux patrons et ouvriers.

Ledeuxième argumentdel’abondancecroissante de l'épargne n'est pas discutable ; mais cette abondance n'est-elle pas compensée et au-delà par une demande de capitaux croissante elle aussi?

Le principal argument enfin, la diminution de productivité de capitaux paraît exacte si l'on consi-

dère une même industrie; celle du coton, par exemple, dont nous avons déjà parlé, celle des chemins de fer ou l'éclairage au gaz ; il semble bien qu'il y ait vraiment une limite à leur développement ; mais si l’on considère la production en général, il ne semble pas que l'argument conserve toute sa raleur ; on ne saurait affirmer, en effet, que les transports en automobile par exemple, seront toujours moins rémunérateurs que ceux par chemins de fer.

Mais, d'après M. Leroy-Beaulieu, aux causes déprimant l'intérêt, viennent s’opposerdes causes antagonistes, qui à certains moments de l’histoire, interrompent la baisse, provoque mème parfois un brusque relèvement qui peut durer un certain nombre d'années.

10 Ce sont, tout d'abord, les grandes découvertes ou inventions, susceptibles d'applications pratiques étendues et parfois soudaines.

D'ailleurs, ces grandes inventions ont, en réalité, une double influence : d'une part, elles augmentent la productivité des capitaux nouvellement créés ; par conséquent, elles permettent de les rémunérer davantage ; d’un autre côté, elles exigent l'immobilisation d'une grande masse de capitaux, en installations et machines, de sorte que tous ceux qui sont nouvellement formés sont immédiatement absorbés.

20 Une seconde cause, c'est l’émigration (1) des

(1).« L'émigration des capitaux des vieux pays vers les contrées neuves ralentit aussi, dans les contrées ancienne-

ment civilisées, la baisse du taux de l'intérêt et éloigne l’avè-

Capitaux qui s'est produite, dans notre siècle, avec une intensité toute particulière, soit vers les pays neufs, soit vers les vieux pays, indiflérents, jusqu’alors, aux progrès de la civilisation.

Cette émigration des capitaux s'opère de diverses façons : d'une manière continue et dans de très grandes proportions, par le crédit que les négociants des vieux pays font à leurs correspondants des pays neufs; ces comptes créditeurs peuvent avoir plusieurs années de durée, pendant lesquelles on exige seulement le paiement des intérêts; quand le compte devient trop gros, on accepte parfois, en paiement, des terrains ou des maisons situés dans le pays neuf.

L'émigration peut s'opérer encore de façon directe par le transport des capitaux eux-mêmes.

On comprend facilement l'influence de cette émigration des capitaux sur le taux de l'intérêt. Pourquoi émigrent-ils? C'est parce qu'ils trouvent au dehors une rémunération plus avantageuse.

30 La troisième cause qui, de temps à autre, fait obstacle à l'amoindrissement de l'intérêt et en relève le taux momentanément, ce sont les guerres et Îles bouleversements sociaux.

Telles sont, d’après M. Leroy-Beaulieu, les diverses causes qui font varier l'intérêt; le résultat de leur conflit est la tendance générale à la baisse; cette

nement de l'état stationnaire. C'est cette troisième cause qui est, à l'heure actuelle, la plus active et qui le restera jusqu'à ce que le monde entier soit exploité. » (Essai sur la héparnition, p-3273):

baisse ne sera limitée que par le découragement qui pourrait s'emparer de l’épargnant et du possesseur de capitaux, et qui détournerait le premier d'augmenter ses épargnes et le second de se dessaisir. Que faut-il souhaiter? La hausse ou la baisse de l'intérêt ? Il semble que la baisse soit désirable :

a) Au point de vue de la répartition, tout d’abord, car, par cela même qu’elle réduirait le prélèvement exercé par les capitalistes rentiers sur la production totale, elle accroîtrait d'autant la part disponible pour le travail. D'ailleurs, le taux de l'intérêt ne détermine pas seulement le revenu des capitalistes ; il détermine indirectement le taux des profits, des loyers, des fermages même et, par conséquent, de tous les revenus des classes possédantes.

b) Au point de vue de la production : car, par cela même qu'elle abaisserait sans cesse le prix de location du capital, et, par conséquent aussi, les frais de production, elle faciliterait l'exécution d'entreprises jusque là impossibles. Voici, par exemple, des maisons que l’on voudrait bâtir pour yloger des ouvriers; mais on sait qu'elles ne rapporteront pas plus de 3 0/0. Si le taux courant de l'intérêt est de 3 0/o, on ne pourra trouver de capitaux pour ces entreprises.

