CHAPITRE XX
La publication dos plaidoyers de Lemaistre, faite malgré lui et pour éloigner les faussaires. — Sans relte publication, Lcmaislre eût été Hortensius. — Opinion de Tallemant des Réaux. — La parole glacée par l'impression. — Hortensius imité par les comédiens de Rome. Esopus et Roscius. — Gaultier plaidait, dès 1 G 1 9 , pour le prince de la jeunesse de Soissoris. — Curieux procès. — Une mascarade municipale défendue comme une liberté publique devant le Parlement. — Aristote invoqué. Le portrait de Gaultier l'ait par son éditeur. — Les foudres de Périclès et de M" Gaultier. — L'avocat Langlois. — Le prédput de la nature. — M. Jacques Talon. — Les oraisons de Galba comparéesà cellesde Gaultier. — Gaultier combat le libertinage et la puissance effrénée des grands. — La dédicace des plaidoyers de Gaultier à M. Guillaume de Lamoignon ressemble aux compliments de Diafoirus. — La lumière surnaturelle de M. de Lamoignon. — Un plaidoyer qui se termine comme celui de Petit-Jean commence.— La cosmographie oratoire.
Ces plaidoyers ne sont pas les seuls que Lemaistre ait prononcés dans sa courte et brillante carrière, mais ils sont les plus importants, et ils donnent une juste idée de son talent. S'il refusa d'abord d'en autoriser la publication, ce n'est pas qu'il craignit l'effet de cette publicité pour sa renommée. Quand ils furent donnés au public par les soins d'un admirateur et d'un ami, Lemaistre était depuis longtemps retiré du monde et inaccessible à sa gloire et à sa vanité; il cherchait « à mourir à luimême, » et son âme s'était tellement exaltée dans la pénitence
et dans l'habitude de Dieu, qu'il ne se rattacha pas même un instant au souvenir ni à la douceur de ses anciens succès. Si, comme l'ont écrit quelques-uns de ses détracteurs, il a laissé tomber sa pensée sur ces œuvres éclatantes et profanes de sa jeunesse, c'a été pour les imprégner de piété, de religion, d'idées prises à Dieu, d'ornements empruntés à l'Eglise. On trouve en effet, sinon dans les plaidoiries elles-mêmes, au moins dans les notes qui y sont jointes et dans quelques citations superflues, le pénitent mêlé à l'avocat. Mais qui pourrait se plaindre de ce mélange, à moins d'en juger comme Racine dans un accès d'humeur? Il rehausse l'intérêt de ces discours et répand quelques flots sacrés sur cette matière mondaine et judiciaire. — Un écrivain suspect, qui représente la jeunesse de Lemaistre comme agitée et « gaillarde, » regrette la publication de ces plaidoyers, et il assure que, sans elle, Lemaistre aurait eu la réputation d'Hortensius. — C'est, à propos d'une idée juste, dépasser de beaucoup la vérité. On sait bien qu'un avocat ne se retrouve pas tout entier, non plus qu'un orateur, dans ses paroles refroidies par- l'écriture, glacées pai l'impression. L'action est absente, et c'est la principale beauté et la grande force de l'art oratoire. Des plaidoyers qu'on lit sont comme de la musique qu'on n'entendrait pas. Plus heureux sont les peintres: leur œuvre sort de "leur âme et de leurs mains intacte, avec toute la chaleur du mouvement et de la vie, les traits visibles de l'inspiration, les signes certains de l'enfantement, et l'artiste resplendit tout entier dans sa toile; de même le sculpteur et le poëte : leur visage, leur altitude, la mélodie de leurs paroles, la dignité de leurs gestes, l'émotion de leur cœur reflétée dans leurs yeux, dans les plis de leur bouche, dans leur narine agrandie et gonflée, tout cela esl indifférent au public: pour l'orateur, au contraire, ces avantages font ses plus grands succès; ils sont pour lui ce que la couleur est aux peintres, ce
que la mesure est aux poètes. J'ai déjà dit que Quinlilien avait plus d'une fois comparé la stratégie oratoire à la stratégie militaire. J'y reviens un moment, et je trouve que le grand capitaine qui a préparé et conduit la victoire, animé ses troupes, inspiré ses aigles, donné sur le champ de bataille l'exemple des héros, se dépouille, en écrivant ses guerres, de ce prestige et de cette splendeur de l'action. César lui-même est mal vu au milieu de ses Commentaires. Il ne ressemble pas entièrement à ce soldat immortel, s'avançant au combat sous le feu de l'inspiration, dictant à la fois la bataille et le triomphe, amenant les dieux à sa cause, parlant à ses troupes et les embrasant, grandissant de corps et d'âme au milieu du péril, et pour tout dire, humainement sublime. Le récit ne peut pas rendre l'homme ainsi agité , et dépassant dans l'action les proportions ordinaires de la nature. Quand nous lisons aujourd'hui les admirables discours de Démosthènes, si nous avons le goût de l'éloquence et si nous devinons les secrets de cet art, nous pensons à l'orateur absent et nous cherchons à nous figurer les séductions de cette grande voix, qui remuait et conduisait la Grèce; nous répétons ce que disait son illustre rival, que, pour l'admirer autant qu'il le méritait, il aurait fallu l'entendre lui-même.
Ce qui est vrai pour ces belles et rares figures, est vrai aussi pour Lemaistre. On ne peut pas espérer retrouver dans ses plaidoyers tout Hortensius, mais il suffit qu'on l'y devine. A en croire Valère Maxime et Cicéron lui-même, Hortensius est de tous les avocats de Rome celui qui aurait perdu davantage, si on avait jugé son talent à la lecture; il avait une voix agréable et sonore, un art infini dans ses mouvements et dans son geste1; il attachait tant de prix aux grâces extérieures, qu'il
1 Citer., Brutus, ch. iaxvhi.
donnait plus de soin à cette partie qu'à l'éloquence elle-même; on venait pour le voir autant que pour l'écouter; Esopus et Roscius, les grands acteurs de Rome, étaient présents quand il plaidait et lui empruntaient des gestes qu'ils transportaient au théâtre et qui les faisaient applaudir1. Malgré tout, on regrette que ce rival de Cicéron ne nous ait laissé aucun de ses discours. Nous aurions dans cette cendre retrouvé quelques flammes, et il nous resterait au moins des débris de cette éloquence qui s'était répandue dans la famille d'Hortensius jusqu'à sa fille2. Ce serait un rapprochement de plus avec Lemaistre, qui avait aussi, lui, une « éloquente famille3. »
Comme Hortensius, Lemaistre avait une voix agréable et sonore, canora et suavis; sa figure était belle et non sans puissance; sa narine, ouverte comme celle de Molière, s'enflait au vent de la passion ; il y avait dans toute sa personne cette ardeur qui se communique et enflamme autour d'elle 4. A voir comment Dieu remplit plus tard cette âme, on peut juger ce qu'appliqué aux choses humaines tant de passion a dû donner d'éclat et d'éloquence.
Quant aux plaidoyers tels que nous les avons, ils placent leur auteur au premier rang des avocats de son siècle. Pour en fournir la preuve, il suffit de les comparer à ceux de Gaultier, le contemporain et le grand rival de Lemaistre. Patru viendra un peu
1 Valer. Maxim., 1. VIII, ch. x, § 2.
* Elle lit une harangue devant les triumvirs.
r' Balzac appelait ainsi la famille Arnauld.