A MONSIEUR
LE M m SAILX-TAVAMS,
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Noua avons souvent causé de l'empire syrio-égyptîen de M. Thiers , da double Orient des chambré* avec M. Passy, et des chambres sans Orient avec M. Gniéot. 11 vous souvient des grandes luttes de ce temps-là, entre les trois cabinets du 12 mai, du ier mars et du 29 octobre. L'intérêt français était-il à Constantinople ? était-il à Alexandrie? n'était-il ni ici ni là? La dynastie d'Othman est-elle destinée à réabsorber les possessions du vice-roi? Y a-t-i! en Méhémet-Àli et sa situation, de quoi faire un nouveau kaliphe? La France doit-elfe uniquement sauvegarder lés états et l'autorité du Padiséhah régnant ? Où donc en sont tous les projets de nationalité slave, de confédération danubienne, de royaume bysantin, de résurrection arabe, après l'idée de Leibnitt et r entreprise orientale de Napoléon?
Tout cela , cher duc , est pour moi lettre close depuis trois ans; et je n'en parle aujourd'hui, que pour
fixer mon point de départ. La politique épique est toujours bonne k quelque chose !,.. Car j'ai été , moi aussi , étudier sur place, non pas l'affaire d'Orient, non pas même l'Orient au point de vue de telle ou telle grande auestion européenne, mais simplement l'Orient pour l'Orient. La chose n'est pas si aisée d'ailleurs ! Même k Constantinople ; c'est l'œuvre la plus laborieuse du monde, pour l'homme qui arrive de Londres ou de Paris. Un faubourg italien, maltais, allemand , grec , arménien et juif, n'est pas la ville des Sultans ; et quelques hôtelleries importées de France ou d'Angleterre, n'y sauraient offrir qu'une pauvre image de la vie orientale. Cest k Péra cependant que viennent s'abattre , pour y rester , les voyageurs de toute condition, riches et pauvres > touristes et publicistes» Après quelques visites aux mosquées, aux tombeaux , aux fontaines de Stamboul et d'Eyoub; après quelques promenades à Tharapia , à Bouyoukdéré, k Scutari, k l'Ile -des-Princes; touristes et publicités reprennent le paquebot, et leur Orient est fait. Dans ,1a réalité, ils ne sont venus chercher que la justification d'un Orient dès long-temps imaginé ; et avec de l'esprit, l'on arrive plus ou moins vite k cette jusUfication-là? Mais tout l'esprit possible, ne suffirait pas k s'initier k l'Orient véritable.
. C'est que la publicité et ses afiluens manquent en graiide partie, k la société musulmane. Pour y nouer les moindres relations privées, il faut un temps infini et l'aide d'une situation particulière. Prenez garde qu'il ne s'agit pas d'un titre de consulat ou de légation ; rien ne saurait vous nuire davantage. Consul et Ministre en Orient, doivent renoncer k en apprendre
quoi que ce soit. Il faut vous faire petit au contraire, si tous êtes grand ; et si vous ne Tètes pas, il faut vous faire plus petit encore. Un nom illustre, une mission politique ou académique; il n'en faut pas davantage pour ne passer jamais le seuil d'un musulman, et ne trouver à Gonstantinople que ses propres illusions d'Occident. Le temps et la situation donnés même, il reste une difficulté à peu près insoluble à toute initiation orientale.
A Dieu ne plaise que j'accuse des populations dignes d'intérêt et de pitié ! Pourtant je dois dire que les rayas de l'empire ottoman, sont la cause la plus active et la plus féconde des erreurs propagées sur leur pays , et à leur propre préjudice. En effet, il n'y a point de voyageur européen , qui ne se trouve d'abord en contact journalier avec des Grecs, des Juifs, des Arméniens. Hors des rayas, vous n'avez ni un domestique, ni un guide, ni un drogman, ni un hôte! Or Juifs, Arméniens et Grecs se sont pris dès longtemps à rêver l'Europe, comme l'Eldorado des peuples. Us imaginent que le poids du jour n'y pèse rien à porter. Aussi est-ce leur manie de se dire Francs, Européens, par leurs goûts , leurs aptitudes et leurs besoins. Sur cette seule donnée, l'on comprend que des hommes estimables d'ailleurs , fassent de l'Orient les peintures les plus fausses et les plus désespérées.
