CHAPITRE XYIII
Le procès 4e .Marie Cognot désavouée par son père, médecin de la renie Marguerite. — Lemaistre plaide contre Claude Gaultier, surnommé la Gueule. — Une pièce tragi-comique propre à être représentée sur un théâtre et aux flambeaux. — Le langage et les jeux de mots de Gaultier. — Cognot. médecin des Incurables. — Sa fdle est ramenée de Fontenay-le-Comte à Pari- dans une botte; — Une tille légitime déguisée en servante. — Un parti de conscience se tonne pour Marie Cognot» — Le bailli de Saint-Germain vole quand il s'agit de poser les scellés. — Le commencement du plaidoyer de Lemaistre. — Les vieux maris et la jalousie. — Un beau passage de Gaultier sur les affections. — Procès des héritiers du lieutenant général Pitarl contre la dame de >'erv, réclamant un domaine — Lemaistre et Gaultier encore en présence. — La dot de la dame de Nery est comme celle de Marianne. — Le naufrage de sa fortune et de ses mœurs. — Le douaire. — La virginité. — La loi du 17 nivôse an II. — Les artifices de la célèbre madame de Nery pour épouser le vieux général Pilart. — L'arrêt de Royer.
Je veux encore citer quelques fragments de deux plaidoyers, et j'arriverai ensuite à « cette cause publique et d'Etat, » comme l'appelle Lemaistre lui-même, et dans laquelle l'avocat se fit historien, orateur et politique. — Des plaidoyers de Lemaistre, celui qui a reçu le plus d'éloges, sans doute parce que c'était le seul que les louangeurs eussent lu, est celui qu'il prononça, dans l'année 1652. pour Marie Cognot, désavouée par son père et par sa mère. Cette cause offre d'ailleurs un intérêt qui explique et qui excuse la partialité des lecteurs; elle dut avoir en
son temps un grand retentissement et occuper beaucoup l'attention publique. Il s'agissait de faire entrer dans la famille d'un médecin célèbre « qui avait soigné la reine Marguerite » une fille qu'il avait repoussée de son vivant et que sa veuve repoussait après lui. J'ai lu plus d'une fois le plaidoyer de Le- ' maistre et celui de Gaultier, qu'il eut en cette occasion pour adversaire; ces deux avocats étaient alors les plus éloquents du barreau, et je n'hésite pas à dire que ni l'un ni l'autre ne s'éleva à la hauteur d'une cause si dramatique. Gaultier fut, suivant son usage, peut-être encore plus que de coutume, violent sans éclat, rhéteur sans goût, orateur sans réserve. — Ce n'est pas l'imagination qui lui manque; il a étudié le cœur humain, et il tire de cette étude des effets assez brillants et des mouvements assez justes; mais dans l'expression il est sans mesure, comme dans le débit. Il appelle Marie Cognot, qui recherche son père et qui le retrouve, puisqu'elle gagne son procès, une perdue, bien que ce soit une très-honnête femme. 11 reproche à son adversaire d'avoir joué devant les juges une pièce tragicomique propre à être représentée sur un théâtre et aux flambeaux. Le témoin qui le gêne le plus est une femme Fremont, qui a reçu l'enfant pour le nourrir et qui a reconnu dans le médecin Cognot l'homme qui le lui avait confié, en 1602, « en lui remettant de la serge verte et en lui promettant quatre livres par mois. » Cette femme, mariée à un serrurier du faubourg Saint-Marceau, a un petit emploi au couvent des Cordeliers. — Gaultier dit d'elle avec un esprit plus subtil que celui de Lemaistre : « Cette lourière, plus fameuse par les tours de souplesse de son esprit fourbe et malicieux que par le tour de son monastère. » Il abaisse encore son style habituel pour l'appeler « la tourière et la courrière du mensonge, qui le loge où il lui plaît, qui fait courir partout le paquet de cette agréable nouveauté. » 11 y a dans le plaidoyer de Gaultier
