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mens de luddistes se renouvelaient , s'ils allaient gagner de proche en proche , s'étendre de province à province , profiter de l'animosité des partis pour s'armer de signes de ralliement autrement contagieux , autrement redoutables
que la hache et la torche Qu'on y prenne
garde ! il y aurait une grande légèreté , une grande imprévoyance à tenir peu de compte des besoins de cette puissance industrielle et commerciale qui est désormais la sève des sociétés modernes. Négliger ses intérêts, méconnaître ses droits , parce qu'ils semblent liés à la cause des idées libérales serait d'une bien étroite politique : car , si les progrès de l'esprit de production et de négoce sont Tunique consolation et l'unique espoir de l'opinion vaincue , la vie même deTopinion victorieuse tientà cesprogrès. Tant il est vrai que nous ne sommes pas vainement enfans d'une même patrie ! au milieu des oppositions les plus prononcées et des haines les plus vives , il y a toujours quelques points où tous les intérêts se confondent. On appelle hommes d'état habiles les gouvernans qui savent chercher ces points communs , les trouver et s'y tenir,
Si nous ne nous abusons pas , voilà un premier principe hors de constestation : il fallait, de toute nécessite , venir au secours de la prospérité nationale , si elle était ébranlée ; lui assurer des développemens nouveaux , si elle ne Tétait pas. Gette nécessité ne pouvait échapper au chef des conseils. Sa préoccupation des questions financières eût suffi pour le lui apprendre. On peut faire de l'agiotage à laBourse; on n'y fait pas du crédit. Le crédit se sème sous la herse du laboureur , se recueille sur le métier du fabricant, dans le comptoir de l'armateur.. Le ministère devait donc , ne fut-ce que pour assurer de la durée à sa politique , pour faire aller paisiblement la monarchie , trouver moyen de créer à la Frauce des ressources. Ses regards se tournaient dès lors vers l'Océan; là s'offrait à exploiter tout un monde où nous avait précédés l'Angleterre, d'où nous écartait l'Espagne, et comme Christophe Colomb, en cherchant Y Amérique , on trouvait Saint-Domingue.
La situation, la richesse de Saint-Domingue sont connues de tout le monde aussi bien que son histoire. H y a près de trois siècles et demi , le 6 décembre i49'2? Christophe Colomb aborda
aux rivages de cette île vaste él féconde. Deux ou trois millions d'Indiens y coulaient, au dire des historiens espagnols , une vie pastorale et fortunée. Six ans après, de ces millions de créatures humaines, environ vingt mille vivaient encore. Pour ce qui est du reste, la guerre et la paix, les chasses impitoyables et d'homicides fêtes, le canon, les bûchers, les chiens dressés au carnage en avaient fait justice. En vain des moines dignes de leur ministère , les dominicains et Las Gazas essayèrent de sauver les derniers débris de ces tribus naguère si heureuses. L'esclavage les acheva. Quelques familles espagnoles végétaient depuis plus de cent ans presque ignore'es sur cet immense tombeau quand , vers 1610, des aventuriers français s'établirent dans une île du voisinage. Brigands infatigables, pirates cruels , qui plaçaient à leur tête les plus féroces d'entre eux, ils se jetaient, au retour de leurs expéditions sanglantes, dans les vastes plaines de Saint-Domingue pour donner la chasse aux animaux sauvages qui restaient encore à tuer. L'Espagne eut beau se plaindre de cette violation des droits que lui avait donnés le massacre de la nation indigène : les boucaniers , les
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frères de la côte comme ils se nommaient, prirent racine. En i665, quatre cents d'entre eux s'étaient adonnés aux soins de la culture : la France s'occupa de ces colons , leur envoya des femmes qui se vendirent à l'enchère , qui quelquefois ne s'affermèrent à la colonie que par bail de deux ou trois années. Ce n'était pas assez pour repeupler Haïti et défricher le sol. On profita de ce qu'après une longue résistance Louis XIII avait permis la traite des noirs, convaincu par cet argument que faire les hommes de gui-née esclaves était l'unique manière de les faire chrétiens. On en transporta quelques milliers à Saint-Domingue pour remplacer la race cuivrée : ils se mirent à la venger, et dès 1679 des flots de sang coulèrent , répandus par cette seconde famille de l'espèce humaine que la guerre avait transportée sur l'héritage de celle qui n'était plus. La guerre obtint à Louis XIV, par l'adhésion de l'Espagne , un titre à l'établissement des Français dans la conquête de Colomb , et depuis lors (1697) jusqu'à la révolution française, moins de cent ans passèrent, cent ans fertiles en prodiges. En 1789, on portait à deux cent quatre-vingt millions les revenus
( ^7 ) de la partie française. Quatre ou cinq ceiil raille noirs et trente ou quarante mille créoles en couvraient les champs. Huitmille habitations y fleurissaient. Huit cents navires sillonnaient l'Atlantique pour en porter les fruits à nos ports. Vingtquatre mille matelots ne suffisaient pas à la manœuvre de nos flottes marchandes de ces para g es; et qui peut dire combien de bras s'associaient à l'exploitation de tant de richesses ! Tout à coup cesprospérités cessèrent. Nousne rechercherons pas si , achetées par un trafic affreux qui enlevait tous les ans „ suivant les calculs les plus modérés, plus de cent mille créatures humaines à leur berceau , pour en tuer bientôt la moitié et désoler à jamais le reste , ces prospérités n'étaient pas payées bien cher. Nousne rechercherons pas non plus si ce Pérou d'hommes n'était pas près de s'épuiser, et ce que fut alors devenu Saint-Domingue. La Providence avait d'autres voies. ïl se trouva que la France poussa le cri de liberté , que les colons répondirent liberté , les hommes de couleur liberté. La France voulait la liberté contre Versailles, les colons contre la France , les hommes de couleur contre les colons. La lutte une fois engagée d'abord dans
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le sein dès assemblées coloniales^ puis sur de& champs de bataille, il se trouva encore que les noirs intervinrent. Ils avaient entendu leurs maîtres rétorquer contre l'assemblée constituante la déclaration des droits de l'homme : ils les égorgèrent. Vainement, depuis, les créoles se jetèrent dans les bras de la Grande-Bretagne; vainement, aussi la république dans la personne de Bonaparte essaya de relever sa souveraineté abattue. Il se trouva toujours que les noirs avaient pour eux le nombre et le climat : ce n'était pas leur faute s'ils étaient là cinq cent mille. Ils triomphèrent de Bonaparte ; et l'affreux Dessalines proclama parmi de lâches massacres Findèpendance de ses frères; ils exhumèrent des ruines de la colonie, comme par une dernière insulte , le nom indien d'Haïti , et sur les cendres des naturels vengés au bout de 3oo ans^ les nègres se firent une patrie , des propriétés , des lois. Tout cela se passait en 1 8o4. Ainsi , depuis vingt-un ans , si on ne compte que de l'acte d'indépendance, depuis trentesix , en remontant à la scission des créoles , la florissante colonie de Saint - Domingue était perdue pour nous; et cependant son sol n'avait
( 29 ) pas cesse d'être fertile : nous n'avions pas cesse de consommer ses produits plus qu'elle même d'appeler les nôtres. Tout donc devait être mis en œuvre pour rouvrir ses ports au pavillon français. Nous avons vu plus haut quelles considérations y invitaient l'autorité royale. Maintenant, pour nous rendre Haïti, qu'avait-elle à faire? La réponse est facile: traiter ou combattre; car sûrement on n'aurait pas voulu lui conseiller d'attendre. Ceux qui disent, en haine de l'ordonnance royale du 1 7 avril , qu'ils préféraient le statu quo prouvent une seule chose : c'est que le défile dans lequel les place la question ainsi posée les effraie autant que la solution ministérielle les irrite. Quel avantage espérer d'une politique expectante ? En vieillissant , notre antique France sera-t-elle plus forte , la jeune Haïti plus faible , la paix maritime plus assurée ? Quel intérêt servirait le temps ? Seraient - ce les prétentions de la couronne ? L'inaction les laisse périmer. Les vœux du commerce français? L'attente les ruine. L'infortune des colons ? Trente années de plus , amassées aux trente ans qui viennent de s'écouler , ne les dédommageraient pas de leur
( 3o ) héritage perdu. La France , dépassée par ses rivaux , a besoin de débouchés plus vastes ; et vous laisseriez l'Angleterre prendre encore sur nous les devans ! Une nation d'affranchis blesse vos regards , et vous voulez constater, à leurs yeux comme à ceux du monde , qu'ils restent affranchis sans vous et malgré vous. Une république de plus au cœur de F Amérique afflige vos doctrines, et vous faites en sorte que la haine de toutes les monarchies , de la nôtre surtout , passe du sein des mères dans le cœur des fils ! Enfin , vous croyez la dignité de la couronne compromise par la sanction des œuvres de la force et de celles du temps. Que proposez-vous pour la sauver ? D'écrire sur nos pavillons rancune et peur, haine et faiblesse. On verrait le roi de France bouder les nègres faute d'oser se résondre à le> émanciper ou a les combattre. Il y aurait là de quoi faire de son peuple la risée du monde. Une telle proposition n'est qu'une boutade irréfléchie sur laquelle on ne saurait plus long-temps s'arrêter. Le statu quo est trop évidemment ce qu'il peut y avoir de plus mauvais pour nous. Il n'est bon qu'à tourner contre la métropole le droit etlefait.
