CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
Lorsqu’à l’occasion d’un accident, l’homme de l’art examine successivement toutes les parties du corps d’un blessé, que cherche-t-il? 11 veut constater si tout est à l’état normal, et, de plus, si quelque phénomène particulier ne viendra pas le mettre sur la trace d’une lésion. C’est dans ces examens minutieux qu’interviennent les organes des sens, et dans nombre de cas, un symptôme bien constaté fait tout le diagnostic.
Parmi les phénomènes physiques que l’on peut observer alors, les uns sont évidents pour tout le monde : l’hémorrhagie, par exemple; d’autres sont rencontrés comme par hasard ou à l’occasion de recherches faites dans le but de les constater. Dans ce groupe rentrent les symptômes constitués par des sensations spéciales, perçues par la main du chirurgien ; et parmi ces dernières se présentent les différentes crépitations.
La crépitation peut être fournie par deux surfaces | fracturées qui frottent l’une contre l’autre ; elle peut tenir à l’écrasement de caillots sanguins, aux glissements de certains corps synoviaux, ou bien encore elle peut être
le résultat de la présence des gaz que l’on déplace dans le tissu cellulaire. Toutes ces crépitations ne peuvent être définies, ce sont des sensations ; chacun peut se les figurer; mais ici, comme dans toutes les recherches cliniques, l’expérience, l’exercice du sens du toucher interviennent pour éclairer sur la nature de la sensation. On peut bien dire que telle crépitation est dure, rude, sèche, que telle autre est fine, douce, humide, mais rien ne vaut la perception.
L’épanchement ou l’infiltration des gaz, quelle qu’en soit l’origine, constitue soit des tumeurs, soit des soulèvements vagues donnant lieu au phénomène de la crépitation gazeuse. Le symptôme, quand on le perçoit, est tellement net que l’on n’hésite pas à se prononcer. Cette crépitation due au déplacement des gaz contenus dans les mailles de nos tissus, constitue le caractère principal de l’emphysème. L’accumulation d’un gaz dans une partie restreinte du tissu cellulaire peut former quelquefois une tumeur molle, sonore à la percussion, c’est encore de l’emphysème. Mais, dans ce cas particulier, le phénomène important de la présence des gaz, c’est encore la crépitation.
L’emphysème , symptôme de plusieurs affections différentes, ne constitue pas une maladie devant prendre une place à part dans les cadres de la nosologie. Cependant, dans quelques cas, l’infiltration gazeuse envahit la presque totalité du corps, transforme l’homme en un être véritablement monstrueux, et constitue alors ie symptôme dominant, au même litre que l’anasarque, c’est-à-dire l’oedème généralisé. Ces grands emphy-
sèmes, comme les a appelés M. Malgaignc, doivent être envisagés à part ; mais nous ne voyons pas de raisons suffisantes pour les considérer comme une maladie, alors qu’ils ne sont que l’exagération d’un symptôme.
La formation de l’emphysème peut tenir, soit à l’entrée de l’air atmosphérique au milieu de nos tissus, soit à l’issue des gaz contenus dans les différents organés (poumons, intestins), soit enfin à la formation spontanée d’un semblable fluide dans l’organisme vivant. On comprend que la distinction de l’origine de ces infiltrations gazeuses aura de l’importance pour arriver à la détermination de l’ouverture d’une des cavités qui normalement renferment des gaz. Enfin, l’expérience ayant démontré que les formations spontanées de gaz doivent être considérées souvent comme des manifestations de la gangrène, le symptôme emphysème viendra dans ces cas particuliers fournir des indications à la thérapeutique, et apportera certainement un élément important de pronostic.
Ces considérations démontrent une fois de plus que l’emphysème n’est point une maladie, et de plus qu’il n’est pas possible d’établir des généralités relatives à un symptôme dont la signification pathologique est si variée. Quel rapport admettre, par exemple, entre l’emphysème consécutif à une plaie de poitrine, et l’emphysème qui accompagne une fracture compliquée? Faut-il, à l’exemple de quelques auteurs, considérer l’emphysème comme constitué seulement par l’infiltration de l’air atmosphérique au milieu des tissus? Évi-
demmènt non. Ce serait réduire de beaucoup l’importance d’un phénomène fréquemment observé : la
crépitation gazeuse.
Le traumatisme , c’est-à-dire l’ensemble de toutes ces actions physiques variables à l’infini, mais dont le résultat se traduit par une modificalion matérielle dans la constitution des tissus ou des organes, a souvent pour résultat l’établissement de conditions spéciales qui déterminent l’infiltration gazeuse dans le tissu cellulaire.
D’autres causes, les corps étrangers, les ulcérations, les tumeurs, etc., peuvent avoir pour conséquence une communication entre le tissu cellulaire et une cavité, contenant normalement des gaz, d’où la production de l’emphysème. Mais dans ce cas, le passage des gaz a été précédé d'un travail plus ou moins lent dont le résultat a été la perforation ; tandis que pour les emphysèmes survenant à la suite des violences extérieures, la condition physique de l’infiltration s’établit en quelque sorte instantanément.
Mais, entre ces deux grandes classes d’emphysème, qui diffèrent par le mécanisme suivant lequel les conditions physiques de l’épanchement ont été établies, on peut en placer une troisième qui leur sert en quelque sorte de trait d’union ; je veux parler des infiltrations gazeuses qui résultent de la rupture brusque d’une cavité contenant des gaz, par le fait d’un acte physiologique: ainsi l’emphysème qui succède à un accès de toux, aux efforts de l’accouchement. Ici la communication entre la cavité et le tissu cellulaire se produit brusquement, mais la cause est spontanée; c’est un
accident dans l’exercice d’une fonction. Nous n’admettons pas qu’il y ait ici traumatisme, c’est-à-dire intervention des causes physiques extérieures.
Mais si l’accès de toux a été provoqué par l’introduction brusque d’un corps étranger venu du dehors, dans quelle classe faudra-t-il ranger ce nouvel emphysème? J1 est bien le résultat d’un effort, mais à l’occasion d’une variété de traumatisme. Je crois qu’on pourrait soutenir toutes les opinions, mais je suis personnellement assez disposé à ranger ces faits parmi les emphysèmes de cause traumatique.
Nous ne compterons pas parmi les emphysèmes traumatiques ces cas dans lesquels un corps étranger a déterminé à la longue, par sa présence, l’usure, l’ulcération du réservoir qui le contenait; dans ces cas, l’emphysème nous paraît spontané.
Nous définirons l’emphysème traumatique, la pénétration d’un gaz dans le tissu cellulaire du corps humain, survenant à l’occasion de violences extérieures qui ont pour résultat immédiat l’établissement de conditions physiques nécessaires au passage du gaz dans nos tissus, ou à sa formation de toute pièce et d’emblée dans leur épaisseur (emphysème spontané traumatique).
Les conditions physiques de la production de l’emphysème ne sont pas toujours toutes réunies immédiatement, il faut quelquefois un peu plus pour que l’infiltration se produise. Ainsi une fracture déchire incomplètement la pituitaire, il n’y a pas d’emphysème ; le malade vient-il à faire effort dans l’action de se mou-
cher, il achève la rupture, l’emphysème se produit. Evidemment le traumatisme a été pour quelque chose, mais il n’a pas suffi. Ces considérations applicables à une foule de circonstances très variables, mais du même ordre, permettraient de diviser l’emphysème en primitif et secondaire.