beaucoup d'élan, une grande ardeur, quelques idées ingénieuses, mais on n'y trouve guère qu'un beau passage. Avant de le citer, il importe de résumer cette cause si singulière et si émouvante. Joachin Cognot était-, dès la fin du seizième siècle, un médecin habile et connu; il avait, comme je l'ai dit, été le médecin ordinaire de la reine Marguerite, mais il avait agrandi sa renommée « en donnant ses soins à des malades infectés de ce venin dangereux que la sale volupté fait goûter à longs traits dans ces lieux diffamés, ubi scrotum pro scuto accubal, ubi damnis desudascitur; » en quoi faisant, il était devenu et il avait mérité d'être, comme le dit encore son avocat, appelé le médecin des Incurables. Je crois même qu'il avait un secret merveilleux pour combattre ce mal, que le ciel avait depuis longtemps inventé pour punir les plaisirs de la terre. — Marié en 1590, ce docte personnage eut une lune de miel qui dura sept ans. En 1597 il laissa sa femme et son fds à Bar-sur-Seine, et alla demeurer seul à Fontenay-le-Comte, en Poitou. Sa femme l'y rejoignit, ety accoucha, le 24 juillet 1599, de Marie Cognot; mais il conçut des doutes sur sa paternité, et se promit d'éloigner de sa maison un enfant qui pouvait être l'image de son déshonneur. Il le confia à une paysanne, nommée Judith Maurisset, qui demeurait aux Loges, dans un faubourg de Fontenay; puis il revint à Paris. Trois ans plus tard, il l'y fit reprendre par un homme qui apporta cette petite lille à Paris, dans une hotte. Cognot et son messager allèrent alors du faubourg Saint-Germain au faubourg Saint-Marceau, et déposèrent, rue de l'Ourcine, entre les mains de la tourière Françoise Frémont, l'enfant auquel ce père soupçonneux et jaloux ne voulait ouvrir ni sa maison ni son cœur; ils ajoutèrent encore au mystère de cette remise par la recommandation qu'ils firent à la tourière « de se contenter de savoir que l'enfant s'appelait Marie, qu'elle avait trois ans, et de ne pas s'en-
7y2ï de i/éloouence judiciaire
quérir de son surnom. » Au bout de dix ou onze mois, La dame Cognot, n'y pouvant tenir plus longtemps, se présente chez la. femme Frémont et lui demande si ce n'est pas à elle qu'on a confié une petite fdle. A cette question et au ton qui l'anime, celle qui doit y répondre juge qu'elle a devant elle une mère qui se cache, et lui dit : « Ne seriez-vous pas bien la mère de cette enfant? — La dame répond que ce n'est pas elle, maik aussitôt les larmes lui vinrent aux yeux. » Mais cette imprudence ne se renouvela plus, et le cœur de la mère se referma pour longtemps. Vainement Dieu lui reprit un fils qu'il lui avait donné, et sur lequel son mari ainsi qu'elle avait concentré toute sa tendresse. Elle laissa dans le mystère, l'isolement et la pauvreté, la fille dont la vue l'avait fait pleurer. Quatorze ans s'écoulèrent ainsi, et alors seulement « Dieu, qui voulait porter un jour toute cette histoire à la face de la justice, permit que la femme Frémont, étant chez un nommé Nicolas Blondcl, maître vannier, et s'entretenant avec la femme de ce vannier sur le pas de la porte, vît passer près d'elle le sieur Cognot, en habit de médecin, vêtu d'un long manteau, qui passait. » Elle le reconnut pour celui qui. dans l'année 1602, lui avait confié Marie; elle sut qu'il demeurait à l'enseigne du Cardinal et qu'il était médecin de la Charité; le soir même elle l'envoya chercher pour qu'il vînt voir une Cordelière religieuse de Saint-Marceau qui était malade; il y vint en effet, et, en le conduisant hors du monastère, la femme Frémont, convaincue qu'elle parlait au père de Marie, lui dit : « Monsieur, vous m'avez donné une fille à nourrir il y a treize ou quatorze ans; qu'en désirez-vous faire? vous plaît-il pas la reprendre en me payant la nourriture? » Devant une reconnaissance si formelle, Cognot n'osa pas nier; ayant su que cette petite tille était chez un nommé Noblin, maître écrivain près des Grands degrés de la Tournelle, « il prit un mémoire de