( 2« ) Un second principe qui nous semble solidement établi , est donc que non seulement il y avait nécessite de prendre un parti sur les af. faires de Saint-Domingue , qu'il fallait encore le prendre sans plus de retards. Reste donc toujours Foption propose'e par cet ancien qui , secouant son manteau, disait : La paix ou la
guerre r
Mais la guerre eût etë insensée ; car une telle guerre devait avoir pour but la conquête, et la conquête e'tait impossible. Nous aurions pu l'accomplir, que nous n'aurions pas pu le vouloir. Ceci demande des explications qu'on va donner.
Dans la question de Saint-Domingue, il y a trois choses très distinctes : ce qui regarde les hommes, les biens, la cite, en d'autres termes la propriété' personnelle , la propriété territoriale , la propriété' politique. Cette dernière s'appelle souveraineté. C'est la seule que le roi et la France eussent à revendiquer de leur chef; les deux autres sont à débattre entre les hommes d'Haïti et les colons.
La pensée peut se plier à concevoir d'abord la couronne n'essayant d'une expédition armée que dans le but de ramener une province d'où-
ire-mer au respect des lois de la métropole. On peut supposer le monarque déterminé par des k vues de conciliation et de sagesse à prendre la société haïtienne telle que les désastres de la colonie Font faite , à la régir dans le sens des intérêts et des hommes nouveaux , à n'exiger d'elle qu'une chose , de se reconnaître sujette du même trône que la monarchie française. Mais imaginons nos soldats descendus sur les rivages de Saint-Domingue, victorieux dans tous les combats , pénétrant sous le toit du nègre vaincu, trouvant dressée la table de ses festins ; et le colon qui verrait désert le foyer où ses aïeux vécurent n'irait pas s'y asseoir! Le roi le voudrait; il dirait au maître du sol : J'ai retrouvé mes droits de suzerain, je vous défends de songer à vos droits de propriétaire ; il emploierait son armée à enchaîner le créole comme à vaincre l'homme de couleur. Eh bien ! il n'y parviendrait pas ; le manoir appellerait l'héritier; le blanc reprendrait racine dans ses plantations; après avoir reconquis les. prérogatives de sa couronne , le prince se verrait entraîné , par les défiances , les regrets , les séditions des nègres alarmés , à justifier, pour châtier leurs complots,
les craintes qui les leur auraient fait ourdir ; il n'y aurait eu une trêve turbulente d'un jour que pour pre'parer un effroyable lendemain.
Cette seconde guerre serait- elle heureuse , la question de la propriété privée se trouveraitelle résolue comme celle de la suzeraineté , tout ne serait pas fini encore. Que ferez -vous de ces six cent mille affranchis , tour à tour les esclaves et les assassins de vos pères, tour à tour attaches à la glèbe de vos sillons, ou ne les arrosant que de libres et productives sueurs? Qu'en ferez-vous? ils resteront des mercenaires dont le travail sera loyalement tarife , dont la taille redressée ne se courbera plus sous le bâton impitoyable. Oui! et ils vivront serviteurs paisibles sur cette terre mouillée encore de leurs pleurs et de votre sang ! et ils verront sur vos lèvres vos vieux mépris aggraves de ressentimens profonds , sans se souvenir que la torche les affranchit une première fois de vos dédains, que Fëpee quelquefois leur a conquis vos haines. Vous-mêmes vous dormirez tranquilles au bruit de la pioche et de la hache maniées par de tels bras ! vous ferez bercer vos enfans par ces bras ensanglante's ! vous conduirez vos femmes res-
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pirer mollement les parfums que ces barbares , à la fois serviteurs et libres , humilies et soumis , expropriée et contens , feront fumer docilement devant elles ! L'aristocratie du mulâtre , cette aristocratie , dégradée par votre seule présence quand elle ne le serait point par vos armes et vos lois, boira le calice de ses dégoûts, de ses ombrages faciles , de ses haines brûlantes, et les joies de la victoire n'en seront pas empoisonnées pour vous ! Cette pensée ne troublera pas le repos de vos nuits ! Non , non ! il y a guerre à mort entre cette race et la nôtre ; eux et nous ne pouvons pas vivre en paix sur la même terre ; les relations de chef et de manœuvre ne remplaceront pas celle de maîtres et d'esclaves , celle d'assassin et de victime , de vainqueur et de vaincu; eux et nous vivrions dans une horreur, une crainte , une inimitié commune. Qu'il y eût une habitation, et il y en aurait mille, où une injure de blanc, une furie de nègre provoquerait de nouveaux assassinats ; dès lors tous fuiraient dans les montagnes ; il faudrait les y poursuivre , les y traquer comme des bètes fauves , les y exterminer; il faudrait que quelques cent milliers d'êtres vivans périssent , et à quoi bon ?
( 35) pour assurera une poignée de blancs la conquête de cendres, inhabitables tant qu'il y a des noirs, et stériles sans eux ! Cette guerre aurait quelque chose de plus épouvantable que le revers ; ce serait le succès.
Mais aussi le succès , on ne l'obtiendrait pas : les Haïtiens savent que la conquête traîne après soi l'expropriation, etl'expropriationle carnage. Ils Font éprouve' au jour de leur triomphe : ils n'avaient voulu conquérir que la liberté; ils furent obliges de conquérir le sol , de se faire possesseurs de plantations pour devenir hommes libres ; ils ne purent le rester qu'en achevant leur ouvrage , en proclamant leur indépendance politique. Aussi voyez comment furent accueillis les lieutenans du premier consul et leur formidable armée : nos soldats n'avaient pas un pied sur le rivage, que le feu, allumé à la première sucrerie, courait déjà, comme un signal d'extermination, d'un bout delà colonie à l'autre.
Cependant la république française, l'ennemie des créoles , l'alliée des noirs , n'annonçait que des vues de modération et de sagesse : elle portait la devise liberté, égalité \ sur ses drapeaux. Les souvenirs de la terreur promettaient aux dé-
vastateurs de Saint-Domingue l'excuse et la garantie d'une sinistre communauté de procèdes et de maximes : Leclerc l'emporta , et derrière sa victoire se montra aussitôt l'esclavage ! et l'apparition de l'esclavage fit surgir la révolte ! et la révolte d'une race tout entière apprit qu'il n'y avait plus qu'un moyen de la desarmer ; c'était de la mettre à mort. Dieu sait qu'on se mit à l'œuvre : on les alignait par troupes de 5oo sur le bord de précipices pour les fusiller, parce qu'on n'aurait pas eu assez de bras pour remplir à la fois l'office des bourreaux et celui des fossoyeurs. Qu'arriva-t-il? Qu'il fut démontre que si des régimens peuvent vaincre une population , ils ne peuvent la détruire. Ce furent en définitive les exterminateurs qui succombèrent. Cette invasion célèbre coûta à la France 3oo millions soixante mille hommes et de cruels souvenirs. Il est vrai qu'on dira : Les généraux français firent des fautes; mais vivons-nous dans un temps où on n'en fasse plus? les écrits emportés des créoles exaltèrent jusqu'à la fureur et au desespoir l'orgueil du mulâtre ; mais sommes-nous autorisés par tout ce qui se passe sous nos yeux à compter sur plus de mansuétude et de prudence ? enfin
d'autres qu'eux tirèrent Fépée ; mais avez-vous fait un pacte avec le monde , et ètes-vous bien I sûrs que vos flottes promèneront envain vos soldats d'une rive à l'autre de l'Océan? Songez que lors de cette expédition de déplorable mémoire, Haïti était tout sanglant encore de ses guerres civiles. Il n'y avait ni ordre, ni finances, ni discipline, ni administration^ ni culture, ni armée, ni pouvoir suprême. Vingt ans sont passés : elle a de tout cela aujourd'hui ; son gouvernement est paisible , sa situation prospère ; elle compte cent cinquante mille hommes sous les armes ; elle a pour soi le sol , le nombre , l'exaspération d'un million d'habitans places entre les douceurs de la propriété et le fouet de l'esclavage. Les Haïtiens ont encore leur soleil, leurs pluies dévorantes, et l'Atlantique, c'est-à-dire tôt ou tard l'Angleterre : la guerre serait insensée.
