‹ De l'émancipation de Saint-Domingue dans ses rapports avec la politique intérieure et extérieure de la France. Par N. A. de SalvandyChapitre 2 sur 4 · CHEZ PONTHIEU, DELAUNAY, DENTU · texte numérisé non relu

CHEZ PONTHIEU, DELAUNAY, DENTU

au palais-royal;

A. EYMERY, LIBRAIRE, RUE MAZARINE, N° 3o.

Paris, 20 août iSib.

Nos sentimens sur le ministère sont connus. Ils ne changeront pas; ils ne peuvent pas changer, nés qu'ils sont de quelque chose de pis que ses fautes , car avec l'aide du temps les fautes se réparent ; nés qu'ils sont , disons-nous , de torts d'une telle nature , que le temps même ne saurait les effacer ; qu'il ne fera, en les éloignant de nous , que les rapprocher de l'histoire chargée de les flétrir.

Mais nous sommes justes pour les conseillers de la couronne , comme nous avons trop souvent dû l'être contre eux. Il est si pénible d'avoir chaque jour à émettre des vœux et des plaintes également inutiles; à parler , sans être entendus , au nom des libertés publiques., des droits de la morale,

(6.) de l'honneur du trône , de la gloire de la France et de sa prospérité ; il est si cruel d'avoir à rougir pour cette grande France d'une politique qui la rapetisse dans le respect du monde, que c'est une jouissance de cœur de reconnaître enfin , dans un acte important de l'administration, un soin éclairé des plus chers intérêts du pays, c'est-à-dire l'utilité publique et la dignité royale. Peut-être aussi est-ce un devoir de conscience de le proclamer.

Les considérations qu'on va lire avaient été jetées sur le papier, sauf quelques développemens qu'on ajoute aujourd'hui, à la campagne , loin de Paris , après la première lecture de l'ordonnance royale du 17 avril. Nous les destinions à une feuille renommée qui veut bien prêter quelquefois à nos opinions l'asile de ses colonnes. Il est arrivé qu'envisageant la mejme question sous un point de vue contraire au nôtre, le journal dont nous parlons avait déjà pris parti entre les mains de plus ha-

( 7 ) Me que nous. Notre première pensée fut de laisser tomber nos réflexions que venait d'inspirer un simple mouvement de justice et de reconnaissance : nous ne le faisons pas ; voici nos motifs :

L'acte qui rend Saint-Domingue au commerce maritime de la France est, à nos yeux , non pas seulement pour nos ports et nos fabriques , pour une certaine classe de citoyens et un certain ordre d'idées ; mais, pour toutes les opinions comme pour le pays tout entier, un éclatant bienfait du trône. La forme inusitée sous laquelle se manifeste ce bienfait a soulevé tant de discussions sérieuses, qu'il reste comme enveloppé , comme perdu dans les nuages de cette polémique . Il nous a semblé utile , il nous a semblé français de l'en faire sortir.

Les journaux qu'aucun lien n'attache au ministère se sont trouvés, à peu près tous, attaquer soit le fond, soit la forme de l'ordonnance d'émancipation , ou gar-

der le silence. Cet acte méritait l'hommage d une voix indépendante.

Il mérite surtout d'être défendu par d'autres argumens que ceux de ce publiciste de la trésorerie , qui ne voit rien de mieux à dire , pour justifier le ministère d'un acte de sagesse , sinon que la Charte attribue au Roi le droit de disposer de tout par ordonnance dans nos provinces d'outre-mer, de la liberté, dit-il , de la vie des sujets, comme du sol même des colonies. . . Voyez le malheur de charger des esclaves d'invoquer ces noms tutélaires du Roi et de la Charte ! Ils s'y prennent de manière à faire frémir.

Il est juste qu'on trouve , pour combattre l'émancipation de Saint-Domingue comme pour la défendre, des choses qui révoltent. Aussi, quelqu'un a-t-il écrit ; « Il est très malheureux que , dans cette « conjoncture , les cabinets du Nord ne « soient point appelés à délibérer sur nos « affaires; ils nous auraient sauvés, » Quel

( 9 ) ' langage ! Là , l'écrivain ministériel se croit à Constantinople ; ici , l'ennemi du ministère rêve pour son pays le joug des Tartares! Il regrette pour son Roi la tutelle de l'étranger ! et oit s'appelle royaliste en formant de tels regrets ! et on ne craint pas d'en faire la confidence tout haut au Roi de France !