l'endroit, » et l'alla voir par deux fois. Mais, sûre de son fait, la nourrice l'assigna devant la justice pour le faire condamner «à payer, pour le passé et pour l'avenir, les aliments de la petite fille qu'il lui avail confiée. Alors, dans l'espoir d'éviter le scandale, Cognot lit, le 15 juin 1617, avec la femme Frémont une transaction, d'après laquelle il s'obligeait à donner quatre cents livres et en payait le quart immédiatement. — Puis les époux Cognot prirent chez eux, à titre de servante, cette jeune tille, qui leur était bien plus; aussi la traitèrent-ils autrement qu'une servante : la mère laissa éclater sa tendresse et lui donna tout dans la maison, hors le nom de sa fille; elle laissa croire au moins qu'elle était sa mère. — Ces trois personnes vécurent ensemble jusqu'en 10*25; à cette époque, le médecin Cognot mourut, âgé de quatre-vingt-six ans; au lieu de reconnaître dans son testament l'enfant qu'un si long mystère avait environnée, il l'appela sa servante, lui donna le nom de Marie Croissant, et lui légua six cents -livres pour ses bons services; au lieu de la regarder avec les yeux d'un père, il l'avait, à ce moment, regardée avec les yeux d'un marijaloux. Mais, quelque temps après sa mort, il se passa entre la mère et la fille une de ces scènes fréquentes au théâtre, et qui arrivent aussi dans la réalité. Marie Cognot, feuilletant avec sa mère les papiers du défunt, y découvrit une lettre datée de Bar-sur-Seine, écrite en 1001, et dans laquelle celle-ci disait à sou mari, alors à Fontenay : « Je vous recommande nos enfants; ayez bien soin de notre petite Marie, voyez-la souvent; je lui fais des mouchoirs et des tabliers. » — Après quelque hésitation, « soit par un effet de la nature, soit qu'elle considérât qu'elles étaient toutes seules, la mère lui reconnut qu'elle était véritablement sa tille, lui découvrit la cause de ses malheurs, lui prit cette lettre et lui dit : qu'ayant été longtemps sans la reconnaître pour sa fille, elle était obligée pour son honneur de lu dés-
avouer; qu'un religieux de l'ordre de Saint-François, à qui elle avait fait une confession générale au grand jubilé de 1625, lui avait dit qu'elle la pouvait désavouer devant le monde, et que néanmoins elle était obligée, en conscience, de l'assister comme sa fille et de lui laisser tout son bien en mourant. »
Mais bientôt la veuve se remaria; son affection passa aux enfants de son second mari; sa fille la conjura plusieurs fois de reconnaître en public ce qu'elle lui avait dii en particulier; elle ne put l'obtenir; « elle se mit en tous les devoirs imaginables; elle s'efforça d'amollir la dureté de sa mère par ses larmes. » L'honneur, plus fort que la nature, lui résista obstinément, et elle fut obligée de demander à la justice le titre qui lui était refusé.
Cette cause agita l'opinion et devint presque le sujet de querelles religieuses; Gaultier pourra se plaindre qu'on ait formé contre sa cliente, au profit de Marie Cognot, « un parti de conscience. » Le premier juge saisi de l'affaire, le bailli de Saint-Germain, se prononce avec ardeur pour l'enfant méconnu, Gaultier le lui reproche en termes amers et violents, avec une liberté de langage qui secoue tout respect et toute retenue.
« On a vu, dit-il, avec scandale un juge se transporter dans notre maison, informer, discuter, interroger, sceller et mettre garnison. Tout le monde sait que le bailli de Saint-Germain, quand il s'agit d'apposer un scellé, n'y court pas seulement, mais y vole; sa procédure violente a été un torrent impétueux, que rien n'a pu arrêter; notre appel a été un remède inutile, et votre autorité, par un arrêt de défenses, a été impuissante et \i'a pu l'empêcher de rendre une sentence également ridicule et injuste... »
Le Parlement hésita beaucoup et partagea l'émotion publique; après les plaidoiries, Lemaistre faillit perdre son procès; vingt-huit conseillers se décidèrent contre lui, et la cause
ne fut appointée que par la volonté de quatre magistrats irrésolus. M. l'avocat général Bignon élant tombé malade, l'arrêt fut longtemps retardé, et 3Iarie Cognot ne triompha définitivement qu'en 1658, par treize voix contre cinq.
Le plaidoyer de Lemaistre est complet et péremptoire; mais il n'a d'éclat qu'au début, et je n'en citerai que cette partie.
