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faut, pour dégo&ter ou égarer les meilleurs esprits T Et ce n'est pas tout. Péra est Teodroh du monde, où les journaux sont accueillis et recueillis avec le plus d'avidité; à tel point que les récits même de r Orient , fabriqués à Londres ou k Paris , j obtiennent la plus absolue créance. Tout voyageur est donc émerveillé de retrouver à Péra, une foule de docnmens et de témoignages, quf entrent si naturellement dans son bagage d'idées orientales l II faut bien se rendre alors , croire enfin à ce que l'on a vu et entendu sur les lieux. Voilà comment nous arrivent tous ces Orients de pacotille grecque, arménienne ou juive, que l'on donne au retour pour l'Orient véritable, l'Orient musulman. Après quoi, vous autres hommes politiques, vous commencez par tenter des choses infaisables, pour finir par ne plus rien essayer du tout ; au grand désap- , poîntemënt des Orientaux d'Occident.
Quant à moi, je n'ai su échapper à un cercle si vicieux, qu'en allant dresser ma tente au beau milieu de Stamboul , à deux pas du Seraskieriat ou de Seraskier- Place, comme disent patriotiquement les Anglais. C'est la plus belle place du Stamboul ottoman, sans en excepter Vhyppodrdme. Vous savez qu'il faut un Firman exprès de la Porte, pour habiter Constantinople proprement dit. Le commerce de l'Europe y a des magasins et des boutiques ; mais un marchand franc ou protégé se garderait bien d'y résider. 11 n'y a enfin personne qui n'en sorte pour la nuit , s'il peut II n'y demeure exactement avec les Turcs, que les rayas les plus misérables et les plus éloignés de toute relation européenne. Encore faut-il dire que les trois quarts de l'année^ tout personnage an peu considérable dans le
goorememenl, quitte ConsUntiûople à heure fixe, comme les banquiers de Londres sortenl de la Cité. U Y a bientôt vingt ans que lePadischah lui-même a déserté sa capitale, et qu'arec la cour s'en sont allés tous ceux qui de près ou de loin tenaient à la réforme, bonne ou mauvaise, du sultan Mahmoud. CVst-lè» mon cher duc, que j'ai vécu et étudié, une bonne par* tic de ces trois dernières années , porte à porte avec de vrais musulmans et de vrais orientaux. Car je dois cette justice aux rayas arméniens de Stamboul, qu'ils sont restés pour le moins aussi orientaux que les Turcs. Placé par mon firman de résidence^ sur une limite incertaine, à ce qu'il paraît, entre V Arménie et la Turquie; je n'ai eu qu'à me louer de mes voisins turcs, taudis qu'il m'a fallu quelquefois batailler contre les autres. Un jour que je n'oublierai de ma vie, je trouvai, en rentrant, ma maison assiégée. Je savais déjà assez de turc vulgaire, pour me faire comprendre ; et dans le premier moment, je crus avoir affaire à la nation souveraine. J'employai donc, avec l'accompagnement diplomatique qu'il me fut possible de composer alors , ces termes sacramentels de l'Orient que l'on connaît jusque dans les hôtelleries de Fera : Daur et BakcUoum (attendez! — nous verrons!). On me laissa ouvrir ma porte, mais je ne pus la refermer. Le plus menaçant de la troupe entra avec moi, et me signifia qu'il fallait déguerpir. C'était, à ce que je sus le lendemain , un Intendant de paroisse. Je le traitai au surplus avec la politesse du pays. Gioçanm, qui était à U fois mon seîs (homme de cheval), mon tchièoukdji (homme de pipe) et mon kahpehdji (homme de café), nous apporta, tant bien que mal, des pipes et du c^tf^.
J'avais foi dans mon (irman, et je le montrai peut-être avec uu peu de suffisance. L'Intendant n'y prit garde, et continua d'aspirer son chibonk. J'oubliais de vous dire qu'oa ne reçoit jamais dans une chambre close, que les gens d'une certaine considération. Les rayas s'accroupissent régulièrement, sur la natte du palier; et l'oiïre du café leur paraît une faible >se chrétienne. Sor son refus de lire, j'arrache à mon intendant et sa tasse et sa pipe. Une fois sur ses pieds et adossé k la rampe de l'escalier, je le précipite en dehors, par un de ces moyens où l'adresse supplée à la force, et que notre langue ne permet pas de nommer P Mais la foule se rue dans le vestibule ; elle monte! Je fais feu de quatre coups à la fois: et la garde arrive, quand tout était fini. Le cdimecan (sorte de sous secrétaire d'Etat) du Seraskier Moustapha- Pacha, me faisait dire en substance; que celui-là qui ne respectait pas les Firmans de la Porte était un chien, et que je pouvais tuer dans ma maison autant de chiens qu'il en entrerait.