Turgot voit, dans l’abaissement du taux de l’intérêt, une source nouvelle d'activité et de production : — « On peut le regarder (le taux de l'intérêt), dit Turgot, comme une espèce de niveau, au-dessous

duquel tout travail, toute culture, toute industrie, tout commerce cessent. »

« C’est comme une mer répandue sur une vaste contrée. Les sommets des montagnes s'élèvent audessus des eaux et forment des îles fertiles et cultivées. Si cette mer vient à s'écouler à mesure qu'elle descend, les terrains en pente, puis les plaines et les vallons paraissent et se couvrent de productions de toute espèce. I! suffit que l'eau monte ou baisse d’un pied pour inonder ou pour rendre à la culture des plages immenses. C'est l'abondance des capitaux qui anime toutes les entreprises et le bas intérêt de l'argent est, tout à la fois, l'effet et l'indice de l’abondance des capitaux. »

C'est là une très belle comparaison, mais qui, ainsi que le fait remarquer M. Leroy-Beaulieu (1), fait plus d'honneur à l'imagination de Turgot qu'à son jugement; elle a le tort de la plupart des images : elle ne reproduit que très imparfaitement la réalité. Quand le taux de l'intérêt baisse, ce n'est pas seulement, en effet, parce que les capitaux deviennent de plus en plusa bondants et que la sécurité des transactions augmente, c'est que les emplois productifs se font de plus en plus rares; c'est que, au-delà d’une certaine limite, le surcroît de travail et le surcroît de capital deviennent moins féconds.

Après des siècles d'activité, les entreprises nouvelles sont moins productives que les anciennes.

(1) Essai sur la Répartition des richesses et sur la tendance âune moindre inégalité des conditions (Leroy-Beaulieu).

Assurément, dans de grands pays comme la France et l'Angleterre, il ne manquera jamais de grandes ct d'utiles entreprises ; mais chacune d'elles, considérée isolément, le sera à un degré moindre que les œuvres analogues antérieurs ; si l'on considère, par exemple l’entreprise des chemins de fer ; les lignes dont on pourra entreprendre Îa contruction à l'heure actuelle seront évidemment moins rémunératrices que les premières ; parce que les régions dans lesquelles ils devaient rendre le maximum d'utilité en ont été pourvues il y a longtemps. Il y a là une loi économique dont nous avons déjà parlé : la loi de la moindre productivité des nouveaux capitaux au delà d'une certaine limite. D'après Stuart Mill, sans les guerres du premier empire, sans les grandes émigrations de capitaux européens en Amérique et en Australie, sans l'expansion soudaine du commerce international à la suite des découvertes de la vapeur et du télégraphe le taux de l'intérêt serait probablement tombé à 1 0), dans la Grande Bretagne.

L'opinion favorable de Turgot, sur la baisse de l'intérêt, est loin d’être partagée par la majeure partie de l’école économique anglaise , par Adam Smith et Mac Culloch, par exemple, et par quelques économistes allemands, Roscher entre autres ; d’après eux une baisse trop considérable du taux de l'intérêt est un mal social; elle conduit, à l’état stationnaire, au ralentissement de l'activité individuelle et sociale, à une dépression des classes moyennes à la réduction générale de Ja vitalité

économique, au ralentissement de l'épargne, à l'augmentation des consommations deluxe à l'accroissement des dépenses de l'Etat.

Stuart Mill n'accepte complètement aucune de ces deux opinions et touten raisonnant à peu près comme Adam Smith, conclut autrement que lui.

Pour lui, la baisse prolongée, accentuée, du taux de l'intérêt est l'indice que le monde approche de « l'état stationnaire ». Mais cet état n’effraie nullement Stuart Mill, il a au contraire pour lui de l'attrait ; suivant lui, l'état stationnaire se manifeste par le fait que les facilités d’acquérirlarichesse deviennent moins grande et qu'en même temps la poursuite de la richesse cesse d'être, au même degré qu'auparavant, l'objet dominant de l'humanité. Stuart Mill professe une profonde aversion pour l'américanisme, cet état de société où toutes Îles facultés humaines sont tendues vers un seul objet: « la conquête des dollars ». Pour lui, « le meilleur état pour la nature humaine est celui dans lequel personne n’est riche, personne n’aspire à devenir plus riche et ne craint pas d’être renversé par les efforts que font les autres pour se précipiter en avant. »

M. Leroy-Beaulieu (1) écrivait aussi, dans «l’Essai sur la répartition des richesses », que Îla baisse du taux de l'intérêt chez les vieilles nations — c'était en l’année 1897 — indique qu’on se rapproche de cetétat stationnaire. Il ajoutait d'ailleurs que,

(1) M. Lerov-Beaulieu ; Essai sur la répartition des richesses : page 258.

Ti — si l’on s’en rapproche, ceci ne veut pas dire qu'on en soit près. Le monde n'est pas tout entier habité, ni tout entier sous le joug de la civilisation : l’Amérique du Nord, du Sud, l'Afrique, l'Asie Centrale, l'Australie, presque toute l'Océanie, sont encore à mettre en valeur et dans les vieilles contrées, les améliorations de détails peuvent être nombreuses, comme les hommes et plus que les hommes, Îles capitaux peuvent et doivent émigrer : une nation vieille qui se condamnerait à rester enfermée chez elle qui considérerait comme une faute ou comme une perte l'émigration des capitaux arriverait vite à cet état stationnaire.

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