« Messieurs, dit-il, si l'affection que Dieu et la nature inspirent aux pères et aux mères pour leurs enfants est si raisonnable et si violente, il est difficile de n'être point étonné en cette cause, voyant une mère qui ne se dépouille pas seulement de l'amour de mère, mais qui en rejette encore la qualité; qui, désavouant sa fille, tâche de lui ravir la naissance qu'elle lui a donnée et que Dieu môme ne lui peut ôter; qui l'expose, non comme les autres mères, dans l'obscurité de la nuit, mais à la face de la justice, et qui s'est tellement confirmée dans le dessein de cette action, que son sang demeure muet, ses entrailles ne sont point émues, son cœur est insensible à la pitié.
« Mais j'espère, messieurs, que, si cette injustice de l'appelante vous donne de l'étonnement, les effets presque miraculeux de la Providence divine en faveur de ma partie ne vous donneront pas moins d'admiration... Dieu l'a ramenée par des rencontres prodigieuses dans la maison de son père et de sa mère. 11 a fait sortir la vérité de la bouche du mensonge même par un contrat authentique. 11 a convaincu l'appelante par ses sentiments, par ses paroles, par ses actions. 11 a gravé sur le visage de l'intimée les marques de sa naissance, et enfin, pour le dernier accomplissement de tant d'effets extraordinaires, il vous présente aujourd'hui cette fille abandonnée, il vous exhorte à finir une si longue misère, à faire cesser une persécution qu'elle souffre depuis l'âge de trois ans. On vous a représenté cette cause comme un roman, comme un beau tonte. comme une longue et ingénieuse fable.
« Mais j'espère vous faire voir qu'il n'y eut jamais une plus véritable histoire. Car j'établirai tout le récit des infortunes de ma partie sur des extraits baptistères, sur des enquêtes et des informations qui sont entre les mains de messieurs les gens du roi, sur des contrats passés par-devant notaires, sur l'interrogatoire de notre partie adverse, qui sont des actes authentiques et des preuves solides, qui n'entrent point dans les fables et dans les romans... J'espère, messieurs, vous montrer bien clairement que ce n'est point une pièce tragi-comique propre à être représentée sur un théâtre et aux flambeaux, comme on vous a dit en ces mêmes termes, mais une cause très-digne, s'il y en eut jamais, d'être exposée au jour de la Cour et dans le plus grand éclat de cette audience, puisque c'est un tableau rare de la jalousie d'un mari, de l'infortune d'une femme, de la cruauté d'une mère et de l'oppression d'une fille; puisqu'on y voit la vertu superbe, l'innocence violée, la nature vaincue, l'héritière traitée en servante, et la vérité, s'éclaircissant par le temps, qui l'obscurcit d'ordinaire, demeurer victorieuse de l'artifice des hommes et du nombre des années. »
II rend d'un mot sa cliente intéressante et montre que la jalousie du médecin Cognot, cause unique de ce procès, était sans fondement.
« Ma partie, qui est la véritable fille de l'appelante, aimerait mieux n'être point reconnue pour telle, et perdre sa mère aux yeux des hommes que de lui faire perdre l'honneur. Mais il n'est nullement engagé en cette rencontre. Car est-ce l'accuser d'avoir'violé sa foi que d'accuser le sieur Cognot d'avoir violé les assurances qu'elle lui en avait données? Un mari ne peut-il être jaloux sans que sa femme lui soit infidèle? Rendrat-on des chrétiennes criminelles sur des soupçons si injurieux, et la chasteté ne se trouvera-t-elle point avec la jeunesse et la beauté d'une femme, parce qu'un vieux mari qui la possède
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ne se trouve guère sans jalousie? Veut on prendre ses plaintes pour des oracles, ses songes pour des vérités, ses chimères pour des corps? Veut-on consacrer toutes ses défiances, justi- . lier toutes ses fantaisies et approuver toutes ses extravagances? Et enfin veut-on défendre tant de jaloux coupables contre tant d'innocentes malheureuses? »
Il n'y a, non plus, dans la plaidoirie de Gaultier, qui est agitée, métaphorique, orageuse, violente, qu'un beau passage; Lemaistre avait supposé que les époux Cognot avaient persisté à repousser leur fille pour enrichir leur fils unique, Claude Cognot, et que l'amour qu'ils avaient pour l'un avait étouffé la tendresse qu'ils devaient à l'autre; son adversaire lui répond :
