CHAPITRE XXYI
Le Palais pendant que Lemaistre ast à Port-Royal — Gaultier plaide les plus grandes causes. — Le mordant Gaultier. — Il a pour client le prince de Condé. — Il fait un grand portrait du cardinal de Richelieu, flétrit sa mémoire et sa politique. — Ce ministre a décimé les plus illustres familles de France, pris le bien d'autrui, violenté la justice et répandu partout l'image de la mort. — Voyant que sous lui il n'était permis ni de parler ni de se taire, le peuple se mit à pleurer, et le renversa ainsi. — Relie image. — Lictorius Tergus. — Une esquisse du prince de Condé par Gaultier. — l)e quoi faire une statue, de Lemaistre.
Depuis que Lemaistre avait quitté le Palais, il s'y était plaidé de grandes et mémorables causes dont le bruit ne paraît même pas être arrivé jusqu'à lui; il serait cependant intéressant de savoir ce qu'il pensa de la mort d'Auguste de Thou, du rôle joué dans ce procès par son ancien ami le chancelier Séguier et par l'intendant de justice qui l'avait interrogé lui-même quelques années auparavant sur ses visions. Claude Gaultier, son ancien rival, plaidait, quoique déjà vieux, les causes les plus dramatiques et les plus graves. — Ayant pour client le prince de Condé et plaidant contre la duchesse d'Aiguillon, il avait osé flétrir la mémoire du cardinal de Richelieu ; en faisant allusion aux rapports du cardinal avec une courtisane, il
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avait dit : « Ce Samson perdait toute sa force dans les bras de cette Dalila. »
Plus tard il eut encore l'occasion de mal parler de Richelieu, et il ne la laissa pas échapper. Il s'agissait d'un bénéfice, du prieuré de la Charité, pris à un conseiller du parlement de Paris, nommé Payen, et donné au cardinal de Lyon. Le conseiller, revenu de l'exil, revendiquait son bénéfice. Gaultier disait pour lui :
« Il n'est pas nécessaire, messieurs, que je vous prouve par des exemples recherchés quelle était la violence de défunt M. le cardinal de Richelieu ; c'était un ministre absolu et impérieux qui faisait tout fléchir sous ses lois, et, abusant de la puissance qu'il avait usurpée dans l'Etat, il faisait des malheureux de tous ceux qui résistaient à ses injustes volontés.
«Si quelque chose ilattait son ambition, il forçait ceux qui la possédaient de la lui abandonner, et, semblable à Thémistocle, qui, demandant de l'argent à ceux de i île d'Andros, leur dit qu'il leur présentait deux dieux, celui de la force et de la persuasion , il persuadait en forçant, et il pratiqua durant tout le cours de son ministère ce que cet illustre Grec ne fit qu'une seule fois en sa vie. — Ce fut de cette manière qu'il voulut arracher à M. Payen le prieuré de la Charité; il le lui lit demander; M. Payen refusa; on le menace alors, on l'intimide; mais il répond qu'il est au-dessus de cette terreur, et que, comme il n'espérait ni ne craignait rien de ce ministre, il laissait volontiers agir sa colère.
« Cette fermeté, qu'on n'attendait pas, irrita ce cardinal, et son esprit dangereux forma le projet de la perte de M. Payen. C'était la politique du temps; s'il ne fait que supposer un crime, il en a les moyens en main : c'est par là qu'il a désolé les plus illustres familles de France; et c'est par l'effet de cette tyrannie fatale qu'il a fait des plaies mortelles à l'Etat et qui sont
encore toutes sanglantes. M. Payen a beau se flatter de son innocence, le ministre n'épargnera rien pour le rendre criminel, et, quand il aura épuisé ses inventions pour donner couleur à quelque Taux crime, s'il connaît que cette voie ne lui puisse pas réussir, il en trouvera d'autres dont M. Payen ne se pourra garantir que par la fuite.
