‹ De l'empire Ottoman, de ses nations et sa dynastie, 1841-1845Chapitre 242 sur 245 · N" VI · texte numérisé non relu

N" VI

KALIPHAT PARFAIT ET IMPARFAIT (i).

Pour développer cet article religieux et politique tout ensemble, nous croyoos devoir exposer ici les motifs qui ont fait établir cette distinction du kaliphat parfait, et du kaliphat imparfait dans le sacerdoce musulman ; Tordre de succession des kalipbes universels reconnus pour les seuls vicaires légitimes du prophète; enfin les distinctions que fait la loi dans les pouvoirs et dans les titres des souverains qui possèdent l'un ou l'autre glaive.

Le mot de kaliphe, prononcé en arabe kaliphé, signifie vicaire, lieutenant et successeur. Mohammed, maître de Médine, la capitale de sa puissance naissante, et le premier sjége du kaliphat, confiait toujours en son absence, le soin

(1 ) Ces deux mots témoignent assez de l'embarras de M. d'Ohsrson, pour continuer au Kaliphat, le caractère plus ou moins religieux que le Prophète ne lui avait assuré* que pour trente ans.

et la garde de cette métropole à ses principaux disciples , sous les titres de kaliphe et de caïmmccam, l'un religieux, l'autre politique, pour y exercer à la fois les fonctions du sacerdoce et les droits du pouvoir suprême. Sad-Ibn-,3îubadë fut le premier qu'il honora de ces tkres, Tan 2 de l'hégire.

Mohammed, presqu'agonisant, autorisa aussi Ebu-Bekir son beau-père à s'acquitter, en son nom et sous le titre de kaliphe, des fonctions sacerdotales. C'est cette circonstance qui contribua le plus à l'élection de ce prince, et qui en fit le premier des vicaires de Mohammed. Le jour même de sa proclamation, qui fut le lendemain de la mort du prophète, il fut salué par tous les Asshabs, ses collègues, sous le titre de kaiiphé y RessouV-Ullah , c'est-à-dire, vicaire du prophète de Dieu , ou , pour mieux dire , de l'envoyé Céleste. L'an \i de l'hégire, ayant été en pèlerinage à la Mecque, il laissa la garde de Médine à Osman , aussi sous le titre de kaiiphé. Après sa mort, il fut arrêté dans la même assemblée qui proclama Orner, déjà solennellement nommé au kaliphat par Efou-Bekir, de ne pas lui décerner le même titre, comme peu convenable à un successeur non immédiat du prophète, mais de lui donner cehii dVmir-ul Mitmininriy qui veut dire prince ou commandant des croyans.

Ce titre aussi sacré que celui de kaliphe, fut le plus augiiite que portèrent Osman et Aly, ainsi que les kaliphes, soit Ommiades, soft Abassides, qui succédèrent au -sacerdoce et à la puissance de Mohammed. Les Abassides y ajoutèrent ensuite le titre àflmam9-ul~Mussliminn^ pontife des musulmans.

La nomination formelle ou l'élection réputée libre des

pilaire premiers kaliphes, met donc la légitimité' de leur kaliphat au-dessus de celle de leurs successeurs ; c'est pourquoi la loi les distingue de ceux-ci, et caractérise leur sacerdoce du nom de kaliphat parfait»

L'odieux que présente aux regard» de la religion et de la loi l'entreprise de Muawiyé I, qui usurpa le kaliphat plus encore par la ruse que par la force des armes , fait placer le sacerdoce de toute cette maison des Ommiades, presque au rang des puissances temporelles. On sait que ce prince ne dut son élévation sur la chaire de Mohammed, qu'à l'artifice de son plénipotentiaire, Amr-Ibn-ul-Ass Aly, dans la chaleur des troubles qui suivirent le meurtre d'Osman et sa proclamation, eut l'imprudence de s'écarter du système politique de ses prédécesseurs, et de déposer tous les gouverneurs de provinoequi lui donnaient de l'ombrage par leur crédit et leurs taleus : de ce nombre étaient Muawiyé, gouverneur de Sy rie,et Amr-Ibn-ul-Ass, gouverneur de l'Egypte, dont lui-même avait fait la conquête. Ce dernier passe à Damas , et porte Muawiyé à profiter des circonstances pour lever l'étendard de la révolte. Sa valeur, ses richesses, sa naissance, sa qualité de beau-frère du prophète* l'affection de ses troupes 9 en un mot, tout semblait l'enhardir à donner essor à ses vues ambitieuses. Muawiyé Arme toute la Syrie, sous prétexte de venger la mort d'Osman dans la personne d'Aly, qu'il donne pour le premier auteur de ce parricide. Il écliaufie l'esprit de ses milices et de tout le peuple, en leur montrant la chemise ensanglantée d'Osman, qu'il fait suspendre avec appareil sur la chaire de la grande mosquée de Damas. 11 était déjà à la tête «d'une puissante armée, lorsque Aly marcha contre lui avec la plus grande partie des forces de l'Arabie, de

