‹ De l'éloquence judiciaire au dix-septième siècleChapitre 23 sur 49 · Matiiey f., vaste in · texte numérisé non relu

Matiiey f., vaste in

Je dois cette liste à M. Solmand.

plus tard et fera partie de ce majestueux et régulier cortège qui entourera Louis XIV. Nous n'en sommes pas encore là. L'éloquence judiciaire suivra alors le mouvement général des esprits et des lettres ; elle n'appartiendra déjà plus à cette première partie du siècle que remplissent Corneille et Richelieu.

Gaultier était beaucoup plus âgé que Lemaistre. Dès 1619, il plaidait pour le prince de la jeunesse de Soissons ; il est vrai que c'était une cause puérile. Par un de ces usages dont l'origine est vainement cherchée, les jeunes gens de Soissons se réunissaient au printemps , nommaient un capitaine, formaient une compagnie et se promenaient en armes dans les rues de la ville, se moquant des officiers mariés et de bien d'autres. — Cette année-là, le capitaine était le fils du président des trésoriers de France à Soissons ; ce prince de la jeunesse avait douze ans et demi. Le substitut du procureur général trouva que cet usage était suranné, et qu'il amenait du scandale et du bruit ; il porta la main sur ce privilège; Gaultier le défendit sérieusement, au nom de l'antiquité, qu'il invoqua mal à propos, et de la liberté, qui n'a jamais été faite pour les enfants de douze ans ; il plaida dans la grand'chambre du Parlement cette grave question de franchise et de mascarade municipale, et M. Jacques Talon donna des conclusions contre lui. Si on s'en rapportait à ses contemporains, dont il faut se défier un peu, Gaultier aurait été à l'audience un avocat puissant jusqu'à la domination; il rappelait ce Trachalus dont parle Quintilien et dont on disait : Trachalo vocalior, tant il agitait l'auditoire par la force de ses poumons et l'énergie de sa diction. — 11 excellait à répondre. « Sa présence d'esprit aux répliques, dit son éditeur, a été un préciput1 si avantageux, que souvent il a surpassé

1 Cette expression, qui nous parait a peine française, et que nous n'employons aujourd'hui que dans un sens purement Juridique, était alors à la

toute L'étude et la méditation des autres. » Cet éditeur le loue, comme un marchand la matière qu'il veut vendre; il assure que « de longtemps on ne verra son semblable. » — Il est trop jeune pour l'avoir beaucoup entendu; « il n'a pas été témoin des actions éclatantes de M. Gaultier, qui ont fait tant de bruit dans le monde, et il n'en a vu que les cendres, suivant l'expression d'un autre avocat de ce temps, Me Langlois; » mais le peu qu'il a entendu dépasse toute croyance et place Me Claude Gaultier au rang de Périclès. « A n'en point mentir, dit ce panégyriste naïf ou cet éditeur intéressé, j'ai k remarqué avec étonnement dans ces cendres tout le feu des autres; j'ai admiré dans ses dernières causes une vivacité surprenante; en le voyant s'abandonner aux mouvements impétueux que lui suggérait la défense de ses parties, il me semblait voir les éclairs et les foudres de Périclès, si vantés par l'antiquité. »

Après l'avoir comparé à Périclès, et avoir assuré qu'on avait vu les éclairs et les foudres qui s'échappaient de sa bouche comme de l'Olympe, il le compare à Galba, l'un des grands avocats de Rome. « On s'étonnait de ce que Galba ayant été un grand orateur, il en paraissait si peu dans ses ouvrages. Voici la raison qu'en rend Cicéron lui-même dans son Dialogue des orateurs illustres : « Lorsque Galba, dit-il, parlait

mode. On la retrouve dans la bouche de M. l'avocat général Talon, et dans un des rares discours où ce magistrat fut éloquent : « Il importe à la gloirp du roi, disait M. Talon, le 15 janvier 1647, devant Louis XIV enfant, que nous soyons des hommes libres, et non des esclaves : la dignité de-la couronne se mesure par la qualité de ceux qui lui obéissent; les despotes commandent dans les provinces ruinées, dans des pays déserts ou brûlés du soleil, on bien à des Lapons, des insulaires septentrionaux qui n'ont rien de l'homme que le visage. — Mais la France, le préciput de la nature, est le partage du roi des Français, qui a le commandement sur des hommes de cœur, sur des âmes, et non sur des forçats. »

« en public, la vivacité de son esprit et une émotion violente «.qui animait tout son discours, et qui lui était comme natn- « relie, l'emportaient hors de lui-même et le mettaient tout en « feu; de là vient que son action était pleine de chaleur, de gra- « vite et de véhémence; au contraire, lorsque, étant en repos « dans son cabinet, il prenait la plume pour écrire, alors, n'étant « plus échauffé, et celte émotion qui comme un vent impétueux « l'agitait au dedans étant éteinte, son oraison demeurait aban- « donnée de vigueur et devenait languissante. » — Tout de même ceux qui ont vu M. Gaultier dans la défense des grandes causes admiraient en lui cette présence d'imagination et ces nobles transports d'une déclamation violente, ils étaient charmés de ce bel extérieur et de cette mâle assurance que rien n'était capable d'ébranler, et son action avait tant de force, qu'elle entraînait après elle les suffrages de ses juges et les esprits de ses auditeurs. »