Certes 9 l'émancipation de Saint-Domingue est un événement fort grave , également grave pour les deux mondes. Il appelle des débats sérieux ; mais qu'on ne puisse pas croire que l'esprit de parti, que les questions de personnes nous égarent !

Les combinaisons de Dard doivent céder' à

la puissance de Ja vérité , de la justice \ de la nécessité.' Et que sont les personnes, quand il s'agit des intérêts les plus compliqués de son pays?

D'ailleurs ., si le ministère voit gronder autour de soi autant d'orages pour une chose bonne qui semble lui être échappée, que pour toutes les mauvaises dont la

France l'accuse , faudrait-il s'étonner de le trouver invulnérable aux traits de la vindicte publique? Ne serait-ce pas faire à lui et à tous les autres ennemis de la presse trop beau jeu?

Emettre cette considération, c'est rendre un hommage à l'un des plus illustres membres de l'opposition , que nous nous trouvons dans ce moment combattre. On ne peut nommer la liberté de la presse , veiller à ses intérêts , user de ses droits , sans payer , dans quelque rang qu'on se rencontre , un tribut de reconnaissance à celui qui , son champion infatigable depuis dix années , l'a fait aimer dans les châteaux , comprendre des villes , accueillir à la Cour ; qui l'a illustrée autant que défendue par ses écrits; qui dans le Conseil l'a maintenue intacte au milieu des chocs des partis et de la guerre; qui n'a pu descendre du pouvoir sans qu'elle ne tombât avec lui; qui peut-être l'a relevée, en exprimant mieux qu'un autre ces prières de

V opinion, sitôt entendues de Charles X. On a dit de M. Pitt qu'il tenait au gouvernement représentatif par son talent. L'orgueil de M. de Chateaubriand doit tenir à ce gouvernement admirable par un motif de plus : celle de nos libertés, dans laquelle sont renfermées toutes les autres, est presque son ouvrage.

Plus nous tenons à celte liberté précieuse , plus il importe d'ôter au pouvoir le droit de la présenter comme une force ennemie , intraitable , toujours prête à entraver sa marche par d'aveugles résistances. Dans un pays où l'opinion outragée a des interprètes , que l'opinion satisfaite ne reste pas non plus sans voix.

Ceci est pour nous une question de loyauté . Nous avons , à plusieurs reprises, traité sévèrement la manière dont les négociations avec Haïti avaient été conduites et rompues. Nous payons une dette en louant, puisque telle est notre conviction, la manière dont elles viennent d'être me-

nées à fin ; et , quand ce témoignage de notre sincérité ne servirait qu'à donner plus de poids aux accusations que nous avons portées jusqu'à ce jour contre le ministère ? à celles que nous aurons sans doute à porter encore, nous n'aurions pas à regretter cette publication.

En donnant des louanges à l'acte qui émancipe Saint-Domingue , nous savons qu'on pourrait remonter à son principe , retrouver peut-être une manœuvre financière dans la plus grave des combinaisons politiques , supposer que les malheurs de la conversion valent ce bien à la France , que les principes de l'alliance des rois ont fléchi dans le cabinet devant les intérêts de cette extraordinaire alliance du chef de nos conseils, avec des banquiers de tous les pays, hormis du nôtre. M. le comte de Villèle a pris soin de justifier d'avance toutes ces suppositions par son empressement à faire afficher ses bulletins télégraphiques au pilier de la bourse, comme

( «3 ) pour faire entonner le Te Deum de sa victoire au crieur des 3 pour ioo. Mais ne perdons pas le temps à demander qu'on accomplisse le bien par vertu. Plût à Dieu que les hommes d'état qui nous dirigent eussent toujours cet égoïsme habile dont les calculs reposent sur les intérêts publics !