Il faut être juste : sauf quelques jeunes publicistesqui portent dans la politique l'ardeur martiale de leur âge , et quelques vieux colons dont le cœur est trop rempli des souvenirs douloureux et chers de leur berceau pour peser froidement les forces et les sacrifices de la population française , personne n'aurait voulu que la France
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allât courir les aventures à deux mille lieues de ses rivages pour une cause trop évidemment condamnée par la fortune. Aucun homme grave ne Fa propose : mais nous allons voir qu'on ne saurait presser les argumens des esprits les plus élevés de l'opposition que Ton combat, sans trouver plus loin la guerre qu'ils refusent de s'avouer. Il importait donc de bien établir d'abord dans la conviction publique ce troisième principe, que de tous les partis à prendre , le plus funeste à la prospérité de la France , le plus impuissant pour les créoles, le plus périlleux pour notre gloire, c'était le parti des armes.
Restait alors la voie des négociations; et cellelà ne pouvait manquer de nous être ouverte ; car Haïti avait autant et plus que nous à perdre par la guerre , autant et plus à gagner par la paix.
La sagesse voulait que les chefs des noirs adoptassent, pour mesurer les suites d'une invasion, d'autres points de vue que les nôtres. Ils devaient se demander si elle ne mettrait pas tout en question , si c'e'tait la jouissance d'une possession paisible et le mouvement de la prospérité intérieure qui eussent été seuls interrom-
( 39 ) pus; si l'existence politique elle-même ne se serait pas trouvée compromise ; elle l'eût été dans l'opinion du monde : qui sait si elle ne l'eût pas été aussi dans la conscience d'une multitude de ces affranchis qui tremblèrent longtemps devant notre supériorité? Il nous était facile d'emporter quelque place forte où nous serions demeurés comme des ennemis toujours prêts à renouveler le combat, comme des maîtres toujours occupés de reprendre leur empire par la politique ou la guerre. D'ailleurs ce n'est pas en bataille rangée que nous aurions succombé : c'est le climat, en d'autres termes le temps qui les aurait détruits. Les deux tiers des habitations, le tiers des habitans devaient périr avant le dernier de nos soldats. Voilà-t-il assez de raisons pour que les Haïtiens craignissent de nous réduire h tirer l'épée ?
Un traité faisait bien mieux que de les affranchir des chances de l'invasion ; il leur assurait ce que les plus belles victoires ne leur eussent pas donné , ce qu'ils ne pouvaient recevoir d'aucune alliance étrangère hormis la nôtre, ce qu'il n'était qu'aupouvoir du temps de leur apporter, la sécurité de l'avenir , le titre , les droits pleins
et entiers de nation indépendante; il faisait d'eux un peuple qui pût désormais traiter d'égal à égal avec les plus anciens peuples de l'univers , qui ne pût même pas périr. Car les autres puissances ont le droit de la combattre , et rien de plus. Si quelque couronne voulait attenter à son existence , la France interviendrait pour le maintien de sesprérogatives commerciales. La republique haïtienne acquiert donc à la fois deux choses 9 les avantages de la souveraineté et ceux de notre patronage.
La question ainsi posée, on devait nourrir des deux côtés , s'il y avait de la sagesse dans les conseils, un désir égal de conciliation. Seulement, la France pouvait être exigeante, et , suivant nous , elle Fa été.
Elle Fa été suivant les adversaires même de Facte d'émancipation. Car quelle est une de leurs objections les plus uniformes et les plus vives ? C'est que Facte est illusoire parce que les conditions ne peuvent pas être remplies, parce qu'Haïti n'a pas assez de revenus pour payer Fénorme pécule qu'on exige d'elle. Il nous semble que rien de plus fort ne pouvait être dit en faveur des stipulations qu'on accuse. Le
ministériel le plus aguerri et le plus entendu n'aurait pas fait mieux.
Traiter , ce n'est pas tout prendre : car tout prendre est l'œuvre de la conquête ; traiter , c'est échanger des concessions , c'est transiger sur procès : seulement , l'arbitre des sacrifices réciproques , auxquels les deux parties se soumettent , est, entre particuliers , la justice, entre e'tats, la force. La force se mesure au mal qu'on peut faire. Nous ne saurions exiger plus que l'équivalent des risques dont une expédition menacerait les peuples d'Haïti.
Ainsi, notre commerce avait besoin de dëveloppemens; leur prospérité eût souffert d'une aggression : nous devions réclamer des avantages qui consolassent la France de ce quelle a perdu; elle Fa fait. Nous aurons les denrées de Saint-Domingue à bon prix ; elle recevra nos produits à des taux qui nous placent au dessus de toute concurrence. Favorables à nos cités, à nos champs , à nos ports, ces clauses profiteront au pays entier.
Après les intérêts généraux viennent les intérêts privés. On souffre de donner ce nom à des disgrâces dont l'humanité même a gémi ,
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qui ont couvert de deuil notre patrie. Cependant, sépare des questions d'utilité commerciale et de souveraineté, ce qui touche à la simple propriété des Créoles, ne saurait porter un autre titre. La France devait recueillir et consoler leur naufrage ; la France pouvait encore s'interposer entre eux et leurs spoliateurs, pour déterminer Haïti par l'appareil de ses droits et de ses forces à soulager leur détresse : elle a rempli ce devoir. Soit que l'on considère le tribut imposé aux Haïtiens comme un dédommagement payé par le planteur d'aujourd'hui au planteur d'hier , sous la garantie des deux états, soit que la métropole, renonçant à ses prétentions, les ait cédées à prix d'or, comme fit Napoléon de la Louisiane , et veuille distribuer cet or, propriété de l'état, entre les colons proscrits , toujours est-il que leurs malheurs auront été secourus. Car, dans la dernière supposition , cet acte de munificence nationale trouvera d'accord le cœur du Roi et celui de tous les Français.
Quel devait être le taux du tribut? le plus rapproché des pertes qu'une invasion eût entraînées pour les tributaires , sans toutefois aller au delà
de leurs ressources et de leur courage? En songeant combien ils sont encore peu nombreux et peu ricbes, nous croyons que l'ordonnance royale est près de toucher à cette limite ; on a vu même que , de ce côte de l'Océan , on suppose que le président Boyer Fa dépassée. Aussi n'attaque-t-on pas la quotité; seulement on aurait voulu quelque chose de plus , et ce qu'on voulait, dit-on, c'e'tait une hypothèque. Nous sommes étrangement abuses, ou ce qu'on voulait, c'était Saint-Domingue.
Que l'Europe exigeât de nous des gages , quand, pour arracher des indemnités de quelques cents millions du chef auguste de la nation française, il fallait pointer le canon allie sur les murailles de son Louvre , on le conçoit : nos promesses étaient écrites à la pointe de Fëpe'e , l'ëpe'e pouvait les effacer. Mais notre artillerie n'est pas encore en position pour porter sur le cap. Haïti cède à la prudence , pointa la force ; les motifs qui commandent sa soumission répondent suffisamment de sa fidélité. Quand elle aura commence' d'accomplir les commandemens du roi de France , elle aura plus d'intérêt que nous à poursuivre , et c'est un com-
mencement d'exécution bien spontané', bien national, que le cri de vive le Roi! pousse par les républicains de ces rivages à Faspectdu sceau pacificateur. Elle ne devait donc pas d'hypothèque; il y a plus, elle n'en pouvait pas donner.
Tout en effet était en péril le jour où nous avions un rempart debout, une batterie dressée, un soldat arme sur ses bords. En supposant toujours à notre cabinet des intentions loyales, un écrit qui inquiétait les noirs sur nos desseins caches, un blanc dont le regard les outrageait, une sentinelle qui n'entendait pas répondre à ses qui vive 9 on ne sait enfin, la moindre étincelle allumait un incendie dans ce foyer brûlant; le moindre choc de deux hommes était la lutte à mort des deux peuples. Mieux valait pour Haïti attendre la guerre d'une invasion incertaine que l'assurer par les traite's, et la commencer maîtresse de toutes ses forces, que l'ouvrir par l'abandon de ses citadelles.