Quoi qu'il en soit, je ne recommande à personne cette initiation orientale; et je ne prétends pas du tout qu'il n'y ait un autre moyen d'éludierl'Orient,danssa métropole. Du moins, l'on ne m'accusera pas d'avoir vu les choses ducôté facile, et trouvé les populations trop maniables. Je sais d'ailleurs plus d'une œuvre de grand mérite , que l'auteur aura écrite îovX à l'aise , sur des parties intéressantes de l'empire ottoman; et notre illustre maître à tous , feu M. de Sacy dans son cabinet, en savait plus long sur l'ancienne société musulmane, que tous les voyageurs ensemble. Mais remarquez que la Servie, la Valachie, la Moldavie, les rives du Danube; ce n'est Aé)k plus l'Orient que nous cher-
cboBs. 11 faut bien dire aussi que l'on pourail pénétrer dans la société arabe, à force de science du passé, et qu'il serait impossible d'en faire autant pour la société ottomane. Les Arabes avaient laissé des livres et ôtÈ monnmens de toute sorte. La trace historique des Turcs, n'est marquée que par la guerre et la jurispmdence théologique. La distance est grande pourtant, de l'ancienne à la moderne société de Vùlam. El tous comprenez qu'après tout, l'empire fondé par Othman, installé dans sa métropole orientale par Mahomet II ; c'est notre Orient musulman. Car les Turcs ne sont pas plus une nation que Constantinople n'est une capitale, dans le sens restreint que nous attachons d'ordinaire à ces mots-là. Les Turcs sont le plus grand peuple , le peuple modèle de Tlslam ; comme Constantinople est l'expression la plus générale et la plus fidèle de la vie islamique.
Pour en revenir k ce qui a été écrit de notre temps sur la Turquie, savez- vous la conclusion la plus nette d'iin voyageur éminent et sincère? conclusion il est vrai au point de vue du Danube, plutôt qu'au point de vue du Bosphore. C'est que l'empire turc doit finir par ha:sard, et que le mot de M. de Talleyrand s'applique surtout à l'Orient. Eh bien! je doute fort, mon cher duc, qu'il y ait rien de mieux à conclure d'un voyage ordi> naire à Constantinople. Je vous ai quelquefois parlé de ce voyageur- là, qui a été de mes amis; demandez44ii, quand il sera assis à côté de rousdiVL Luxembourg {i)^ et
(i) Quand j*écrtTais ceci à Bade, en inillet, il y ^rùt près de TÎngt ans que je n'avais rencontre M. Saint-Marc Girardin; et jt croyais tout natorellement aux Hstes de pairs que Iakateat circuler
qu'il a vu, ce qui s'appelle çu, de TOrient el de l'Islam à Péra. Vous supposez , n'est-ce pas , qu'il doit se rencontrer, dans un vieux quartier ymmr, des familles de tradition ; et dans ces familles , des honmies capables de témoigner de quelque chose pour un étranger? Rien n'est plus rare. Puis le voyageur, quel qu'il soit , n'est pas admis tout de suite dans ces familles-là. hesFrancs, en Turquie, sont plus turcs qu'on ne pense et qu'ils ne le croient eux-mêmes. Y fût-on admis ; il ne serait question de rien, avant long- temps! jEt savez- vous quelle est la tradition des Francs les plus considérables à Péra? C'est la tradition grecque, menteuse comme les Grecs, laquelle rapporte invariablement ces trois points, à savoir : 1» Qiie les Turcs violent les femmes ; a" qu'ils égorgent les hommes ; 3^ qu'ils mangent les petits enfants. Voilà cette fière race d'Othman, qui a conquis une partie de l'Europe , et porté le poids du monde sans appeler une seule fois à l'aide les rayas de son
les journaux. Il s*e5t passe depuis, mon cher duc, deux choses dont la première n*eût sans doute pas demande ce post'Scriptum typographique. J*aî rencontré M. Saint-Marc Girardin, qui m*a con-* firme dans mon avis sur Péra. Pourquoi ne dirais-je pas qu'il m*a serré la main, comme si nous nous étions quittés la veille. Mais ce que je veux dire , c*est que le député de Saînt-Trieix vient de prouver dans les bureaux de ta chambre, quHl ne songeait guère à passer sitAt au LMxembourg. Quelque soit le résultat d*une opposition peut-être inattendue; j'ajoute que, de tons ceux qui ont connu Saint-Marc Girardin, nul ne songe à contester son entière conviction dans cette circonstance. Saint-Marc avait toutes faites, il y a vingt ans, les opinions modérées qu'il professe aujourd'hui; et cette modération, dans la jeunesse, qui semblait accuser un défaut d'énergie, tenait déjà à la puissance! Saint-Marc Girardin estévidemr ment un des hommes de notre temps, qui ont le plus d'tvenir.