On pourrait encore , suivant l'esprit des formes constitutionnelles , ne rendre grâce qu'à la couronne d'une détermination utile . La reconnaissance nationale est certaine de ne pas s'égarer toutes les fois qu'elle monte jusqu'au pied du trône. Les cœurs français doivent toujours tout attendre de cette haute sagesse qui dictait, il y a bientôt un an , tant de mots heureux auxquels les peuples répondirent par des cris d'espoir et d'amour ; qui rendait la vie par l'affranchissement de la presse au gouvernement représentatif paralysé ; qui naguère a voulu faire du sacre une solennité conforme à l'esprit du temps où nous som-

( *f) mes, en attachant à la consécration de l'autorité royale la consécration des libertés publiques. Cependant la couronne ne peut que vouloir; elle ne fait pas. Elle a des ministres qui l'éclairent de leurs conseils ou F entravent , qui secondent bien ou mal ses desseins magnanimes. C'est ici qu'il est juste de leur faire une part d'éloges Nous la ferons sans réserve , en essayant détablir que l'ordonnance qui a constitué nos rapports avec Saint-Domingue est , de quelque point de vue qu'on veuille la juger , tout ce qu'on peut demander de plus à des hommes d'état , c'est-à-dire une bonne chose bien faite .

En ceci , nous n'avons pas, il faut le dire , la facile gloire de la générosité ; car nous sommes bien sûrs que l'affaire de Saint-Domingue ne retardera pas d'un jour la chute du ministère. Le ministre, qui a usé , depuis quatre ans , jusqu'à la dernière , les illusions de ses amis et de ses ennemis , ne les verra pas renaître pour

( '5 ) un moment d'habileté , habileté peut-être d'emprunt. Le ministre , qui a mis toutes ses destinées aussi bien que les nôtres à la bourse , ne pourrait se relever , il ne tombera que par des questions de bourse ; son lot est de mourir à la peine sur le tapis vert.

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La question de l' émancipation de Saint-Domingue se rattache aux intérêts les plus élevés de Fordre politique. Il est donc tout simple que sa solution ait provoqué de nombreux dissentimens ; la plupart se sont exercés sur la forme : mais c était manifestement par un désir et un effroi égaux de toucher au fond.

Cette colonie, dont la scission, déclarée irrévocable par la métropole, ranime de vieilles douleurs, et détruit d'un seul coup des espérances toujours abattues , toujours vivantes ; cette race d'hommes qui, rejetée, depuisqu'elle

C 18 ) est sur la terre , de la grande famille des sociétés humaines , lève un front indépendant au sein des Antilles , eutre la race blanche qui règne sur le continent ancien et la race cuivrée dont les restes couvrent le nouveau, comme pour braver les mépris de l'une et de l'autre; cette nation d'esclaves délivrés par l'assassinat et la victoire, ce gouvernement d'affranchis , dont l'avenir a désormais pour garant la sanction du Roi de France, cette démocratie de nègres, d'insurgés heureux qui, jetée entre la zone des républiques et celle des monarchies, entre la jeune Amérique et la vieille Europe , ne peut voir se fixer ses destinées , sans fixer aussi les rapports des deux Mondes, certes, un tel ensemble de résultats a de quoi étonner les imaginations les plus hardies ! Et si on veut bien reconnaître combien de calculs , combien de maximes en sont froissés , il ne faudra point se plaindre de ce qu'ils soulèvent une nombreuse opposition, une opposition consciencieuse. La railler serait de mauvais goût quand elle semble vaincue en Amérique , et de mauvaise politique quand elle domine les conseils de l'Europe. Discuter le droit naturel ne vaudrait pas mieux : il pouvait

( *9 ) convenir au siècle dernier d'objecter des théories à des habitudes , des principes à désintérêts, des passions à des passions. Nous ne sommes plus aussi jeunes : on sait aujourd'hui que la politique vit de faits ; c'est donc au milieu des faits que doit s'agiter le débat. Recherchons si le parti que prend la couronne n'importait pas à la monarchie , plus que les adversaires de l'ordonnance royale du 1 7 avril ne paraissent le penser; et de l'examen de ce qui se passe des deux côtes de l'Atlantique , naîtra un argument auquel il n'est pas de réponse. C'est que les déterminations royales ne sont point une affaire de choix, que l'acte des ministres n'est point un calcul de génie : en un mot, il y avait nécessite.