Nous voici venus à la grande question, la question fondamentale, celle de la propriété politique , de la souveraineté. On pourrait dire : Les Haïtiens ont cëdé beaucoup ; nous devons, pour qu'il y ait transaction , céder quelque
chose, échanger un droit, c'est-à-dire une ombre contre des réalités. Mais le débat pourrait être long; un mot le tranche. La France peut vivre sans ce droit; elle peut vivre sans Saint- Domingue; elle vit depuis qu'elle Fa perdu; elle pouvait donc souscrire à Findependance. Les Haïtiens ne le pouvaient pas, car Findependance était pour eux la proprie'te; la propriété, la vie.
Arrives à ce dernier terme, on ne discute plus , la terre manque pour combattre.
Ce mot d'inde'pendance épouvante. On s'e'crie : Le Roi de France reconnaître Findependance de nègres revolte's ! admettre une république de plus au rang des états souverains ! se traîner sur les traces de la Grande-Bretagne d'une façon servile! donner au monde, donner à FAmerique surtout l'exemple de cette condescendance pour les succès de Finsurrection; le donner à la Jamaïque, à la Guadeloupe, à la Martinique, à Cuba, présenter aux esclaves de ces colonies la prime de la souveraineté', comme promise à quiconque tuera ses maîtres ! et faire tout cela pour de Fargent !
On pourrait répondre : Que fallait-il qu'on fit?
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ia guerre ? toujours la guerre ! et vous-même n'en voulez pas. On peut encore s'exprimer ainsi .-
D'abord , on ne fait pas ce qui vous afflige ou vous alarme. Une autre puissance Fa fait, dont on se borne à constater les œuvres ; une puissance qui inflige aux états comme aux simples hommes les conditions de la durée , le changement et la faiblesse ; qui a permis la découverte de F Amérique , la traite des hommes de Guinée, la translation de quelques cent milliers d'entre eux d'une rive à l'autre , un siècle de sécurité , de joie , d'opulence pour le petit nombre , un jour de réveil pour le plus grand. Cette puissance , c'est le temps. Elle fait pour chacun de nous bien pis que l'émancipation de Saint-Domingue , et nous nous résignons.
Si un cabinet étranger a eu le bon sens de reconnaître l'empire de ce pouvoir sansbornes, celui de tous dans lequel Dieu même se révèle le mieux , il faut louer quiconque suivra cet exemple de sagesse, au lieu de se mettre, comme cet enfant despote de Xerxès, à fouetter la mer. Mais ce n'est pas l'Angleterre d'aujourd'hui qu'on imite , c'est l'Angleterre du dernier siècle reconnaissant les Etats-Unis , c'est l'Espagne
traitant avec le Stathouderat, c'est Y Autriche se soumettant à voir s'élever au rang des peuples souverains les héros grossiers de FHelve'tie ; c'est le roi de France oblige' sans cesse, durant plusieurs siècles, à faire la paix avec des vassaux , félons et victorieux.
Si les événeniens accomplis au sein d'une des Antilles ne sont pas sans périls pour toutes les autres , la faute serait-elle à ceux qui avouent que ces événemens se sont accomplis , qui reconnaissent que depuis trente ans Haïti dépend de ses seules lois , que depuis trente ans ces noirs, courbés sur nos sillons, se sont relevés au bruit des discours imprudens et des folles discordes de leurs maîtres, que ces hommes ont vu qu'ils étaient quinze contre un, et sont partis de là pour former des armées , avoir des codes, dresser sur leurs côtes, et faire respecter leur pavillon. Cette révolution est comme toutes celles qui se succèdent ici bas, une expérience qui ne doit être perdue pour personne. Les colons de Saint-Domingue n'ont pu se défendre parles armes ; ceux de la Martinique et de Cuba se défendront par des lois.
Mais ces affranchis se constituent en répiibli-
que. Sans doute c'est un malheur, et FEurope y est accoutume depuis Guillaume Tell. On n'a pas vu que le voisinage de la Suisse ait communique à l'Empire des formes re'publicaines. La contagion des exemples politiques n'est pas si facile à transmettre qu'on veut bien le croire. Voyez comme la Charte royale franchit aisément les Pyrénées ! Comptez - vous que les nègres qui sont à deux mille lieues de vous aient plus d'ascendant , que leur législation ait plus de charmes ! Et puis après tout que fallait-il faire ? Noyer Saint-Domingue dans le sang passerait votre courage. Elever un mur de la Chine sur l'Atlantique , ceci passerait vos forces.
Enfin , cette republique a pour magistrats des mulâtres , pour citoyens des noirs. A ce regret, l'esprit le plus profond du dernier siècle , le président de Montesquieu , n'opposerait que des sarcasmes sur cet étrange orgueil des nuances de la peau humaine. Mais nous ne pensons pas avec ce grand homme que le préjugé fut entièrement inique et ridicule , en ce sens qu'il nous paraît ne' de quelque chose de plus sérieux que des différences de couleur.
Le blanc le plus stupide dédaigne à son insçii dans l'homme de couleur le plus éclaire une race jusqu'ici étrangère à ces conquêtes de l'intelligence qui ennoblissent la nature humaine * Accablée par les feux du midi , elle est passée de la mollesse à l'esclavage , de l'esclavage à l'avilissement. Attendons pour faire valoir les argumens philosophiques en sa faveur , que le Dieu qui l'a pétrie du môme limon que nous , lui permette de remonter une échelle de conséquences et d'effets contraires, sous l'influence féconde de la liberté. Bornons-nous à représenter que , si on découvre les avenues de Tombouctou , si là fleurit un grand empire , on n'obligera point ses citoyens , comme le proposaient nos négociateurs au roi Christophe $ à recevoir des brevets de blancs pour faire des traités de commerce avec eux, et au besoin leur adresser des ambassadeurs. Le crime des noirs d'Haïti serait-il donc d'habiter les Antilles ? Qui les y a transportés? Serait-il de n'être que des affranchis ? On a vu les affranchis dans le sénat romain. Ce serait bien plutôt d'être couverts de sang. Mais où et pour quelle cause le sang n'a-t-il pas coulé? La terreur du Cap fut-elle
( 5o ) la seule qui ensanglantât le dernier siècle, et la Saint-Barthélémy de l'affreux Dessalines, étaitelle de l'invention de cebarbare? Nous ne dirons plus qu'un mot. Le chef de l'église nomme les noirs de Saint-Domingue ses enfans , ses frères en Jésus-Christ. C'est nous-mêmes qui les avons conviés , qui les avons quelquefois contraints par le fer et le feu à entrer dans la première des sociétés humaines , la société religieuse 9 celle qui a pour code l'Evangile, et Dieu pour chef. Chrétiens qui ne vous indignez pas de compter les noirs dans la famille chrétienne , quel est cet orgueil qui s'offense de les voir prendre place dans la famille politique ?
Un dernier cri qu'on élève, en désespoir de cause, contre l'émancipation naît d'un autre sentiment de fierté blessé. On s'indigne de voir la couronne vendre ses droits à prix d'or. Aimerait-on mieux qu'elle les eût donnés? Car il est bien convenu que nous ne demandons pas qu'elle entreprenne à nos dépens de les reconquérir. Depuis quand le pécule de l'affranchi sent-il mauvais, comme disait ce roi d'Angleterre? Depuis quand la main du maître est-elle flétrie par la rançon du captif , à moins d'y atta-
•cher une philosophique réprobation? Il est beau de dédaigner l'or; mais condamner celui qui est le prix d'un échange , c'est condamner la société même , puisque y regarder de près, on verra que c'est d'échanges et de salaires qu'elle -se compose. Tous les princes ont infligé quelquefois ou payé des tributs au gré de la fortune : ne nous plaignons pas de voir venu notre tour de recevoir ceux de l'étranger. La Sainte Alliance n'a pas cru s'avilir en exigeant de nous des indemnités pour le dommage de ses longs revers ; et le moment nous semble de tout point singulièrement choisi par ceux qui trouvent dans ce mot d'indemnité une humiliation pour la couronne.