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empire! Et tout ce qui D'est pas Grec à Përa, le sera demain. Les Francs même y sont subailemisës. Les Grecs y dominent les affaires et commandent l'opinion des Tambours (i).
Je veax, toutefois , consigner ici quelques honorables exceptions. Après quinze mois d'études isolées et d'efforts de toute sorte ; j'ai été assez heureux pour connaître trois hommes, qui tranchent singulièrement sur le fond que je viens de dire. M. Henri Glavany, de l'ancienne maison Glayant, qui connaît l'Europe par . les livres, et l'Orient par lui-même, est un homme de la plus haute distinction que malheureusement sa modestie efface, et que la banque absorbe. Le docteur Durosny, de la même famille, a passé quinze ans dans nos écoles, à Montpellier et à Paris. Ce serait partout un médecin de premier ordre. A Constantinople, c'est un homme à qui l'avenir réserve un grand rôle scientifique pour le moins. Le prince de Samos, un Grec celui-lii, raya et prince-vassal par conséquent ; le prince de Samor à qui les Hellènes ont fait une détestable réputation, est incontestablement l'homme le plus spirituel de l'empire. C'est le prince de Ligne des soupers du Ramazan, et le Talleyrand de la révolution grecque. Pour la tenue et la figure, il ressemble beaucoup à votre collègue M. le premier président Séguier, qu'il reproduisait exactement à mes yeux ; lorsque, coiffé de son bonnet persan et accroupi dans un angle de son divan, il écoulait, à travers de nombreux à parte, ses sujets insulaires. Si vous allez jamais k Constantinople, mon
(i) Le tambour çst une espèce de poelc qui a donn^ son nom aux salons grcct de Péra.
cher duc, voyez le prince de Samoa, encore le prince de Samos, et toujours le prince de Samos. Il habite le Fatiar, comme les grandes familles grecques Thabitaîent autrefois. Vous le trouverez devisant avec quelque voyageur de passage, des cabinets de l'Ënrope; de la politique de Catherine et de M. de Nesselrode, de la position danubienne de TAutriche et de M. de Metternîch, de la route des Indes par Suez et de lord Palmerston, de la. paix de Louis-Philippe et de MM.-Guizot et Thîers. Attendez un peu que le çoyctgmr soit parti ; tâchez d'engager le prince sur quelque affaire passée de l'empire, sur leYisir d'un temps éloigné, les ministres, les généraux, le divan impérial; et vous verrez alors 1
Ne craignez pas, du reste, que j'aie rien à vous dire des légations européennes. Le corps diplomatique; c'est rOccident qui bivouaque en Orient, à Fera en hiver, et dans l'été à Tharapia ou Bouyoukdéré ; c'est l'Occident qui règne par M. de Sturmer, qui gouverne par M. de ïiloff, qui représente par lord Slrattford, qui apprend le turc par M. de Bourqueney. Rien n'est moins oriental que tout cela, si j'en excepte M. de fiourqueney. Remarquez que je ne vous compromets point; je ne sache, en effet, rien de mieux à faire pour un diplomate en Orient, qu'apprendre le turc s'il ne le sait pas. Plus un mot donc sur le futur pair, que j'ai vu seulement passer dans la rue, à l'heure où j^ achetais mes pastèques et mes figues au marché. Ou peut-étre Vous me saurez gré de ce dernier mot là : M. de Bour-qucney est aimé des Turcs ; et dans ma conviction personnelle, cela vaut bien des éloges pour un ambassadcur de France à Constantinople.
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J'ai Totila T008 parler de Péra toat aa long, mon cher duc, pour n'en point parler dans mon Hrre ; pas plus que des monuments de la capitale, du Bosphore et de ses palais, du détroit des Dardannelles et de ses châteaux, des résidences impériales et de cette merveilleuse entrée parla mer Moire, que je tous recommande une fois pour toutes. M- de Cajlus écrivait déjà en 1716 : ff Constantinople est si bien décrit et si connu « en Europe, que je n'entreprendrai point d'en faire « le tableau. » Et depuis M. de Caylus, que de descriptions et de tableaux! Vous ave/ lu sûrement les spirituelles et charmantes lettres de M. de Bussières. 11 ne se peut, à mon avis, une peinture plus vraie, plus vivante de Constantinople et de ses merveilles. Après le livre de M. de Bussières , je tiendrai mieux parole que M. de Caylus.