11 est vrai qu'à Péra, tout le monde se dit protégé d'une puissance ou d'une autre, et que le nom de raya serait une injure. Mais le mal s'en augmente précisément. Ces gens-là prennent leurs travers, pour de la reconnaissance. N'est-ce pas plus qu'il n'en
faut, pour dégoûter ou égarer les meilleurs esprits ?
Et ce n'est pas tout. Péra est l'endroit du monde, où les journaux sont accueillis et recueillis avec le plus d'aridité; à tel point que les récits même de F Orient , fabriqués à Londres ou à Paris, y obtiennent la plus absolue créance. Tout voyageur e>t donc émerveillé de retrouver à Péra, une foule de documens et de témoignages, qui entrent si naturellement dans son bagage d'idées orientales ! Il faut bien se rendre alors , croire enfin à ce que Fon a vu et entendu sur les lieux. Voilà comment nous arrivent tous ces Orients de pacotille grecque, arménienne ou juive, que Fon donne au retour pour FOrient véritable, l'Orient musulman. Après quoi, vous autres bommes politiques, vous commencez par tenter des eboses infaisables, pour finir par ne plus rien essayer du tout ; au grand désappointement des Orientaux d'Occident.
Quant à moi, je n'ai su éebapper à un cercle si vicieux, qu'en allant dresser ma tente au beau milieu de Stamboul , à deux pas du Seraskleriat ou de Seraskier- Place, comme disent patriotiquement les Anglais. C'est la plus belle place du Stamboul ottoman, sans en excepter Vhyppodrôme. Vous savez qu'il faut un Firman exprès de la Porte , pour habiter Gonstantinople proprement dit. Le commerce de l'Europe y a des magasins et des boutiques ; mais un marchand franc ou protégé se garderait bien d'y résider. Il n'y a enfin per- * sonne qui n'en sorte pour la nuit, s'il peut II n'y demeure exactement avec les Turcs, que les rayas les plus misérables et les plus éloignés de toute relation européenne. Encore faut-il dire que les trois quarts de l'année, tout personnage un peu considérable dans le
gouvernement, quitle ConsUntinople à heure fixe, comme les banquiers de Londres sortent de la Cité. 11 y a bientôt vingt ans que lePadischah lui-même a déserté sa capitale, et qu'avec la cour s'en sont allés tous ceux qui de près ou de loin tenaient à la réforme, bonne ou mauvaise, du sultan Mahmoud. C'est-là, mon cher duc, que j'ai vécu et étudié, une bonne parlie de ces trois dernières années , porte à porte avec de vrais musulmans et de vrais orientaux. Car je dois cette justice aux rayas arméniens de Stamboul, qu'ils sont restés pour le moins aussi orientaux que les Turcs, Placé par mon firman de résidence, sur une limite incertaine, à ce qu'il parait, entre V Arménie et la Turquie i je n'ai eu qu'à me louer de mes voisins turcs, tandis qu'il m'a fallu quelquefois batailler contre les autres. Un jour que je n'oublierai de ma vie, je trouvai, en rentrant, ma maison assiégée. Je savais déjà assez de turc vulgaire, pour me faire comprendre; et dans le premier moment, je crus avoir affaire à la nation souveraine. J'employai donc , avec l'accompagnement diplomatique qu'il me fut possible de composer alors , ces termes sacramentels de l'Orient que l'on connaît jusque dans les hôtelleries de Péra : Dow et Bakaloum (attendez! — nous verrons!). On me laissa ouvrir ma porte, mais je ne pus la refermer. Le plus menaçant de la troupe entra avec moi, et me signifia qu'il fallait déguerpir. C'était, à ce que je sus le lendemain , un Intendant de paroisse. Je le traitai au surplus avec la politesse du pays. Giovanni, qui était à la fois mon seïs (homme de cheval), mon tchiboukdji (homme de pipe) et mon kahçehdji (homme de café), nous apporta, tant bien que mal, des pipes et du café*
J'avais foi dans mon firman, et je le montrai peut-être avec un peu de suffisance. L'Intendant n'y prit garde, et continua d'aspirer son chîboak. J'oubliais de vous dire qu'on ne reçoit jamais dans une chambre close, que les gens d'une certaine considération. Les rayas s'accroupissent régulièrement, sur la natte du palier; et l'offre du café leur paraît une faiblesse chrétienue. Sur son refus de lire, j'arrache à mon intendant et sa tasse et sa pipe. Une fois sur ses pieds et adossé à la rampe de l'escalier , je le précipite en dehors, par un de ces moyens où l'adresse supplée à la force, et que notre langue ne permet pas de nommer? Mais la foule se rue dans le vestibule ; elle monte! Je fais feu de quatre coups à la ibis: et la garde arrive, quand tout était fini. Le edimecan (sorte de sous secrétaire d'Etat) du Seras* kier Mous tapha- Pacha, me faisait dire en substance; que celui-là qui ne respectait pas les Firmans de la Porte était un chien, et que je pouvais tuer dans ma maison autant de chiens qu'il en entrerait.