Tous ces regrets ne s'attachent pas à ce qu'ils expriment. Ce qui les inspire, c'est la douleur de voir Saint-Domingue indépendante ; et cette douleur ne peut changer les faits; et les faits démontrent un cinquième principe auquel nous pouvons hardiment nous attacher; c'est que le statu quo une fois reconnu absurde et l'invasion insensée , il nous fallait transiger. Cette transaction devait assurer à la France des privilèges, aux créoles des dédommagemens.,
à la nation haïtienne un titre. Cette transaction existe. L'ordonnance du 17 avril a tous les caractères des actes de ce genre : chaque partie fait des sacrifices ; les Haïtiens livrent cent cinquante millions et plus ; les colons de'posent une espérance ; la France abdique un droit. Avons-nous à nous plaindre de notre partage? On ne le pense pas ; et si un traite pur et simple eût consacre ces stipulations , si la France eût négocié avec Haïti de puissance à puissance , si elle eût placé ainsi sur le même niveau les deux états, non seulement la couronne eût été dans son droit; mais encore qu'aurait-on pu opposer à ses conseillers repoussant toutes les plaintes, détruisant tous les regrets par ce mot qu'un éloquent adversaire de l'ordonnance royale prend soin de nous fournir : il y avait force majeure.
Dès lors la discussion change de nature. Il ne s'agit plus des clauses qui devaient être stipulées , mais de leur mode. Et le dirons-nous? jusques là l'autorité, en veillant aux intérêts du pays, ne faisait que remplir sa tâche. C'est ici que commencent nos éloges.
L'unique rapport sous lequel on préfère le traité à l'ordonnance royale , c'est que ses
( 53 ) formes plus connues et la participation des contractans à ses clauses donnent des garanties de dure'e qu'un acte solitaire, impe'ratif, inusité , ne saurait offrir. Mais ces garanties , les veut-on pour la France? Nous l'avons déjà dk, elle n'enapasbesoin. Elle adesgagesdansla prudence de tous les hommes , dans la tendresse de> toutes les mères. La, signature des chefs ne vaudrait pas les cris.de joie qui vous disent si bien que cette population de parvenus à la propriété , à l'indépendance et à ses douceurs , ne veut pas avoir à brûler une troisième fois pour les défendre les habitations; déjà brûlées à deux, reprises pour les conquérir.
Il est vrai que les garanties dont on parle , on les invoque dans l'intérêt d'Haïti, dans l'intérêt sans doute aussi de la loyauté française. On eût voulu quelque chose de saint comme un traité> d'auguste comme la loi. Mais la nature de la la loi s'oppose à l'attribution qu'on prétend lui donner., La puissance législative existe pour le pays , non pas pour l'étranger. Les prérogatives des Chambres , l'équilibre et la pondération des pouvoirs, ce sont là des arrangemens.de famille. L'étranger ne connaît que le Roi. Dans
tout ce qui regarde le dehors, le Roi rassemble tous les pouvoirs; il représente tous les droits. Le Roi, c'est la France.
Restent donc les traités. Qu'eussent-ils donne de plus qu une promesse souscrite du seing du Roi de France, et c'est ce que l'ordonnance consacre. Elle peut être rapportée; quel traite ne peut être enfreint? La loi elle-même n'est pas immuable. La majorité qui les fait est mobile comme les ministères qui président aux déterminations royales. Rien ne serait assuré sous le soleil, si un acte qui met des conditions à prix d'argent ne l'était pas. L'intérêt d'Haïti nous répond de ses engagemens; les nôtres lui sont garantis par l'honneur du Roi et de son peuple. Les choses sont égales.
Qu'eûtfait un traité pur et simple? nous aurions vu Charles X et Jean-Pierre Boyer s'envoyer des plénipotentiaires , se promettre paix et amitié aux conditions prescrites par l'ordonnance du 17 avril , en foi de quoi les ministres des deux états auraient signé, sauf les ratifications de* Charles X et de Boyer. Ce protocole rappelle les lettres du chef qui écrivait, au commencement du siècle : Le premier des noirs au premier des
( 55) blancs. On assure que ce rapprochement blessait le général Bonaparte jusqu'à Fépiderme.
Les partisans les plus chaleureux du système de rinde'pendance ne peuvent méconnaître que la seule approche d'une telle innovation dans les usages, les lois, les idées, soulevait autour de Fautorité suprême un nuage de préventions au milieu duquel il était mal aisé de porter la lumière. Il est très vrai que sanctionner l'œuvre de l'insurrection est une grande affaire en politique ; légitimer les fruits de la dévastation et du carnage n'est pas une moins grande affaire en morale. Une foule de sentimens personnels venaient compliquer ces questions délicates , et les obstacles du dedans s'agrandissaient de ceux qu'on connaît au dehors.
L'opposition ne paraissait pas les voir, et faisait bien. Quand elle aperçoit un but désirable, elle le signale, y pousse le pouvoir, revient à la charge jusqu'à ce qu'elle ait obtenu le succès de ses vœux; les obstacles qui peuvent se rencontrer sur la route n'arrêtent seulement pas ses regards : le ministère est là pour les les aplanir. Quand il l'a fait, quel qu'il soit, la justice, suivant nous, veut qu'on les signale.
La forme souveraine qu'on a prise a rendu tout facile. Le Roi ne sanctionne pas l'insurrection ; il la nie : Haïti se rend. Il parle en suzerain qui a des droits et des armées; Haïti se soumet. Il exige des tributs ; Haïti les paie. A ce prix le dernier anneau de la chaîne qui lia Saint- Domingue à la France tombe brise'. Mais c'est la France même qui le détache ; et sans doute cet anneau , forme presque d'un simple souvenir, était quelque chose de solide et de pesant puisqu'on donne 1 5o millions pour le déposer.
Nous l'avouons, ce langage que la France devrait plus souvent parler, nous fait plaisir à entendre, et ce n'est pas pur orgueil; en politique la hauteur et la force sont l'une à l'autre effet et cause.
La France n'avait que des prétentions acces^ sibles au litige. Les plus incrédules savent que ces prétentions étaient légitimes : qui pourrait le contester quand Haïti le déclare ?
Un traité eût donné à cette nation nouvelle un titre qui ne pouvait plus être déchiré : nous l'avions irrévocablement reconnue. Ici notre reconnaissance est conditionnelle : la conces-
sion tombe aux yeux de la justice comme à ceux du monde , si les conditions ne sont pas remplies.
On demande ce que nous ferions alors. Le Roi déclarerait son ordonnance abolie ; et si vouscroyez que nos droits étaient quelque chose avant d'être consacres par l'aveu d'Haïti , ils resteraient à tout le moins ce qu'ils étaient auparavant : ils seraient de toute nécessité quelque chose de plus.
On nous accordera sans doute qu'il y a une force dans le sentiment du bon droit, et en conduisant leurs troupes sur les rivages d'Haïti, s'il fallait en venir là , nos généraux pourraient mettre à l'ordre du jour : ces noirs défendent une mauvaise cause : ce sont eux qui l'ont dit.
Il y a mieux : on pourrait alors courir les chances d'une invasion; la guerre ne serait plus impossible parce que la paix non plus ne le serait pas. Les noirs verraient où nous en voulons venir : ce ne serait plus pour ce million d'hommes une question de vie et de mort.
Il y a donc une dignité véritable dans l'acte d'affranchissement : non pas cette dignité vide et frivole, hochet puérile des vieux pouvoirs.*.
( 58 ) mais celle qui naît du sentiment du droit et de la force, et qui les fait respecter. On objecte qu'on eût, mieux que par cet air de commandement et de menace, servi les inte'rèts de la majesté royale , si on ne l'eût pas exposée par Farticle ier à se trouver aux prises^avec des difficultés diplomatiques sans nombre, et à être contrainte de fléchir ou de tirer inutilement Fépée. Cet article , par lequel le Roi de France règle les taxes d'un état indépendant , arrête le tarif de ces douanes étrangères , prononce sur les conditions réservées aux autres pavillons , est en effet d'une rédaction mauvaise. Il était si simple de se borner à déclarer que les droits payés par les vaisseaux français seraient toujours réduits de moitié sur ceux que paierait le pavillon le plus favorisé après le nôtre. Mais ce vice n'a rien qui puisse inspirer de sérieuses alarmes. I/univers politique se compose de telles masses aujourd'hui, que, pour Fébranler, il faudra désormais des intérêts plus grands. Il n'est plus qu'un ordre de différends qui puisse ensanglanter une arène où les deux mondes tout entiers descendront la première fois qu'elle sera ouverte ; et c'est ici le principal avantage de For-
( 59) donnance royale. Nous en avons si gnale'ia fierté : il faut maintenant en reconnaître la sagesse.
La France n'est pas , par sa position continentale , indépendante de l'Europe comme l'Angleterre : elle ne Test malheureusement pas non plus par sa politique. La longue occupation de la Péninsule nous maintient dans ce qu'il y a de pis au monde , une position fausse. Traiter avec le gouvernement d'Haïti , c'était heurter de front les principes de la Sainte Alliance, devant laquelle nous affaiblit cette plaie saignante; c'était de'clarer la guerre au gouvernement espagnol, qui revendique une portion de Saint-Domingue , ce gouvernement , que nous avons rétabli à main armée, dont nous occupons, à titre d'amis, d'auxiliaires, de deïenseurs, la capitale et les places fortes.