Si on ajoute que Gaultier combattit, comme avocat, <( le libertinage et la puissance effrénée des grands, » rien ne manque à l'éloge, et Lemaistre est de beaucoup surpassé. Mais Gaultier a laissé des plaidoyers qui permettent de le juger plus sainement que ne le fait son biographe intéressé. J'accorde la passion et les effets d'audience; je veux bien que la voix de cet avocat ait rempli la Grand'Chambreet fait penser au tonnerre; je conviens encore qu'il devait être un combattant dangereux; il avait beaucoup appris ; il était prompt à l'attaque et prompt à la réplique; il aimait les personnalités; Daguesseau aurait eu souvent l'occasion de lui dire : « Ne donnez jamais à vos parties ni à vous-même le malin plaisir d'une déclamation injurieuse^» Gaultier n'aurait pas suivi cette belle maxime; ses emportements, ses injures, ses violences, faisaient partie de son talent et le rendaient redoutable. Mais, quand on lit ses plaidoyers écrits, on s'aperçoit qu'il est loin de Lemaistre-par

la pensée, par l'art et par le style. Il faut qu'on en juge, afin de savoir si j'ai bien ou mal donne la première place. Gaultier a plaidé les plus grandes causes de son temps. Plus heureux que Lemaistre, il a plaidé devant le roi pour le comte d'Harcourt contre la duchesse d'Elbeuf, sa mère. Mais je n'entends signaler, au moins ici, que celles de ces plaidoiries qui ont été prononcées pendant que Lemaistre était lui-même au barreau. Les autres se placent dans la seconde moitié du dix-septième siècle, et donneraient, par conséquent, des termes de comparaison moins exacts et moins justes. Gaultier a recueilli et publié lui-même celles dont j'ai à parler. Il les dédie à M. le premier président, Guillaume de Lamoignon, et cette dédicace est d'un style où 3Iolière a pu trouver la statue de Memnon et la fleur nommée héliotrope. Il y dit que « de ces beaux fruits et de ces belles fleurs cueillies dans ce délicieux parterre des lis, la glorieuse moisson peut passer dans le public sons les auspices du nom illustre de celui qui, plus par son mérite que par sa dignité, préside à ce fameux empire de la parole. » Il cède, en publiant ces plaidoyers, aux désirs de ceux « qui ont témoigné de l'impatience de voir ce qui avait été entendu dans le choix des plus belles espèces passer de la foule et de la presse des audiences dans le Parlement sous la presse de l'impression,... afin que l'on puisse juger si le son de la voix n'est pas une trompeuse illusion. » Il loue M. de Lamoignon, lui attribue une lumière surnaturelle, et lui déclare, comme s'il le savait, « que ses ouvrages ont agréablement charmé la cour et le palais, les oreilles des dieux et celles des hommes. » Puis il en fait un soleil entouré de sept astres, qui sont les présidents des sept chambres du Parlement1. Il appelle ceux-ci « les divines

1 La Grand' Chambre, ou chambre du plaidoyer; la Tournelle ou chambre criminelle; quatre chambres des enquêtes et une des requêtes du Palais.

intelligences on la sagesse préside au mouvement des cieus sous le premier mobile de la majesté souveraine. » C'est la langue de Sganarelle devenu médecin. Dans ses plaidoyers, Gaultier ne descend pas si bas, du moins habituellement, et parfois on y trouve, cachés sous beaucoup ù'itos et de pathos, des passages pleins d'éclat, dont l'idée et la forme sont également heureuses. Le style général est mauvais, et ne peut pas être comparé à celui de Leraaistre.

Au mois de février 1630, il plaide pour le fils d'un de ses confrères décédés, M. de la Meschinière, et soutient que ce jeune homme, dont la mère a été la tutrice et vient de mourir, ne peut plus être soumis à la garde noble de son aïeul paternel. Il reproche à cet aïeul qui désire s'enrichir « de vouloir forcer te cours ordinaire des ruisseaux qui coulent avec abondance, pour en recevoir la pente et la chute, impuissant qu'il est de contribuer à la fortune de son petit-fils, de chercher les moyens de profiter de ses dépouilles. » 11 discute ensuite assez bien la question du procès, et termine comme Petit-Jean : « S'il est vrai que ce puissant amour des pères et des aïeuls soit comparé à la violente ardeur du soleil, l'on peut dire avec raison que les angles formés par les rayons de cet astre, lesquels, dans une égale distance de sa circonférence, il rend égaux, sont les enfants qui, dans une égalité de naissance, sont également échauffés de sa lumière et de sa chaleur. Mais c'est seulement dans la forte élévation du midi qu'il a fort peu d'ombre et point de vent... sitôt qu'il vient à décliner, il sépare l'air de la terre, et produit les vents qui soufflent et qui refroidissent. « Ici nous en ressentons trop visiblement les effets; cette vive ardeur de l'amour du sang est un soleil qui baisse, dont les rayons écartés par le souffle furieux des vents de ces passions dangereuses du profit et de l'intérêt vont à nous diminuer la substance des corps et ne laisser que la figure des om-

bres; ainsi, dans cet affaiblissement de la chaleur naturelle, ce petit enfanf vient s'exposer aux rayons du soleil de la justice, qui luit toujours en plein midi, et, tenant le milieu de son élévation, chasse les vents et dissipe les ombres] » Tout ce soleil avec ces beaux effets de cosmographie et quelques lignes de grec que j'ai passées aurait bien pu empèeher les magistrats d'y voir clair. — Cependant Gaultier gagna son procès, et la garde noble fut refusée à cet aïeul qui avait, par sa cupidité, causé tant de comparaisons déplorables et exposé pendant une heure les conseillers de la Grand'Chambre aux rayons d'un soleil accablant. — Dans une autre occasion, l'avocat qui a prononcé ces paroles bizarres et burlesques en trouvera de simples, de belles, d'éloquentes pour honorer la justice du Parlement; « ici, dira-t-il, on sait abaisser et humilier toutes les puissances injustes; les coups de la violence se perdent en l'air. .. »

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