« Criminc pu Isa tus falso, si crimina destin t, « Accitus conviva périt. »
Gaultier, en continuant, reproche à Richelieu d'avoir à ce sujet arraché un arrêt à la justice; il dit tout cela devant M. de Lamoignon, qui a succédé à Matthieu Mole comme premier président du parlement de Paris, et il couronne son tableau par ces vives paroles, qui ne sont pas indifférentes à l'histoire :
« Que n'ai-je des paroles assez énergiques, dit-il, pour exprimer comme il faut l'indignité d'un ministre qui a laissé des plaies à l'Etat dont il ne guérira jamais, et que ne puis-je donner autant de force à ma plainte que le sujet qui la produit nous cause de ressentiment et de douleur! C'est le souhait que faisait un ancien dans une pareille rencontre par ces paroles toutes éloquentes : Vellem mihi hoc loco ad exequendam rerum indignitatem, paremnegotio eloquentiamdari, sc'dicet ut tantum virtutis esset in quxrimonia, quantum doloris in causa; et il ajoute ces belles paroles, qui semblaient être faites pour notre sujet : Ubique terror cuplivitatis, ublque imago mortis, ettantx fuerunt miseriez superstitum, ut infelicitatem vicerint mortuorum. Voilà, messieurs, le fidèle portrait de ce temps d'injustice et de tyrannie; partout on ne voyait que la terreur des prisons, l'image de la mort s'offrait en tous lieux, et ceux à qui l'on laissait la vie étaient accablés de tant de calamités, qu'elles surpassaient de beaucoup le malheur des morts . Au
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milieu de tant de misères, il n'était pas permis de se plaindre, il fallait, pour la sûreté de sa vie, étouffer en soi-même ses justes ressentiments, et une parole.échappée dans le fort de la douleur était punie du dernier supplice. Celui dans Elian qui défendit à ses sujets l'usage de la parole trouva enfin matière de soupçon dans ce silence, parce que les signes muets plus dangereux semblaient expliquer la parole, de sorte qu'il passa jusqu'à ces excès de tyrannie que d'interdire l'usage des yeux et'des mains; un de ses sujets, plus libre et plus impatient que les autres, voyant qu'il n'était permis ni de parler ni de se taire, se mit à pleurer; par là il excita les larmes communes, et le ciel, touché de cette douleur universelle, en fil cesser la cause aussitôt. L'histoire rapporte de Lictorius Tergus que etiamsi foto fwœtus universx plebis senteniiâ dctmnatus est; il en faut dire autant de ce ministre; pendant sa vie tout le peuple l'adorait eu tremblant; mais, à peine venait-il de rendre le dernier soupir que la voix publique l'a condamné. »
Dans une autre occasion, Gaultier, plaidant de nouveau pour le prince de Condé, voulant faire maintenir à son profit et contre l'opposition du duc de Lorraine, la donation que le roi lui avait faite des terres de Stenay, Clermont, Dun et Jamets, fit de ce héros une assez belle peinture et eut un moment d'éloquence qui le rapproche de Lemaistre :
« Vous venez, dit-il, d'entendre qu'en même temps que l'on a si promptement étalé les noms glorieux de ces grandes journées consacrées à la victoire des batailles de Rocroy, de Fribourg, de Nortlingue et de l.ens, l'on nous a d'un môme ton reproché le triste objet de nos troubles domestiques de l'année 1649, où l'on a fait le récit funeste des maux passés et une peinture horrible de l'amas de nuages qui avaient couvert la face de la terre, des tonnerres grondants qui avaient mis le ciel tout en feu; on nous a fait voir un vaisseau battu de latempête,
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entrouvert et menacé de L'abîme des eaux... C'est ainsi que l'on a caché le venin de l'aspic sous les fleurs, que Ton a voulu déshonorer le plus beau titre de reconnaissance qui ait jamais paru avec plus d'éclat et de satisfaction puhlique dans le monde, pour avoir également assorti la grâce du bienfait au choix du mérite, et, par une action si juste et si noble, effacé tous les traits de la malignité et de l'envie; peut-on écouler avec patience et sans indignation que l'on ait dit que l'on avait récompensé les services d'un grand prince par le don de choses qui ne coûtaient rien au roi, un don forcé, un don de rien, un don de tromperie et d'illusion? Un sang si précieux, exposé à tant de périls, un bras qui dans les combats a fait trembler tant d'ennemis, un courage qui porte partout la fureur du soldat, qui le suit à la victoire, ou ne reçoit de prix que celui de l'honneur et de la gloire, ou appelle toujours une reconnaissance répondante à la bonté et à la majesté d'un souverain qui donne en roi et épanche ses grâces à pleines mains, et à la dignité et haute réputation de celui qui, en recevant le bienfait, n'en considère pas tant la valeur qui l'enrichit que le choix qui l'honore. Pour répondre par un noble sentiment digne de lui, Mulo Aiujusti judiciumquam beiieficium, le jugement d'Auguste m'est beaucoup plus cher et plus précieux que son présent.
« N'attendez point ici des éloges magnifiques pour dresser des autels à la vertu la plus pleine et la plus achevée que la nature ait jamais formée; le silence, qui est l'effet de la modestie et de la modération de ce prince, anime plus puissamment les paroles en la bouche de tout le monde; il faut pourtant que je lui fasse violence, et que ces beaux vers m'échappent sur un si grand sujet :
« Quem non ambitio impotens « Nec unquàm stubilis favur « Vulgi praecipilis movct:
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« Qnem non lancea militis « Nec strictus domuit Chalybs, « Qui titto positus lotoi « Infra -se videt omnià. »
Malgré lout, et quoique ces dernières citations indiquent un progrès dans le talent de Gaultier1 et montrent bien qu'on avance dans le grand siècle, le barreau a depuis longtemps perdu dans Lemaistre son plus grand avocat; la religion le lui a pris pour en faire la plus humble, la plus pure, la plus noble conscience de son siècle. On prodigue de nos jours bien des triomphes, on élève bien des statues : si par hasard on voulait en élever une à l'éloquence et à la grandeur morale, j'ai l'espoir (puissé-je ne pas me tromper!) d'en avoir fourni la matière.
1 Gaultier plaida aussi dans ce célèbre procès de Tancrède supposé, qui jeta sur le nom des llohaa une tache que le temps seul a pu laver.