L'Angleterre , en traitant avec Colombie et les autres républiques d'origine espagnole , e'tait, à tous égards, dans une situation meilleure. Outre qu'elle n' e'tait pas entrave'e par mille liens qui nous attachent aux perplexite's du cabinet de Madrid, elle ne faisait qu'admettre un fait. Nous , au contraire , nous ne pouvions négocier avec Haïti sans proclamer un
droit, c'est-à-dire sans opérer une véritable révolution dans le système politique qui régit Fancien monde; sans donner, de prime-abord, gain de cause au nouveau; sans prendre la responsabilité de l'ébranlement qu'une telle détermination pouvait communiquer à l'Europe entière. C'était là incontestablement de sérieuses difficultés. Le traité que nous avons dit les affrontait toutes.
Mais le Roi n'a point traité avec les nègres insurgés. Le chef de famille a émancipé quelques-uns de ses enfans, et personne, sans doute, ne songera au dehors à lui contester cette prérogative. Personne ne pourra se plaindre ou même s'irriter de procédés par lesquels nous laissons indécises, tout en les mûrissant, les grandes questions de droit public qui occupent et partagent les deux hémisphères.
De cette manière, nous n'avons pas prononcé sur le sort de la portion espagnole de Saint-Domingue, et s'il y a des inconvéniens d'ordre commercial dans cette partie de la rédaction , des clauses additionnelles que nous ne connaissons pas y ont nécessairement pourvu. Cette lacune ne nous paraîtrait pas compenser un immense
(6i ) avantage d'ordre politique. En faisant valoir les droits de la France , on a respecte' ceux de l'Espagne. Le cabinet de Madrid ne saurait donc trouver dans l'affranchissement d'Haïti une hostilité'. Peut-être y trouve ra*t-il une leçon?
C'est là un des bons côte's de cet acte , qu'il ouvre une issue au terrible de'file dans lequel e'tait presse le gouvernement espagnol entre son impuissance et son orgueil. Le roi Ferdinand doit juger enfin la situation de son peuple et celle de ses colonies. L'Amérique est perdue pour lui sans retour. Ce continent immense e'tait presque cle'sert ou sauvage, il y a trois cents ans ; quelques aventuriers le conquirent : le temps y a semé des nations qui ont grandi ; l'Espagne n'est pas assez forte pour comprimer leur croissance. Quand elle veut l'essayer , ses soldats et ses vaisseaux de'sertent; c'est elle qui déjà voit les jeunes pavillons menacer ses rivages. Qu'elle fasse comme nous. Quand les nègres de Saint-Domingue prennent place parmi les nations , quand le chef des fils de Louis XlVles introduit de sa main royale dans la grande famille des peuples indépendans , qui pourrait s'étonner que la race de Christophe Colomb et
It
( Ca ;
tle Fernand Cortez , unie à celle des Aztèques et des ïncas , prétendît au même privilège ? Quand Haïti obtient de la France que ses lisières soient brisées \ qui pourrait croire son orgueil interressé à nier que le moment soit venu pour tout un hémisphère de secouer , d'abjurer la tutelle d'un coin de notre Europe ? Que notre exemple enseigne à FEspagne l'unique moyen qu'elle ait de puiser encore dans les mines du Pérou et du Potose. Mais qu'elle se hâte ; car demain ces mines auront des trésors pour tous les peuples de la terre , excepté pour elle.
Nous nous sommes mis en mesure de lui proposer notre médiation, si elle a la sagesse de nous écouter. Si cette grande leçon est perdue, elle n'aura pas le droit de se plaindre que nous imitions l'Angleterre , la Suède , les Pays-Bas , le Mecklembourg , car nous ne pouvons rester seuls éternellement étrangers à ces richesses au partage desquelles la fortune nous convie. Déterminé par le vœu des peuples, notre mouvement entraînera les rois ; ils puniront l'Espagne de n'avoir pas su se plier à une transaction glorieuse , en se résignant au spectacle de ce nouveau monde qui s'élève, et le plus grand pro-
ces des temps modernes se trouvera juge sans retour comme sans secousse.
Les considérations qui précèdent ont démontre suffisamment que , si la couronne pouvait proce'der par un traite' à la reconnaissance de Saint-Domingue , l'acte d'e'mancipation est sans reproche. En faisant autrement , on a fait mieux. Le de'bat se re'fugie donc dans des discussions de formes ; nous dirions des discussions de mots, si une foule de questions, iie'es à toutes les racines de notre droit public , ne s'y rattachaient pas. La main qui les soulève est puissante. Il est des hommes qu'on peut destituer de leur pouvoir; mais, comme on ne les destitue pas de leur génie, on ne fait qu'ajouter à l'empire de l'éloquence le cre'dit de la disgrâce.
Voici les dernières objections , ce semble , dans toute leur force : l'ordonnance royale du 17 avril est une pièce sans caractère et partant sans le'galite'. Elle ne remplit ni les conditions d'une loi , puisqu'elle n'a pas e'te' votée par les Chambres, ni celles d'un traite', puisqu'elle n'est pas bilate'rale : une seule partie l'a souscrite. Qu'est-elle donc? De deux choses l'une, ou on
reconnaît le gouvernement d'Haïti, alors ilfal*îait négocier franchement avec lui, et on ne Fa pas osé; ou on regarde Saint-Domingue comme faisant partie du sol français , et on ne pouvait fixer ses destinées sans le secours des Chambres* De tous points la mesure est inconstitutionnelle *, parce qu'elle prélève des impôts , fixe les taux des douanes , dispose de la propriété des citoyens , fait plus enfin : aliène le sol français sans le concours de la puissance législative.
Ces accusations sont graves. Si elles portaient la conviction dans notre esprit, voici quelle serait notre réponse : L'ordonnance est peut-être un acte indéterminé dans ses formes , comme la plupart des choses humaines ; elle se ressent de la situation fausse et violente où la France était placée : mais qu'y faire? c'est une choseutile à la France , sinon une chose légale. Les révolutions n'étant jamais prévues parles législateurs, on n'a pas institué d'avance desformes régulières pour les clore. Les temps en décident; témoin la Charte. Aussi, un homme d'esprit regrettait que l'ordonnance du 17 avril ne s'appelât point Charte d'émancipation; et le mot eût été excellent s'il eût été constitutionnel*
*tffiâ
Les rois de France ont dépose le 4 mai i8i4 la prérogative de donner des Chartes.
Presses de trouver un nom à cette œuvre de la sagesse royale , nous dirions que c'est une formule à l'usage des princes qui veulent céder au temps avec honneur et profit ; mais il y a beaucoup mieux à dire. L'ordonnance a des caractères légaux ; nous allons les assigner. Commençons d'abord par y distinguer deux choses : ce qui regarde le dedans, ce qui regarde le dehors. Cette distinction nous rendra facile d'en fixer la nature; car ces deux choses sont toujours reunies dans les actes diplomatiques. C'est en effet pour le pays qu'on stipule avec l'étranger. Tout acte diplomatique est bon si ce qui touche à la politique extérieure est conforme aux intérêts de la France. Il est constitutionnel si ce qui touche à la politique intérieure est conforme au droit public des Français.
L'acte qui nous occupe est-il bon et constitutionnel? Sachons d'abord s'il est réellement diplomatique.
Il le sera si Haïti est un gouvernement étranger pour nous; il ne l'est point si les Haïtiens sont les sujets du Roi de France.
Or , les Haïtiens étaient nos sujets de droit ; eux-mêmes Favouent. Mais ils formaient un gouvernement étranger de fait , un gouvernement de fait antérieur à notre gouvernement légal , celui auquel la restauration a donne naissance , celui dans lequel le Roi a déposé les attributs de la puissance illimitée des derniers règnes. Dans cette situation , comment les considèrerons-nous?
S'ils sont les sujets de la France , l'ordonnance d'émancipation est inconstitutionnelle sans contredit d'un bout à l'autre ; car elle prélève , elle assied sur eux des impôts; elle les retranche même de la communion politique des Français ; et quand les amis du ministère objectent que la Charte donne au Roi pouvoir absolu sur les colonies, ils prouvent seulement qu'ils n'ont pas lu la charte. Son texte porte que les colonies sont régies par des lois et des règlemens particuliers : or , le régime des lois n'est pas celui du bon plaisir. Se peut-il que , Ja onzième année de la monarchie constitutionnelle, on ait besoin de rappeler de telles maximes?