l'Egypte et de l'Irak. Les deux armées se rencontrent à Safe'in, le 1 1 Safer 3j (28 juillet 657) ; et après plusieurs journées d'une négociation infructueuse, ils en viennent aux mains et se battent avec acharnement pendant deux fours et deux nuits. Au milieu de l'action, toujours indécise, Aly propose à Muawiyé un combat singulier, pour terminer, disait-il, comme par un jugement juridique, leur querelle personnelle devant le tribunal de Dieu, et épargner l'effusion du sang musulman. Muawiyé s'y refuse d'abord ; mais bientôt après, voyant le champ de bataille jonché de plus de cinquante mille hommes, il a recour? à un stratagème qui lui fut suggéré par Amr-Ibnul-Ass : il fait attacher au haut de la lance de ses soldats des feuilles du Gour'ann, et ses hérauts somment l'armée. d'Aly de s'en rapporter au jugement de ce saint livre. A ces mots, les troupes du kaliphe suspendent, le combat, mettent bas les armes, et traitent d'irréligieux leur propre souverain , qui voulait que Ton continuât l'action. L'enthousiasme des esprits fut tel, qu'Aly, voulant montrer de la fermeté et relever tout ce qu'il y avait d'artificieux dans le trait de son ennemi, deux des premiers officiers de l'armée, Mess'oud-Ibn-Fedek et Zeïd-Ibn-Hassm, lui dirent insolemment que s'il se refusait à la proposition de Muaviyé, faite sous les auspices du saint Cour'ann , hVle livreraient entre ses mains, ou lui feraient subir une destinée pareille à celle d'Osman. Aly ébranlé cède aux circonstances, et fait aussitôt les démarches nécessaires pour s'entendre avec son rival. Alors Muawiyé, toujours dirigé par les conseils d'Amr-lbn-ul-Ass , demande que les parties aient à remettre la décision de leur cause à deux hommes également recommapdables par leur intégrité et leurs lu-

mières. Aly s'y prête quoiqu'à regret, et nomme de son côte Ebu-Moussa'y-Esch'ary, à qui Mua w ri je oppose le même Amr-Ibn-ul-Ass. L'un et l'autre sont constitues solennellement hakem, c'est-à-dire arbitres, plénipotentiaires, dictateurs. Ils furent en effet les arbitres du différend de ces deux rivaux, comme de la destinée de la monarchie mahométane.

L'acte en fut dressé dans le camp d' Aly en présence des deux armées, et ces deux princes y étaient traités avec une égalité parfaite. Ce fut en vain qu'Ebu-Moussa'y-Esch'ary s'opiniâtra à qualifier Aly de kaliphe ou d'émir'ul-mumininn ; son collègue tint ferme, en citant l'exemple du prophète dans le traité de Hudéybiyéj, signé avec le plénipotentiaire mecquois Ebu-Suhheyl, de sorte que la convention fut écrite en ces termes : « Aly, fils d'Ebu-Taleb pour ceux de l'Irak; et Muawiyé, fils d'Ebu-Sufyann pour ceux de la Syrie, etc. » Elle portait que les deux armées se retireraient aussitôt, et que les arbitres, chacun à la tête d'un parti, se réuniraient au terme de sept mois, dans la lune de rhamazann, à Dewniel'ul-Djendel, pour ttaminer, discuter et prononcer définitivement sur cette grande affaire. Après la signature d'une convention aussi étrange, Aly rentra à Médine, et Muawiyé à Damas.

Au terme prescrit, les deux hakem se rendirent au lieu indiqué pour le congrès, accompagnés d'une foule de Seigneurs, et escortes, chacun, de quatre cents soldats. Après mille discussions et mille tentatives, toutes infructueuses, pour concilier les intérêts des deux rivaux avec le bien et la tranquillité publique, Ebu-Moussa'y-Esch'ary, lassé de k fermeté et de l'adresse avec lesquelles Amr-Ibn-ul-Ass soutenait les prétentions de Muawiyé, proposa de les des-

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tituer tous deux, et d'élever au kaliphat le prince Abd'- Ullah, fils du kaliphe Orner. Cette proposition n'ayant pas été coûtée, il offrit alors de s'en tenir à la déposition d' Al y et de Muawiyé, et de laisser à l'assemblée, aux troupes qui formaient leur suite, la nomination d'un kal>phe.

C'était là que l'attendait l'artificieux Amr-Ibn-ul-Ass. Satisfaits de cette proposition, ils sortent l'un et l'autre de la tente où ils étaient à négocier, se présentent à l'assemblée, et disent d'une commune voix qu'ils étaient heureusement d'accord sur le seul parti qu'il leur restait à prent dre pour terminer une querelle qui intéressait autant le repos et le salut du peuple musulman. Amr-Ibn-ul-Ass, feignant ensuite de vouloir céder le pas à Esch'ary, l'eng ige à parler le premier. Celui-ci s'avance et dit tout haut : « Saches, ô peuple! que le parti que nous avons dû prendre d'un commun accord, Ainr-Ibn-vl-Ass et moi, pour le maintien de la paix et de la tranquillité publiques, .consistes dans la déposition d'Aly et de Muawiyé, et dans la nomination d'un nouveau kaliphe , à votre gré , à votre choix, puisque nous vous considérons en ce moment comme les représentons du peuple musulman. Ainsi, en vertu des pouvoirs qui me sont déférés, je destitue à la fois Aly et Muawiyé. C'est maintenant à vous à procéder à l'élection d'un nouveau kaliphe. » A l'instant, il se retire, et A«r- Ibn-ul-Ass prenant la parole : «Vous venez d'entendre, ô peuple! s'écria-t-il , le prononcé formel d'Ebu-Moussa'y- Eschary ; il a déposé Aly et Muawiyé ; moi je dépose aussi Aly, mais je confirme Muawiyé dans sa dignité, reconnaissant ses droits au kaliphat, comme vicaire légitime d'Osman, et comme vengeur du sang dccet infortuné kaliphe.»