« Vous dites que l'inégalité de l'affection injustement partagée, que l'excès de la prédilection d'un fils a causé l'infortune de cette fille malheureuse; pensée ridicule et extravagante! Il peut bien être que, par inclination ou par mérite, l'esprit fasse choix de l'objet auquel son amour s'attache avec plus ou moins d'ardeur, on peut bien aveuglément porter sa fantaisie et son plaisir à élever une plante, une fleur, dont la vue nous semble plus agréable, mais pour cela on n'arrache pas les autres de la terre qui les produit; de plusieurs ruisseaux qui partent d'une même source, les uns coulent avec plus d'abondance, les autres pourtant ne tarissent pas, s'il arrive que le cours impétueux de nos affections se précipite par une chute de grâces et de bienfaits d'un côté, et ne tombe que goutte à goutte de l'autre il ne laisse pas d'être vrai que qui reçoit moins a toujours quelque part. »
Une autre fois et dans les derniers temps de sa carrière, Lemaistre plaide contre une femme que sa conduite et des poursuites criminelles avaient rendue fameuse. Une dame de Nery avait apporté en dot à un sieur Pitarl, lieutenant général c'est Lemaistre qui le dit, et c'est un trait charmant par lequel il
débute), « plusieurs vieilles dettes, quelques anciennes connaissances et une virginité pareille à celle des femmes qui se marient pour la troisième ou la quatrième fois. » Elle était si peu riche, que, quand on dressa l'inventaire de ses biens, on n'y compta que quelques meubles, « qui faisaient voir par leur petit nombre et par leur peu de valeur que son éclat était passé avec sa jeunesse, et ne représentaient plus que les dernières pièces du naufrage de sa fortune et de ses mœurs. » Néanmoins elle fit passer son mari par toutes les épreuves qui peuvent livrer au ridicule et au mépris la vie conjugale. Plus d'un an après l'avoir perdu, elle eut l'idée, non pas même d'accoucher d'un posthume, mais d'en supposer un. « Comme, dans les grandes maladies, on a recours aux grands médecins (c'est l'éloge de Gaultier fait par Lemaistre), elle voulut que la force du discours soutînt son mensonge et son imposture, » et elle prit pour avocat Claude Gaultier. Les héritiers de son mari étaient défendus par Me René Pousset, sieur de Montauban; la cause fut plaidée pendant quatre audiences, et, quoique la dame de Nery eût. eu soin « de se faire un faux ventre qui s'enflait à volonté et qui trompait à l'attouchement, » elle perdit son procès; les gens du roi auraient voulu qu'elle fût condamnée criminellement, mais la Cour n'obtempéra pas à leurs conclusions. Aussi plus tard ose-t-elle réclamer son douaire. Lemaistre soutint devant la chambre des requêtes qu'elle devait le perdre, et que, pour en douter, « il fallait douter de trois vérités indubitables : la première, si la supposition est un crime; la seconde, si les crimes doivent être punis; la troisième, si la justice règne dans le premier et le plus auguste parlement de France. » Le douaire se rattachait à toutes les idées qui protégeaient la femme et qui la poétisaient en même temps; c'était le prix de la virginité perdue; il devait, à ce titre, être supprimé par cette loi du 17 nivôse de l'an II, qui décerna des récom-
penses aux filles-mères. Lemaistre, en disputant à la dame de ; Nery celui qu'elle réclame et pour prouver qu'elle a mérité de le perdre, fait d'elle un portrait qui découvre une courti- 'sane en crédit et une célébrité du temps.
« On m'objecte que l'appelante a bien mérité le sien, qu'elle a fait profession d'une vertu et d'une sagesse extraordinaires, • et que tout ce qu'on dit contre elle ne sont qu'injures et calomnies.
« Plût à Dieu que notre partie adverse eût été aussi innocente et aussi modérée dans ses actions que mes parties l'ont été dans leurs discours, ils n'auraient pas été en peine de se défendre contre elle. Véritablement ils ont grand tort de douter d'une vertu aussi peu commune qu'est celle de la dame de lery, d'être les seuls qui ne demeurent pas d'accord de cette éminenle sagesse que l'on loua si hautement à la dernière audience et que l'on dit avoir été admirée de tout le monde ; d'être les seuls qui contestent ces louanges et qui veulent renverser cette magnifique statue que l'on lui voulut élever, à l'exemple de celle qu'on éleva autrefois à Phryné parmi les Grecs.