Reste toujours la question : les Haïtiens sont-
( 67 ) ils les sujets du Roi de France ? Et cette question , qui devait la résoudre ?
Du moment qu'il y avait doute , la solution appartenait à la Couronne. Voici pourquoi :
S'il y avait doute , c'est que le fait et le droit notaient pas d'accord. Le fait plaçait Saint- Domingue dans la sphère de la politique extérieure. Par le fait , on ne pouvait avoir avec ses peuples que les relations de l'étranger à l'étranger , c'est-à-dire des relations diplomatiques , et ces relations sont essentiellement du domaine de l'autorité' royale : elles n'appartiennentpas à sa prérogative suprême, parce que le pacte fondamentale Fa voulu. Ce pacte l'a voulu parce que la nature des choses le commande. Les Chambres ne peuvent pas intervenir dans l'action de la diplomatie , parce que le propre des affaires de cette sorte est précisément d'exiger tout ce qui est contradictoire à l'idée d'assemblée délibérantes , circonspection, ménagemens, secret.
Seulement , cette grande initiative une fois prise par les Conseillers de la Couronne , les Chambres rentrent dans leur droit d'examiner si l'acte diplomatique qui est survenu a res-
pecté tout ce qui est sous leur garde commune : et les intérêts et les droits de la France. Ils n'auront fait ni l'un ni Fautre , s'ils ont pris pour des étrangers des Français.
Comment les Chambres prononceraient-elles sur ce débat ? On le sait. Tout le monde avoue que dans la position des choses on pouvait faire un traité pur et simple. L'attitude d'Haïti, depuis trente ans , eût suffisamment motivé cet usage de la prérogative royale. Le moyen de prouver à Charles X , malgré lui , que le président Boyer est au nombre de ses sujets !
La condition de l'ordonnance royale est donc fixée. Quel sera son nom?
Les instrumens diplomatiques sont de deux sortes ; les uns bilatéraux , tels que conventions , trêves, traités, etc. Les autres, de propre mouvement , tels que déclarations de guerre , sommations , manifestes , etc. Les premiers tiennent à l'état de paix. Car les deux parties , comme dit Grotius , se parlent en se donnant la main. Les seconds tiennent à l'état de guerre. Les deux parties se regardent en face , et ce n'est pas pour discourir. L'une seulement
s'adresse à Fautre afin d'offrir ou d'implorer la paix.
Ici évidemment le Roi de France et Boyer ne se donnaient pas la main. Faut-il nous en plaindre ?
Il y avait état de guerre; car, depuis le dernier coup de canon tire' en 1 8o4 , nul traite' n'a rapproche les deux pays. Nous aurions pu, sans violer le droit des gens , embosser hier nos fre'gates devant* lès ports d'Haïti, et foudroyer ses remparts. Comment donc s'étonner que, des deux parties , l'une seulement s'adresse à l'autre? Elles sont bellige'rantes; elles ne contractent pas. Dès lors Charles X se montre sur les rivages de France à la tête de ses flottes et de ses armées ; un parlementaire lance ses injonctions dans le camp ennemi; à la vue du drapeau blanc , l'ennemi baisse les armes. Heureux de consentira être traités une-dernière fois, après quarante ans, du nom de sujets, à recevoir des règlemens commerciaux, à payer une contribution de guerre , tout cela pour pacifier l'avenir, ils répondent à ces conditions par un cri de vive le Roi! vive la France /. . . On ne sait si on a une manière de sentir à part; mais il nous semble
( 7° ) que ce cri là doit retentir de notre côte de l'Océan dans tous les cœurs.
L'acte du 1 7 avril est une sommation pure et simple ; elle a obtenu sans effusion de sang ce qu'eût obtenu la victoire ; sachons en jouir. Nous n'avons pas le droit de nous montrer blase's sur les victoires utiles à la France et à l'humanité'. La sommation à laquelle Haïti s'est rendue est conforme , en tout ce qui relève de la politique extérieure , aux. droits des nations et aux usages de la guerre , ainsi qu'aux intérêts de la monarchie et à la prérogative du trône. Reste à savoir si , pour tout ce qui regarde la police du dedans, elle est conforme à nos lois.
Ici , une question immense a été soulevée. Le Roi peut-il, sans le concours des Chambres, céder à l'étranger des portions du territoire national? D'un coté, on a le droit de paix et de guerre, et le silence de la Charte; de l'autre r ce principe que nul ne peut être distrait de ses juges naturels, cette règle que la circonscription des départemens ne doit être modifiée que par un acte législatif, les précédens des anciens jours de la monarchie , enfin , plus que tout, ce
( 71 ) frémissement des cœurs français à la pensée de laisser dépendre des fautes d'un ministre lâche ou mal habile la déportation de peuples tout entiers hors des limites, des lois , du nom de la patrie î H est heureux que les sollicitudes constitutionnelles de nobles esprits agitent ces principes, les exposent devant l'opinion, nous accoutument à les méditer et à les comprendre. Le reste ira de soi-même. Le temps est le plus sage des législateurs.
Ce qu'il importe d'établir ici , c'est qu'il n'y a point cession de territoire. Faut-il le répéter encore? La chaîne qui attacha l'île de Christophe Colomb à la France a été brisée par la faux du Temps ; le vent des révolutions en a dispersé les débris : nos mains ne les eussent pas rassemblés. Si le Roi a revendiqué des souvenirs dans l'intérêt de notre prospérité, accuserez-vous ses ministres d'avoir donné ou vendu Haïti , quand on n'a rien cédé qu'un droit, c'est-à- dire une prétention, c'est-à-dire des chances de guerre, c'est-à-dire la pensée de retourner engraisser les plaines de Saint-Domingue de notre or et de nos soldats. On a cédé tout au plus des champs de bataille où nous ne campions pas encore;
( 7* ) on a cédé des tombeaux qu'il fallait aller conquérir à deux mille lieues de nous.
A vouloir se renfermer dans la rigueur du droit constitutionnel, on trouverait que la Charte n'a rien d'exprès sur cette grave matière; et à supposer ce que les Chambres sauraient bien y lire au besoin, on rencontrerait une autre difficulté, subtile comme toutes ces objections , mais curieuse.
Haïti n'a pas appartenu à la France depuis que nous pouvons demander compte à l'autorité royale de ses actes. Si le Roi de France voulait céder la Navarre, réunie à la couronne par Henri IV, deux règnes avant la réunion de Saint-Domingue, en serait-il empêché par la Charte?
De ses sables mouvans , on passe à un sol plus ferme. Une des conditions tutélaires du pacte fondamental, est cet article qui veut que l'Etat ne puisse réclamer le sacrifice d'une propriété que pour cause d'intérêt public , légalement constaté , et avec une indemnité /?re>alable. C'est assez dire , ajoute-t-on , que la Couronne n'a pu disposer légitimement des biens des maîtres en faveur de l'esclave révolté.
Sans doute , et elle ne Fa pas fait. Comment s'y fut-elle pris pour le faire , lorsque depuis trente années , le tribunal qui adjugea le champ des fils paisibles de l'Amérique , aux fils sanglans de FEurope , le tribunal de la force Fa transféré de cenx-ci aux enfans de FAfrique l Le moyen de donner des indemnités préalables aujourd'hui, pour des désastres vieux d'un quart de siècle ! Le moyen de faire constater légalement à une révolution la cause d'intérêt public au nom duquel sa furie déplace , comme on Fa dit si bien , la borne de tous les héritages !
La Charte a parlé de propriétés, non de droits; ce qui n'est pas la même chose : la preuve c'est que nul ne s'en contente; la preuve encore, c'est qu'on ne donne pas le même prix d'un champ et d'un procès. Ici le procès c'était la guerre. Si vous établissez que, pour traiter avec Haïti, laFrance étaitobligée envertude la Charte d'obtenir le sacrifice des prétentions du créole en constatant la cause d'utilité publique par une loi préalable , dans quel dédale de conséquences imprévues n'aurions-nous pas à nous égarer ? Il résulte d'abord de ce principe que la question di-
plomatique à laquelle celle-là se rattache, devait occuper d' abord les chambres; et une loi préalable sur des négociations pendantes, serait une violation de la prérogative royale. Ce serait de plus, nous Favons vu, un impraticable procédé: qui de nous voudrait du ministère à pareil prix?