Quoi qu'il en soit, je ne recommande à personne cette initiation orientale; et je ne prétends pas du tout qu'il n'y ait un autre moyen d'étudier l'Orient, dans sa métropole. Du moins, l'on ne m'accusera pasd'avoirvu les choses du côté facile, et trouvé les populations trop maniables. Je sais d'ailleurs plus, d'une œuvre de grand mérite , que l'auteur aura écrite fort à l'aise , sur des parties intéressantes de l'empire ottoman; et notre illustre maître à tous , feu M. de Sacy dans son cabinet, en savait plus long sur l'ancienne société musulmane, que tous les voyageurs ensemble. Mais remarquez que la Servie, la Valachie, la Moldavie, les rives du Danube; ce n'est déjà plus l'Orient que nous cher-
ehons. 11 faut bien dire aussi que l'on pouvait pénétrer dans la société arabe, à force de science du passé , et qu'il serait impossible d'en faire autant pour la société ottomane. Les Arabes avaient laissé des livres et des monumens de toute sorte, La trace historique des Turcs, n'est marquée que par la guerre et la jurisprudence théologique. La distance est grande pourtant, de l'ancienne à la moderne société de V Islam. Et vous comprenez qu'après tout, l'empire fondé par Othman, installé dans sa métropole orientale par Mahomet II ; c'est notre Orient musulman. Car les Turcs ne sont pas plus une nation que Constantinople n'est une capitale, dans le sens restreint que nous attachons d'ordinaire k ces mots-là. Les Turcs sont le plus grand peuple , le peuple modèle de l'Islam ; comme Constantinople est l'expression la plus générale et la plus fidèle de la vie islamique.
Pour en revenir à ce qui a été écrit de notre temps sur la Turquie, savez-vous la conclusion la plus nette d'un voyageur éminent et sincère? conclusion il est vrai au point de vue du Danube, plutôt qu'au point de vue du Bosphore. C'est que l'empire turc doit finir par hasard, et que le mot de M. de Talleyrand s'applique surtout à l'Orient. Eh bien! "je doute fort, mon cher duc, qu'il y ait rien de mieux h conclure d'un voyage ordinaire à Constantinople. Je vous ai quelquefois parlé de. ce voyageur-là, qui a été de mes amis; demandez-lui, quand il sera assis à côté de vous au Luxembourg (i), ce
(i) Quand j'écrivais ceci à Bade, en juillet, il y avait près de vingt ans que je n'avais rencontré M. Saint-Marc Girardin ', et je croyais tout naturellement aux listes de pairs que faisaient circuler
cher duc, voyez le prince de Samoa, encore le' prince deSamos, et toujours le prince deSamos. Il habite le Fanar, comme les grandes familles grecques l'habitaient autrefois. Vous le trouverez devisant avec quelque voyageur de passage, des cabinets de l'Europe; de la politique de Catherine et de M. de Nesselrode, de la position danubienne de l'Autriche et de M. de Metternich, de la route des Indes par Suez et de lord Palmerston, de la. paix de Louis -Philippe et de MM. Guizot et Thiers. Attendez nn peu que le voyageur soit parti ; tâchez d'engager le prince sur quelque affaire passée de l'empire, sur le Yisir d'un temps éloigné, les ministres, les généraux, le divan impérial; et vous verrez alors !