Si on veut bien relire le texte que nous avons emprunte' à Montesquieu, on trouvera que ce grand homme a mis en trois lignes toutes nos raisons.

La population s'est singulièrement grossie en France durant le cours de nos orages. Elle a en même temps contracte' de toutes parts des besoins nouveaux. Cet amour du bien-être, ce surcroît d'hommes n'embarrassaient pas l'empire. Napole'on donnait aux bras, pour occupation, la

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guerre; à l'ambition, pour alimens, ses trophées; aux esprits, pour distraction , la gloire. On avait deux ressources : celle de mourir sur les champs de bataille ou de vivre aux dépens de l'étranger. A sa chute , s'est ferme' pour nous le terrible débouché des conquêtes. La France est restée avec ses trente millions de citoyens , ses habitudes d'activité, ses besoins de progrès; mais la restauration avait brisé le double fléau de la guerre et de la tyrannie ; les ateliers recueillirent tout ce qui arrivait des camps , tout ce qui serait allé s'y perdre. Le mouvement ascendant dura toujours; il ne fit que changer de but. Sous Napoléon on avançait; depuis on fit fortune. Comme la paix et la liberté enfantaient l'industrie et le commerce , féconds à leur tour le commerce et l'industrie pacifièrent le pays en l'enrichissant.

Ainsi, la maison de Bourbon doit à ses bienfaits l'unanime obéissance des peuples, chaîne heureuse qui lie d'une façon si étroite la prospérité des sujets et la sécurité du pouvoir, qu'on ne peut menacer ou fortifier la première sans ébranler du même coup ou affermir la seconde! Tout celaestàla fois biennécessaire à méditer

( ¥ ) et bien facile à comprendre. Que serait-ce donc s'il arrivait que vous eussiez à grever l'état de charges nouvelles au profit d'une portion de ses membres , si par exemple Faristocratie avait des milliards à réclamer, l'église des monastères à bâtir? C'est bien alors que vous auriez besoin, non pas de respecter, mais d'étendre sans fin la sphère de l'activité nationale. A chaque denier qui va grossir ce milliard , à chaque pierre qui va élever ces couvens , creusons une mine de plus. On ne gouverne pas par le peuple ; c'est par lui qu'on existe : le travail est l'indemnité de ses sacrifices ; il n'en demande pas d'autres : ayons soins de la lui fournir.

Une chose grave se passe. Depuis trois ans, le commerce français est en souffrance comme l'agriculture; la production industrielle a considérablement diminué parmi nous en même temps qu'elle doublait de vigueur chez nos voisins. Déjà les cités manufacturières comptent des troupes d'ouvriers oisifs : la baisse des prix menace tous les autres. En un mot, nos ressources et nos charges ont marché en sens inverse dans tous ces derniers temps. Ceci a été récemment démontré par chiffres au public, et

iii!

le ministère ne pouvait manquer de savoir depuis deux ans à quoi s'en tenir. Un semblable étal de choses appelait de puissans , de prompts remèdes; car une fois cette progression désastreuse constatée , elle enfante , au déclin de l'empire romain , les Bagaudes ; au déclin du moyen âge , les Jacqueries.

Dételles calamités sont, à coup sûr, fort loin de nous; toutefois F événement qui vient d'ensanglanter Fune de nos plus industri euses vallées, est fait pour saisir vivement l'attention des bons esprits. Un millier de prolétaires qui s'assemblent tout à coup , se montrent en armes, affrontent des troupes réglées, opposent la force à la force, tout cela sans impulsion, sans drapeau politique ; la France n'avait pas eu ce spectacle depuis temps immémorial , depuis qu'elle était en progrès. Il n'y a point là seulement un désordre que doive châtier la rigueur des lois; il y a aussi une révélation de quelque cause secrète de malheur, que les hommes d'état doivent approfondir ; et la donnée qui précède l'explique suffisamment.

Maintenant, si la cause subsiste et parconséquent s'aggrave , si quelque jour ces mouve

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