Il en résulte que , si la France est tenue d'exiger d'abord des créoles le sacrifice de leurs droits, c'est elle qui leur doit une indemnité, non point Haïti; et cette indemnité est due, non pas en échange des propriétés , puisque là ce n'est point la France qui les a ravies et les possède , mais en retour du refus que fait la France de les reconquérir
Il en résulte que la France doit la guerre aux créoles , que c'est une servitude dont elle ne peut se racheter que pour cause légalement constatée et avec une indemnité préalable. Et d'où viendrait ce droit extraordinaire ? Nous ne le savons pas. Où mènerait-il ? A quelque chose de bien simple , la confiscation de la couronne de France au profit des colons de Saint-Domingue. Ce sont eux qui ont le droit de consentir à la paix, de déclarer la guerre.... Ces prétentions tiennent à ce que l'on confond deux choses
(7*) que nous avons distinguées au début de cette longue discussion, que Fordonnance royale ellemême semble n'avoir pas séparées, la chose privée , ou la propriété des colons , et la chose publique, ou la souveraineté de la France. La chose privée a péri par force majeure : la tempête soulevant les flots a envahi le rivage et tout emporte ; l'état doit à ses citoyens compassion et secours , rien de plus. I/ëtat ne fait point la guerre à la tempête , à l'incendie , à la guerre elle-même pour ravir à ces fléaux leur proie engloutie; seulement il vient à l'aide des victimes, et c'est ce que Fhonneur comme Fhumanitë nous commandait en faveur des fugitifs de cet Illion pour jamais détruit.
Il ne faut pas se tromper sur la nature du tribut que promet Haïti : on pourra, on devra l'employer à cicatriser cette plaie douloureuse dont saigne la patrie même. Mais les 1 5o millions garantis à la France sont, comme les 80 millions de la Louisiane , le prix de la souveraineté; autrement quel eût été l'office du monarque dans cette intervention singulière entre les propriétaires de droit et de fait ; celui d'un fondé de pouvoir, sans doute? Ceci suppose un mandat;
( 76 ) le mandat suppose le droit de le donner, de le refuser, de le reprendre : et en effet, nous voyons qu'on demande compte à la couronne de sa délégation. Une fois encore , les sujets prennent la place de prince , parce qu'on jette le prince dans les inextricables resa-ux. des ■ intérêts particuliers auxquels il ne doit pas descendre. La vente est que le Roi n'est le fonde de pouvoir de personne; il ne peut traiter que des questions d'e'tat ; il ne stipule qu'au nom du pays et du trône : il est le Roi.
C'est ici seulement que l'ordonnance royale pourraitètre taxe'e avec quelque apparence d'expressions inconstitutionnelles, si elle ne devait recevoir promptement, dans ses dispositions financières, la sanction de la loi. Les 1 5o millions qui sortent des coffres d'Haïti , pour entrer dans les nôtres, deviennent des deniers publics; la loi seule peut en déterminer l'usage dans le sens des intentions royales. Ce sont là des choses de telle évidence , qu'on ne saurait y insister. Nous croyons qu'il y aura intervention des Chambres, comme nous croyons qu'il y aura un budjet.
Nous pensons avoir prouve' ce qui est dans notre conviction profonde , que l'emancipa-
as
( 77 ) tion de Saint-Domingue , éminemment utile par le fond , n'est pas moins légale par sa forme ? c'est-à-dire qu'elle réunit toutes les conditions d'une bonne , d'une sage , d'une loyale politique. La France avait besoin de Saint-Domingue ; Saint-Domingue est rendue à l'industrie française. L'acte, qui consacre cette conquête, a résolu le problème 3 d'élever Haïti au rang des Etats libres sans outrager la sainte alliance , de concilier les préjugés de l'ancienne France et les intérêts de la nouvelle , de conclure une révolution sans sortir des voies légales. Là enfin, Charles X, entraîné par le vœu de ses peuples à une grande concession , cède comme le pouvoir doit céder ; il agit en père , il parle en roi.
On peut affirmer que cette transaction sera féconde en bienfaits pour la France ; elle écarte de nous sans retour le fléau d'une guerre coloniale qui, une fois follement allumée , aurait pu s'étendre d'un bout des deux hémisphères à l'autre. Une multitude de Français qui ont le malheur de vivre exilés au cœur de la France , achèveront d'y retrouver une patrie quand ils auront à la place de l'héritage lointain de leurs pères
un toit modeste à léguer à leurs fils. 1 5o Millions viendront doter de capitaux inattendus notre industrie etnotre agriculture, en même temps que Tune et l'autre s'enrichiront des trésors que Saint- Domingue 9 aggrandi parla liberté', promet à notre commerce. Le mouvement , imprime à nos ports, se communiquera de marche' en marche', d'atelier en atelier jusqu'auRhin et aux Pyre'ne'es. Tout le monde sait que FAngleterre s'est trouve'e avoir gagne' à l'émancipation des Etats-Unis, et la république de Washington n'avait pas fait pour la mère -patrie ce que les affranchis de Sait-Domingue ont senti le besoin de faire pour nous.
La politique qui nous garantit tous ces biens me'rite nos hommages, parce qu'elle est appropriée aux besoins de notre gloire comme de notre prospe'rite'. Elle est empreinte de cet esprit de conciliation et de force sans lequel le gouvernement français ne peut semer autour de soi que de'sordres , honte et malheurs ; avec lequel il peut tout entraîner après soi, au dedans et au dehors. La restauration est ne'e avec le devoir d'assurer nos destine'es, c'est à dire les siennes par l'autorité' de la mode'ration et de la
( 79 ) sagesse. La paix intérieure par l'alliance des Bourbons et de la liberté' , la prépondérance nationale par la paix extérieure , c'est-à-dire la médiation et la neutralité armée, tout est là pour elle aussi bien que pour nous. Il y a dix ans que nous répétons ces maximes , et tout ce qui se passe les a confirmées. La Couronne ne les a pas appliquées une fois que le cœur du Prince ne dût être heureux de ce qu'il découvrait dans les nôtres.
L'émancipation de Saint-Domingue est un événement glorieux : l'avenir l'apprendra. Sans défier l'Europe , Charles X a fixé les destins de l'Amérique. Il a fait, sans secousse , passer la force du côté de la raison et de la sagesse. Les rois se demandaient s'il y avait convenance à traiter avec tous ces peuples nouveaux. Il y aura nécessité.
Ici se dévoile toute la grandeur de la question qui vient de nous occuper. Il ne sagit de rien moins que de l'ordre social tout entier. La découverte de l'Amérique avait fait une révolution : ceci la consomme ; mais elle n'a rien dont se doivent effrayer les trônes. C'est une révolution qui se manifeste par les progrès des arts, par
( 8o ) les conquêtes du génie, par le développement des jouissances de la civilisation ; qui fortifie les pouvoirs en adoucissant les mœurs publiques, en embellissantlaviedespeuples; la même qui multiplia autour de Louis XIV les prestiges de la gloire littéraire , qui fait depuis cent ans de la Grande-Bretagne , sous l'influence d'une aristocratie habile , une terre d'opulence et de liberté; la même enfin qui éclaira d'un jour nouveau le monde antique, lorsqu'à côté des monarchies de l'orient, s'élevèrent sur un rivage opposé, comme d'utiles rivales , les industrieuses colonies d'Athènes, de Carthage, de Syracuse. C'est ainsi que la navigation heureuse de Christophe Colomb a changé la face du monde moderne ; et à tout ce que cette grande mine de tout un hémisphère va livrer de richesses à nos contrées, on pourra croire qu'elles sont découvertes pour la seconde fois.
Grâces soit rendues au Prince dont le règne verra s'accomplir ces pacifiques merveilles ! Le commerce français n'a pas en vain élevé jusqu'à lui ses doléances loyales: il les a entendues; et tel est l'heureux destin d'un Roi de France qu'un mot de sa bouche fait cesser les alarmes sur les
( 8.i ) deux rives de l'Atlantique , rend heureux ceux même de ses sujets qui ne vivront plus sous ses lois , et ouvre à son peuple dessourcesprofondes de prospérité'. Ce règne qui commence à peine, ce règne, dont une politique déplorable semble avoir pris à tache de gêner, de corrompre et d'attrister les commencemens , a déjà vu s'affermir les trois bases sur lesquelles doit reposer l'avenir de notre patrie : la monarchie , par l'application la plus facile de la loi fondamentale de Fhe're'dité ; les formes de la Charte par, un serment auguste ; enfin , cette puissance industrielle et commerciale , qui est le lien , le nerf des sociétés civilise'es, par un acte me'morable de sagesse. Avec ces trois choses, tout sera sauve. Des passions et des fautes troubleront encore le cours de nos destinées ; mais ces maux passeront en même temps que leurs auteurs, et, comme la reconnaissance des Français , le bien seul restera.