‹ De l'éloquence judiciaire au dix-septième siècleChapitre 28 sur 49 · CHAPITRE XXY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXY

La fin du chapitre précédent. — Chagrin de Lemaistre après la mort de l'abbé de Saint-Cyran. — Sa pénitence redouble. — Ses rudes travaux. — Le Parlement a une tribune. — La chambre de Saint-Louis. — La Fronde. — La mère du grand Condé «à la porte du Parlement. — Lemaistre en sentinelle. — Ses travaux sur les Pères de l'Eglise et lu langue hébraïque. — Le traité de la mortalité de saint Cyprien offert à la duchesse de Luynes, Louise Séguier. — Port- Royal se peuple de grands cœurs et de grands esprits. — Le jeune Arnauld. — Lemaistre répond au rabat-joie des jansénistes. — 11 visite le tombeau de saint Bernard. — A l'approche de la mort il tremble devant Dieu, qu'il a si bien servi. — La mère Angélique et la mort. — Mort de Lemaistre. — Le grand orateur de la langue française parle maintenant la langue des anges. — L'épitaphe de M. Hamon. — Les vers à la louange de Lemaistre.

Lemaistre eut un grand chagrin de la mort de M. de Saint- Cyran, qui suivit de près celle du cardinal et du roi. 11 augmenta à celte occasion sa pénitence et ses travaux. Occupé à labourer la terre et se reposant de ce dur labeur dans l'éducation des entants, appartenant plus que jamais à Dieu, il vit de sa retraite naître cette émeute de vanités, d'intérêts frivoles, de passions légères, de rancunes et de jalousies personnelles. qui s'appela la Fronde parce qu'elle eut d'abord l'air d'un jeu. 11 put savoir que, dans ces orages artificiels où la liberté publique n'était pour rien ou pour bien peu de chose, le Parlement, qu'il avait autrefois charmé par son éloquence, tint et

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porta tour à tour le drapeau de la révolte et de l'autorité. Là étaient ses anciens amis, ses rivaux, ses admirateurs. M. Talon grandissait dans cette politique et' obtenait même, si on en ' croit le cardinal de Retz, toujours un peu suspect, de grands succès oratoires. La chambre de Saint-Louis avait une tribune au lieu d'un barreau. Le sang coulait dans Paris au nom d u vieux Broussel1 , l'un des plus honnêtes, mais l'un des plus obscurs conseillers de cette Grand'Chambre devant laquelle Lemaistre avait si souvent plaidé. Le nom de Condé, devenu si glorieux par le grand coup d'essai de Rocroy, s'abaissait dans des combats de rue. Les lettres et la religion , la magistrature et la galanterie , re mitaient également pour la Fronde. L'élève de Saint-Vincent de Paul y faisait un grand bruit d'intrigues et de paroles. Les femmes s'y jetaient pour y trouver l'agitation, le succès ou l'amour. Le peuple essayait sa puissance, qui devait être un jour si terrible, dans cette salle des. Pas-Perdus où Lemaistre avant l'audience rassemblait ses idées et se préparait à plaider. Les procès eux-mêmes avaient pris l'air de l'émeute. On voyait un jour aller de chambre en chambre, une requête à la main, suppliante et mal accueillie, la mère du héros de Rocroy, la fille du connétable de Montmorency, la sœur du duc Henri, la dernière femme que Henri IV avait aimée. Toutes ces grandeurs, toutes ces petitesses, ce bruit, cet éclat, ces victoires, ces défaites, tout cela se passait à côté de Port-Royal, sans émouvoir beaucoup les pieux solitaires. Ils ne songeaient qu'à défendre leur asile et leurs personnes contre les partisans ou les malfaiteurs qui pouvaient les troubler. Lemaistre, à cet effet, montait

• Broussel avait été notamment rapporteur d'une cause très-intéressante, plaidée par Gaultier et rapportée dans le recueil de ses plaidoyers sous ce titre : Contre une citation in causa matrimonii comummati. Gaultier plaidait contre une veuve Levesque, dont il fait une espèce de Ninon bourgeoise, d'une beauté « qui l'avait rendue célèbre dans tout Paris. »