«Si l'appelante avait osé paraître en ce lieu et devant vous, et si elle n'avait point eu peur d'irriter par sa présence votre justice, qu'elle a tant de Ibis offensée par ses crimes, elle aurait eu honte elle-même de se voir si excessivement et si faussement louée, et sa conscience, qui la condamne, lui aurait fait aussi bien rejeter ces louanges si injustes, que son impudence, qui l'empêche de rougir, lui ferait mépriser le plus juste blâme.
« Les mœurs de la dame de Nery réfutent le discours de son avocat. Ses actions persuadent plus puissamment que les paroles dont on les veut déguiser. Les peintures et les couleurs peuvent plutôt, en l'âge où elle est, réparer les défauts de sou visage qu'effacer les taches de sa vie. Il n'y a point de fard qui
53e DE L'ÉLOQUENCE JUDICIAIRE
lui puisse donner l'apparence d'une femme vertueuse. Il est plus facile de tromper les yeux que les esprits et la créance des hommes. Mais descendons au particulier, et voyons en cpioi a paru cette sagesse extraordinaire que Fou relève si hautement., En ce que c'a été, dit-on, le seul amour honnête du mariage qui l'a portée à désirer d'épouser le feu sieur Pitart, en ce que, depuis qu ils ont été mariés ensemble, elle lui a témoigné toute l'affection conjugale et rendu tous les respects et tous les devoirs qu'il pouvait attendre d'une très-honnête femme, et qu'ainsi le douaire qu'elle demande n'est que la juste récompense de si légitimes affections.
«Je m'estime heureux de ce que la connaissance que le public a eue de notre partie adverse, tout le long temps qu'elle a été tille, et les histoires qu'on vous a rapportées diverses fois en cette Grand'Chambre, des mémorables mais peu honorables aventures de sa vie, effacent dans vos esprits les fausses couleurs dont on a tâché d'embellir un portrait si difforme et si odieux, et ainsi je ne m'estime point engagé à réfuter ces panégyriques, ne croyant pas que la prudence de la Cour ait approuvé qu'on se rendît si libéral de ces éloges d'honneur envers celle qui s'est rendue elle-même si libérale ou plutôt si prodigue de son honneur.
cEt, certes, si c'est avoir étéfort sage que d'engager un homme dans ses liens par des artifices infâmes, que de l'accuser publiquement de l'avoir déshonorée, en se vantant d'une fausse prostitution, au lieu de rougir des véritables; si c'est avoir eu une amitié bien généreuse pour le feu sieur Pitart que d'avoir voulu, malgré lui, non sa personne, qui était l'objet du mépris de l'appelante, mais ses grands biens, qui étaient l'objet de sa convoitise; si c'est l'avoir fort obligé que de lui avoir voulu rendre nécessaire un malheureux et un honteux mariage qu'il a refusé si longtemps de contracter avec une fille perdue de
réputation dans Paris et dans la cour; de l'avoir poursuivi avec tant de violence pour le contraindre à réparer un prétendu crime dont il était innocent et dont peut-être plusieurs avaient été coupables sans être punis, pour rendre l'honneur à une personne qui s'était mise en état de n'en pouvoir perdre et qui ne cherchait un mari que pour lui voler son bien, jamais fille n'a témoigné un amour plus honnête et plus pudique pour épouser un homme, qu'a fait l'appelante.
a Voilà, messieurs, l'affection vertueuse et louable qu'elle a eue pour le feu sieur -Pitart avant que d'être sa femme.
« En vain donc on vous a dit à la dernière audience qu'on devait la récompenser de l'injure que lui avait faite le sieur Pitart en lui faisant perdre sa virginité, et qu'on était dans les termes de la loi qui appelle la donation qui tenait lieu de douaire parmi les Romains le prix de la virginité. Car ne pouvons-nous pas répondre ce qu'il a. toujours soutenu lui-même à la face de la Cour, et vous pouvez vous en souvenir encore, qui/ n avait pu lui dérober une fleur qu'elle avait perdue avec celle de sa jeunesse, et quelle commettait une injustice en l'accusant de lui avoir ravi ce quelle avait donné volontairement à d'autres.