Ne craignez pas, du reste, que j'aie rien à vous dire des légations européennes. Le corps diplomatique; c'est l'Occident qui bivouaque en Orient, à Péra en hiver, et dans l'été à Tharapia ou Bouyoukdéré ; c'est l'Occident qui règne par M. de Sturmer, qui gouverne par M. de Titoff, qui représente par lord Strattford, qui apprend le turc par M. de Bourqueney. Rien n'est moins oriental que tout cela, si j'en excepte M. de Bourqueney* Remarquez que je ne vous compromets point; je ne sache, en effet, rien de mieux à faire pour un diplomate en Orient, qu'apprendre le turc s'il ne le sait pas. Plus un mot donc sur le futur pair, que j'ai vu seulement passer dans la rue, à l'heure où j'achetais mes pastèques et mes figues au marché. Ou peut-être vous me saurez gré de ce dernier mot là : M. de Bourqueney est aimé des Turcs ; et dans ma conviction personnelle, cela vaut bien des éloges pour un ambassadeur de France à Constantinople.
J'ai voulu, tous parler de Péra tout au long, «ion cher doc, pour n'en point parler dans mon livre'; pas plus que des monuments die la capitale, do Bosphore et de ses palais, do détroit des Dardannelles et de ses châteaux, des résidences impériales et de cette merveilleuse entrée parla mer Noire, que je tous recommande une fois pour toutes. M. de Cayfas écrivait déjà en 1716 : « Constàntinople est si bien décrit et si connu « en Europe, que je n'entreprendrai point d'en faire « le tableau. » Et depuis M. de Gaylus, que de descriptions et de tableaux! Vous avez lu sûrement les spirituelles et charmantes lettres de M. de Bussières. 11 ne se peut, à mon avis, une peinture plus vraie, plus rivante de Constàntinople et de ses merveilles. Après le livre de M. de Bussières , je tiendrai mieux parole que M. de Caylus.
Des idées qui m'avaient poussé en Orient, une seule put y snrvivre. La réforme orientale, une réforme quelconque était-elle possible? El si une réforme, quelfe réforme? Voilà mon livre en âenx mots, et naturel* lement divisé en deux parties. La première partie comprend ainsi I'Islam, ou de l'Islam ce que l'on accuse d'empêcher toute réforme; la seconde partie comprend FOrient, ou de l'Orient ce que l'on peut y réformer.
Depuis quinze ans bientôt, une enquête européenne est ouverte sur l'état de la Turquie. Poètes, historiens , publicistes, voyageurs ont été entendus, et de toute part, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la France particulièrement. Le débat éclairé et vivifié jpar de tels organes, n'a pourtant su faire un pas. C'est qu'ayant tout, avant d'aborder aucun système de ré-
forme ; il y avait une grande question préalable à résoudre, celle de savoir si l'empire ottoman était réformante. C'est que la hâte d'une conclusion telle quelle, avait fait passer les systèmes avant les faits. C'est un labeur ingrat et trop ignoré que l'étude des faits, ingrat et ignoré souvent en proportion de son utilité même ! L'on ne se défie point assez des faits complexes , ou généraux ; ils portent un faux nom. Ce qui donne l'unité nominale à des faits divers, c'est une idée; et cette idée n'est pas autre chose qu'on système» Avec ses noms distincts et véritables, un fait complexe ne passerait pas si aisément ; ou du moins, chacun saurait comment le qualifier et y contredire.
Un grand poète surtout, et de ce titre je fais un hommage ponr l'homme politique ; un grand poète a porté dès le commencement, à la tribune et à la presse, une conclusion absolue et qui a paru fort avancée en i84°. Eh bien! cette conclusion a désormais reculé d'un traité européen, d'un cabinet tory en Angleterre, d'un ministère conservateur en France, et peut-être d'investigtfBons plus approfondies. C'est pourquoi tout homme qui a vu l'état de la Turquie, arrive bien à temps pour en déposer.
Agréez, mon cher duc, la nouvelle assurance d'une vieille amitié,
Chauvin-Beillard.
Bade, juillet 1844.