la garde à la porte de l'abbaye, armé jusqu'aux dents et prêt à faire feu sur un mazarin comme sur un frondeur. En même temps, le monde assistait à cet horrible drame qui mit Cromwell sur le trône des Stuarts. Il y avait de toutes parts de funèbres ou d'émouvants spectacles. On eût pu croire que, pour un grand et noble esprit, ce n'était plus l'heure de la solitude, mais celle de se donner au public. Rien pourtant ne troubla Lemaistre dans son imperturbable renoncement. Il ne sortit pas de cette bouche si éloquente, et qui avait si souvent agité les hommes, une parole terrestre; de sa plume il ne tomba que de saints travaux. Pendant que le cardinal de Retz croyait traduire Salluste et imiter Catilina, Lemaistre traduisait le traité de la Mortalité de saint Cyprien pour la duchesse de Luynes, la fille de M. Louis Séguier, cousin du chancelier, celle qui, retirée avec son mari à Port-Royal, y fit bâtir le château de Vaumurier. Il faisait un recueil des plus beaux endroits des Pères sur la virginité et sut la viduité, traduisait le traité du Sacerdoce de saint Jean Chrysostome, écrivait humblement sous la diclée de ses tantes et de son petit oncle, et ne s'occupait de l'impression de ses plaidoyers que pour éviter les faussaires1. C'est dans ce recueillement et ces pieuses études qu'il vit successivement arriver à Port-Royal toutes ces émigrées de l'amour, de l'ambition et de la Fronde la princesse de Gueméné, madame de Liancourt, la duchesse de Longueville, mademoiselle des Vertus et tant d'autres qui, en venant àDieu, entendaient changer d'émotions. Quelques-uns de ses anciens confrères l'y rejoignirent et l'entourèrent d'affection en l'admirant. 11 eut la douleur, à la fin de l'année 1650 et à quelques mois d'intervalle, de perdre sa mère et son frère, M. de Séricourt. Mais Dieu lui réservait avant sa mort de grandes consolations et les seules joies qu'il pût

1 On avait déjà publié plusieurs faux plaidoyers de Lemaistre.

•router. Port-Royal se peupla de magistrats, d'hommes d'Llat, d'écrivains, de savants et d'évêques. Lemaistre apprit un jour que, dans une cellule voisine de la, sienne, se trouvait cet admirable enfant, devenu un homme, dont le génie avait débuté par des calculs géométriques el qui allait faire du jansénisme, dansun livre belliqueux et irréfutable, la cause de la raison, delà sincérité, de l'éternelle morale, Pascal enfin. Mais toutes ces conquêtes faites sur les cœurs et sur les esprits amenèrent contre ceux qui les faisaient une nouvelle persécution Le clergé de Saint-Sulpice refusa l'absolution à M. le duc de Liancourt, devenu janséniste. Antoine Arnauld , qui était le Condé de la doctrine, qui avait l'ardeur du lion, iiîsani leonk vint, se précipita de nouveau dans la lutte et porta des coups violents. La Sorbonne finit parle censurer. Le nouveau pape condamna, dans des termes exprès et solennels, les cinq propositions de Jansénius déjà condamnées. Les solitaires étaient menacés jusque dans leur repus matériel. Le roi. qui avait déjà commencé à vouloir être obéi, leur trouvait des affinités avec le Parlement et la Fronde. Le miracle qui retint la vie de la jeune sœur de Pascal ramena un moment l'Eglise à la douceur et parut apaiser la querelle. Lemaistre avait pris part à ces dernières disputes, quoique habituellement il ne se portât pas de lui-même au combat et préférât l'obscurité. Il répondit au rabat-joie des jansénistes, au père Annat, pendant que Xicolle réfutait Saint-Sorlin. Dans les dernières années de sa vie, il fit un pèlerinage à Clairvaux, au tombeau de saint Bernard. On ne pourrait trop dire ce que l'àme de ce grand apôtre du douzième siècle dut ressentir à la vue de ce pénitent qui avait renoncé à l'éloquence et vécu d'humilité. Saint Bernard est l'une des plus grandes figures de l'Église catholique. 11 a, d'une main puissante, appuyé sur la tradition, refoulé l'hérésie naissante et fait taire les premières agitations de la philosophie. Il a vaincu dans Abailard la raison qui cher-

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clie à vaincre et qui se relèvera plus tard de sa défaite. — Sou éloquence avait le feu divin. Il avait servi Dieu, non dans la retraite, mais avec un incomparable éclat, sur tous les champs de bataille où la religion était attaquée. Après avoir terrassé , le lion, il avait abattu le dragon1. Si l'Eglise avait toujours eu pour l'aimer et pour la défendre de tels cœurs et de telles bouches, la réforme n'eût jamais triomphé, et le tombeau du grand moine n'eût pas été visité par un adepte de Jansénius. — Ce qui toutefois rapprochait de saint Bernard le pénitent déjà blanchi de Port-Royal, qui venait l'invoquer, c'étaient une égale ardeur pour Dieu, un égal foyer d'éloquence, et le même mépris des joies humaines.