Un événement de cette naturefr^^f e et déconcerte toute l'assemblée. La ruse et la surprise, colorées par les forma-* lités les plus rigoureuses , sous l'autorité* de la religion, captivent aussitôt tous les esprits et les font pencher vers Muawiyé, qui prend le titre de kaliphe et le soutient glorieusement, autant par ses qualités pensoaaeUes que par le succès de ses armes. Aly, fixant alorë sa résidence à Kiufé, se consume en vains efforts contre l'usurpateur. Enfin, un vendredi, 17 rbamaz 4o (27 Janvier 66 1), «1 fut assassiné par un fanatique de la secte deskharidjys,, dans le teœple même, au milieu de la prière publique.

Le meurtre d'Aly et la faiblesse de Hassan, son fils, décident alors du sort du kaliphat en faveur de Muawiyé. Hassan, proclamé kaliphe d'une voix unanime dans Kiufé, arme contre lui, et ces deux princes se rencontrent bientôt a Sekenn, sur la frontière de l'Irak. Alors le pusillanime Hassan, saisi d'effroi à la vue de l'armée ennemie, très-supérieure en nombre, et ébranlé par divers attentats commis déjà contre sa personne, se détermine à sacrifier tout à sa sûreté et au repos public. Il mande à Muawiyé qu'il est disposée se démettre du kaliphat, dans la seule vue d'éviter l'effusion du sang musulman. Il exige, pour condition, la reconnaissance de ses droits, dans le cas où il survivrait à Muawiyé, la conservation du titre d'imam, et la parole de Muawiyé de cesser ses poursuites en Arabie et dans l'Irak, contre les partisans d'Aly, son père. C'est sous ces conditions que Hassan fit sa renonciation solennelle en faveur de son rival , événement remarquable qui eut lieu le 25 de Rebial-ewel, Tan 41 (3o juillet 66 1), appelé par là Senefid-djémaalh, l'année de réunion. Ainsi le règne de Qassan ne fut que de six mois, ce qui complétait;, dit Vw^-

46o APPENDICE.

teur, les trente années de kaliphat parfait et légitime, annoncé par le prophète qui , par cette raison, appelait toujours Hassan le Pacificateur du peuple mahométan.

Nonobstant cette prédiction si respectée dans le rousulmanisme, Hassan, dans son abaissement, essuyait les railleries les plus insultantes de ses troupes et de ses sujets ; on l'appelait, même en face, la honte des çroyans, Ar'ul- Musslimin; l'opprobre des Musulmans, MuziTul-Musstiminn.U répondait avec la plus grande douceur par cet ancien proverbe arabe : la honte doit céder au feu, EFar*u khair'uîmmin' ennar. Hassan rentre dans Kiufé, gouverne ainsi l'Irak, sous le titre d'imam, au nom et sous l'autorité de Muawiyé, reconnu pour kaliphe légitime dans toute l'Arabie et dans le reste de cette monarchie. Vers la fin de son règne, Yézid , fils aîné de Muawiyé , attenta à sa vie pour s'assurer de la succession au kaliphat. Ce fut la femme même de l'infortune Hassan-Djudé, de la maison de Caïss, qui, aveuglée par une ambition plus criminelle encore que celle de Yésid, eut la lâcheté d'assassiner son mari. Son mariage avec Yésid devait être le fruit de son crime. Mais ce prince , ne pouvant concevoir que du mépris pour elle, lui manqua de parole et la laissa périr de désespoir.

Telles furent les circonstances qui firent passer le kaliphat de la maison d'Aly dans celle de Muawiyé, qui le transmit à ses descendais. Ainsi le sacerdoce des Ommiade$ et des Abassides, leurs successeurs, n'ayant point cette légitimité qui caractérisait celui des quatre premiers kaliphes élevés sur la chaire de Mohammed, par le vœu censé libre et unanime de tous les Asshabs et de tout le peuple musulman, l'empire sacerdotal des uns et des autres est,

par conséquent, regardé comme un kaliphat imparfait ( i ). Cependant la loi envisageant le sacerdoce de Mohammed comme indivisible, et sa puissance comme une monarchie universelle; cet ordre de pontifes, depuis Muawiyé I jusqu'à Mohammed XII, le dernier des Abassides, forme, avec les quatre premiers kaliphes, le seul tableau de succession, toujours réputée légitime, au sacerdoce musulman* ( M. dOhsson.)

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