Des idées qui m'avaient poussé en Orient, une seule put y survivre. La réforme orientale, une réforme quelconque était-elle possible? Et si une réforme, quelle réforme? Voilà mon livre en deux mots, et naturellement divisé eu deux parties. La première partie comprend ainsi 1' Islam, ou de l'Islam ce que l'on accuse d'empêcher toute réforme; la seconde partie comprend TOriei^t, ou de l'Orient ce que l'on peut y réformer.
Depuis quinze ans bientôt, une enquête européenne est ouverte sur l'état de la Turquie. Poètes, historiens , pubiicistes , voyageurs ont été entendus , et de toute part, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la France particulièrement. Le débat éclairé et vivifié par de tels organes, n'a pourtant su faire un pas. C'est qu'avant tout, avant d'aborder aucun système de ré-
forme; il y arait une grande question préalable à résoudre, celle de savoir si l'empire ottoman était réformable. C'est que la hâte d'une conclusion telle quelle, avait fait passer les systèmes avant les faits. C'est un labeur ingrat et trop ignoré que l'étude des faits, in* grat et ignoré souvent en proportion de son utilité même! L'on ne se dé6e point assez des faits complexes ou généraux ; ils portent un faux nom. Ce qui donne l'unité nominale à des faits divers, c'est une idée; et celte idée n'est pas autre chose qu'un système. Avec ses noms distincts et véritables, un fait complexe ne passerait pas si abément ; ou du moins, chacun saurait comment le qualifier et y contredire.
Un grand poète surtout, et de ce tilre je fais un hommage pour l'homme politique ; un grand poète a porte dès le commencement, à la tribune et à la presse, une conclusion absolue et qui a paru fort avancée en i84o. £h bien! cette conclusion a désormais reculé d'un traité européen, d'un cabinet tory en Angleterre, d'un ministère conservateur en France, et peut-être d'investigations plus approfondies. C'est pourquoi tout honmie qui a vu l'état de la Turquie, arrive bien à temps pour en déposer.
Agréez, mon cher duc, la nouvelle assurance d'une vieille amitié,
Chauvin- Beillard.
Bade, juillet i844-
PREIIÉRE PARTIB.
3j$lam>
■ 1 1 III— jfc-
LrrSlS PBSMISK.
S^il est un fait généralement admis et peu étudié toutefois , c'est le caractère thëocratiqne du gouvernement turc. On dirait un point de tradition incontestable autant qu'incontesté, depuis que l'on s'occupe de l'empire ottoman. Aussi nous a^-t-il fallu long-tetnps , et en yëritë I. I
2 DE tK THÉOCRATIE OTTOMAME.
nous faire violence à la fin, pour arriver seulement au doute sur ce fait capital de théocratie, que les derniers travaux de Técole Saint-Simonienneelle-raémeontacceptëetreproduit, à peu près dans les termes naïfs du chevalier d'Ohsson (i).Cependaut le doute ëtait permis, comme Ton verra. Rienne serait plusfacileque démonter pièce h pièce tout le vieux mécanisme, si compliqué de rouages divers, que Ton appelle le gouvernement turc. Mais personne que nous sachions, n'a jamais accusé le moindre élément de pouvoir spirituel dans le Priserai, dans le Dwan, dans la Porte. C'est pourquoi le» Oa-
(i) M. d'Ëichtal, dans Us Deux Mondes, dénie bien la caste et l'onction sacerdotales de la religion du Prophète arabe. Mais d'une part; Il s'approprie dans le coorsde son livre, et sans aucune restriction, toutes les idées répandues sur le Sacerdoce des Oulémas. D'autre part ; il va peut-être plus loin que M. le chevalier d'Ohsson lui-même , dans le pouvoir spirituel des Caliphes, qu'il fait reposer expressément sur l'inspiration élvine de la personne calîphale. M* Barrault encorQt dvis Ocddmi et Orient, livre hors ligne d'aile lavrs; i\|^ Rarr^vdl £iH dea Oolémaa el de la magisiratqre mu;siulmiuo<; presq^^'une ÉgUse, et du Salua «ne Majesté Ponti6cale incontestablement.
LIVBE I". 3
lémas (i), le Mouphiy, le SulUm-Caliphe ou Imam suprême, interrogés sur leur fonction propre et individuelle, suffiront bien à répondre. Si la théocratie n'est pas là, c'est qu'elle ne se trouve nulle part dans l'empire.
(i) On a confondu la plupart do temps les Oulémas avec la magistrature. 11 est vrai que la magistrature ottomane se recrute dans les Oulémas, comme les juges français, par exemple, se recrutent dans les Ucmdés en droit Mais l'ouléma n'est pas plus magistral que le licencié en droit n'est juge. Le ma^trat même n'est qu'un employé administratif et annuel, comme l'on dirait en France»