De l'Empire ottoman, de ses nations et de sa dynastie, 1841-1845
Nous avons souvent causé de l'empire syrio-ëgyptien de M. Thîers, du double Orient des chambres avec M. Passy, et des chambres sans Orient avec M. Guizot. U vous souvient des grandes luttes de ce temps-là, entre les trois cabinets du la mai, du 1^^ mars et du ûg octobre. L'intérêt français était- il à Constantinople? était-il à Alexandrie? n'était-il ni ici ni là? La dynastie d'Othman est-elle destinée à réabsorber les possessions du vîce-^roi? Y a-t-îl en Méhémet- AU et sa situation, de quoi faire un nouveau kalipbe ? La France doit-elle uniquement sauvegarder les états et l'autorité du Padischah régnant ? Où donc en -sont tous les projets de nationalité slave, de confédération danubienne, de royaume bysantin, de résurrection arabe, après l'idée de Leibnitî et l'entreprise orientale de Napoléon ?
Tout cela , cher duc , est pour moi lettre close depuis trois ans; et je n'en parle aujourd'hui, que pour
fixer mon point de départ. La politique épique est toujours bonne à quelque chose !••• Car j'ai été , moi aussi y étudier sur place, non pas l'affaire d'Orient, . non pas même l'Orient au point de vue de telle ou telle grande question européenne, mais simplement l'Orient pour l'Orient. La cbose n'est pas si aisée d'ailleurs ! Même à Constantinople ; c'est rœayre la plus laborieuse du monde, pour l'homme qui arrive de Londres ou de Paris. Un faubourg italien, maltais, allemand, grec, arménien et juif, n'est pas la rille des Sultans ; et quelques hôtelleries importées de France ou d'Angleterre , n'y sauraient offrir qu'une pauvre image de la vie orientale. C'est k Péra cependant que viennent s'abattre, pour y rester, les voyageurs de toute condition, riches et pauvres , touristes et publicistes. Après quelques visites aux mosquées, aux tombeaux , aux fontaines de Stamboul et d'Eyoub; après quelques promenades à Tharapia , à Bouyoukdéré, à Scutari, à l'Ile -des-Princes; tourisles et publicî.stes reprennent le paquebot , et leur Orient est fait. Dans la réalité, ils ne sont venus chercher que la justification d'un Orient dès long-temps imaginé; et avec de l'esprit, l'on arrive plus ou moins vite à cette justification-là? Mais tout l'esprit possible ne suffirait pas à s'initier â l'Orient véritable.
C'est que la publicité et ses affluens manquent en grande partie, à la société musulmane. Pour y nouer les moindres relations privées, il faut un temps infini et l'aide d'une situation particulière. Prenez garde qu'il ne s'agit pas d'un titre de consulat ou de légation ; rien ne saurait vous nuire davantage. Consul et Ministre en Orient, doivent renoncer à en apprendre
quoi que ce soit. 11 faut vous faire petit au contraire, si vous êtes grand ; et si vous oe l'êtes pas, Il faut vous faire plus petit encore. Un nom illustre, une mission politique ou académique ; il n'en faut pas davan^ tage pour ne passer jamais le seuil d'un musulman, et ne trouver à Constantinople que ses propres illusions d'Occident. Le temps et la situation donnés même, il reste une difficulté à peu près insoluble k toute initiation orientale.
A Dieu ne plaise que j'accuse des populations dignes d'intérêt et de pitié! Pourtant je dois dire que les rayas de l'empire ottoman, sont la cause la plus active et la plus féconde des erreurs propagées sur leur pays, et à leur propre préjudice. £n effet, il n^y a point de voyageur européen, qui ne se trouve d'a-^ bord en contact journalier avec des Grecs, des Juifs, des Arméniens. Hors des rayas, vous n'avez ni un domestique, ni un guide, ni un drogman, ni im bAte! Or Juifs, Arméniens et Grecs se sont pris dès long* temps à rêver l'Europe, comme l'Eldorado des peuples. Ils imaginent que le poids du jour n'y pèse rien à porter. Aussi est-ce leur manie de se dire francs, Européens, par leurs goûts , leurs aptitudes et leurs besoins. Sur cette seule donnée, l'on comprend que des hommes estimables d'ailleurs, fassent de l'Orient les peintures les plus fausses et les plus désespérées.
Il est vrai qu'à Péra, tout le monde se àii prot^ , d'une puissance ou d'une autre, et que le nom de raya serait une injure. Mais le mal s'en augmente précisément. Ces gens-là prennent leurs travers, pour de la reconnaissance. N'est-ce pas plus qu'il n'en