Lemaistre allait mourir; la pensée de la mort ne devait pas l'inquiéter. Pour lui comme pour Népotien, il s'agissait à peine de changer de demeure; mais le propre des âmes purifiées est de ne se jamais croire assez pures. Aussi Lemaistre écrivait-il à sa tante, lanière Agnès, ces paroles si mélancoliques et si injustes pour lui-même :

« J'avoue que je tremble quand je considère les jugements de Dieu. — Je ne craignais point de mourir dans le fort de mon mal, et je suis maintenant dans l'effroi, sachant combien j'ai de vieux et de nouveaux péchés à expier. — Il me semble quelquefois qu'il me serait utile d'être emprisonné pour la vérité, et en même temps je ne me sens aucune force pour supporter la prison avec un cœur vraiment chrétien. — Enfin, je vois mes misères, mes devoirs et mon impuissance. — Les plaidoyers me reviennent dans l'esprit. — Il me semble que j'y ai horriblement offensé Dieu, qu il m'en a châtié par ma maladie, que ce châtiment n'est rien, y ayant plus senti sa miséricorde que sa justice... »

1 Ce lion était l'antipape Pierre rie Léon; le rira^on était Abailanl.

Dans les derniers mois de 1658, au moment où Croimvell venait de rendre à Dieu son âme orageuse , Lemaistre s'éteignit paisiblement en quatre jours '(4 novembre). A ce moment il regarda la mort en face, et rien ne dérangea son dernier entretien avec Dieu. 11 prit pour lui ces admirables paroles de la •mère Angélique mourante :

« Je l'ai vue entrer (la mort) sans larmes, quoique les autres on répandissent beaucoup, parce que Dieu m'occupait l'esprit et l'accablait des vérités de la foi, qui anéantissent la créature devant la majesté divine, et font estimer pour rien tous les intérêts qu'on se peut imaginer. »

Sa mort parut à Port-Royal des Champs « un plus grand mal que tout ce dont on menaçait depuis longtemps les pieux solitaires. »En l'apprenant, l'académicien Gomberville s'écria : « Le grand orateur de la langue française parle maintenant la langue des anges! » — Son ami M. Hamon lui fit en latin une épitapbe que je veux traduire :

« Ci-gît Antoine Lemaistre, neve.u de Robert Arnauld d'Andilly. Quand tout le monde vantait son éloquence, il se déroba à l'admiration du monde, méprisa l'éclat du barreau et toutes les espérances que le temps lui offrait, évita les honneurs qui le cherchaient, se cacha dans cette solitude, muet aux hommes afin de parler à Dieu... il dédaigna les richesses... Mais ce qui était plus difficile , ce grand artiste en l'art de dire ne méprisa pas moins l'éloquence, ayant appris de Dieu qu'on le touche davantage et qu'on est plus écouté au ciel par l'humilité du silence. — Aussi ne voulut-il plus ni être entendu ni entendre, il ferma ses sens pour concentrer toute la force de son âme sur la vérité céleste. — Aimant les pauvres dans cette solitude, il y aima aussi la pauvreté, pratiqua la patience dans les plus rudes travaux, la joie dans les opprobres, la sobriété, l'oubli de soi-même, la charité envers les autres, toutes ces

verlus qui sont les auxiliaires do la discipline do Dieu. — Il tut admirable dans la pénitence, et il n'aima pas moins ardemment la grâce dont il célébra la puissance. »

A ces louanges si méritées et qui venaient d'un ami le monde mêla les siennes, et Lemaistre fut loué dans d'assez mauvais vers, qu'il faut cependant citer, parce qu'ils appartiennent à sa mémoire :

Le très-sage monsieur Lemaistre,

Qui d'avocat s'était fait prêtre.

Abandonnant pour les autels Les biens fragiles des mortels Et les honneurs de conséquence Que méritait son éloquence, Qui jadis, dans le Parlement, Eclatait si divinement Quand il se mêlait des affaires, Est décédé, depuis naguères, Dans le Port-Royal, ce dit-on.

Auquel lieu, ce second Platon A fait une fin si chrétienne En disant par cœur mainte antienne, Que les confrères dudit lieu, Très-zélés serviteurs de Dieu, Jugeant, selon sa sainte vie, Que la Parque a trop tôt ravie, Présument, sans difficulté, Que dans les cieux il est monté.

J'aimerai toujours sa mémoire D'autant que son art oratoire Maintint autrefois chez Thémis Le bon droit d'un de mes amis Par la vigueur incomparable.

D'un plaidoyer plus qu'admirable, Suivi d'un succès très-heureux Dont cet orateur généreux

Et vertueux par excellence N'accepta prix ni récompense.

Que puisse-t-il abondamment

Le recevoir au firmament,

Où le Saint-Esprit nous conduise

Quand sur nous la mort aura prise !

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