« Et, ainsi, des particuliers, comme sont ces héritiers, ne peuvent-ils pas être légitimement déchargés de lui donner une honnête récompense de cette perte, puisqu'elle en a reçu de honteuses du public, et qu'ils peuvent lui opposer sur ce sujet une prescription de plus de vingt ans? Voyons maintenant quelle a été sa sagesse et sa modestie depuis que le feu sieur Pitart l'eut épousée, c'est-à-dire depuis qu'elle l'eut forcé par la cruauté d'une longue persécution de prendre plutôt une femme qui lui déplaisait que d'être toujours poursuivi par une impitoyable furie qui lui faisait sans cesse la guerre.
« Comme elle n'avait désiré que des'enrichirpar son mariage
avec ce vieillard, elle n'eut point de plus grande passion que d'avoir un enfant qui fut héritier de ses richesses, et elle ne se mit nullement en peine qu'il fût conçu de son sang. La nature lui manquant, elle eut recours à l'artiiice, et, après l'avoir rendu son mari par ses intrigues et ses mensonges, elle voulut le rendre père par une supposition et une imposture. Pour cet effet, elle contrefit la grosse publiquement et envoya quérir àj Paris une sage-femme nommé la Fouré pour s'en servir de ministre dans son crime. Mais il découvrit la fourbe et chassa honteusement cette sage-femme de son logis. Si donc c'est aimer, respecter et bien servir un mari que de lui vouloir supposer un enfant durant sa vie, de reprendre le môme dessein après sa mort et de l'accomplir avec une insolence que la postérité aura de la peine à croire, jamais femme n'a témoigné plus d'affection et de respect à un mari que notre partie adverse.
« Mais si, au contraire, c'est se jouer en sa personne de la révérence due à la sainteté du mariage, si c'est déshonorer son nom et offenser sa mémoire, devez-vous, messieurs, lui donner, sur le bien de son mari qu'elle a traité si indignement, un douaire pour sa récompense, et ne craindrez-vous point de faire une plaie à l'honnêteté publique, si cette dernière prostitution de tout ce qui peut rester de pudeur dans une femme ne laisse pas d'être honorée ou plutôt couronnée par votre arrêt? »
Après cette peinture, Lemaistre cite un arrêt du 1 1 avril 1571, rendu en la troisième chambre des enquêtes, « l'arrêt de Ro'yer, si célèbre dans le palais, par lequel on a jugé qu'une veuve ayant demandé son douaire, les héritiers du mari étaient recevables à prouver qu'elle avait vécu impudiquement depuis sa viduité, et, en ayant fait preuve, furent déchargés du payement de son douaire; » puis il termine par un trait d'excellente satire, un peu violent toutefois au début, s'il entend appliquer
ce reproche à toutes les femmes, et qui montre que Lemaistre n'a guère connu ce sexe que dans les livres et dans les procès : « Il n'y a rien d'ordinaire de plus avare que les femmes, c'est le fondement de tous leurs crimes ; il n'y a rien de plus artiiicieux. La seule appréhension des peines est capable de les retenir. Que si on ôte toutes les peines, si elles espèrent tout cl ne craignent rien, quelles bornes donneront-elles à leurs passions déréglées? Feront-elles scrupule de hasarder à gagner lïngt ou trente mille livres de rente avec une grossesse sans
incommodité et un accouchement sans douleur? Si cette invention était une fois autorisée, y aurait-il désormais beaucoup de femmes stériles? Combien verrait-on d'enfants posthumes? Combien de maris pourraient devenir pères après leur mort, qui ne l'auraient pu être durant leur vie !
« Mais ce n'est pas aux intimés à vous représenter l'intérêt public, c'est à messieurs les gens du roi à qui appartient cet honneur suprême, et qui, ayant la même passion pour le bien général que les parties pour leur intérêt particulier, ne manqueront pas sans doute, messieurs, de vous représenter la conséquence que votre arrêt produira parmi les peuples1. »
1 La veuve perdit son douaire, par arrêt du 5 juin 1636, suivant les conclusions (VOiner Talon.