LES SAINTS
Chaque province, chaque ville a, pour ainsi dire, ses saints ; on leur rend partout de pieux hommages ; on les invoque, on demande leur intercession et leur secours par des prières presque toujours accompagnées
(i) Remarquez que l'auteur musulman ne parle pas d'un pouvoir spirituel, dans le mouphty, incompatible avec le pouvoir judiciaire. Le mouphty est un ministre de la justice et ne juge pas ; voilà tout.
de sacrifices et d'aumônes. Les sultans eux:mêmes sont très-attentifs à remplir ces devoirs de dévotion. A l'époque de leur avènement au trône, et dans toutes les calamités publiques ou particulières, ils vont visiter les tombeaux de leurs ancêtres, et ceux des principaux saints dont les cendres reposent à Constantinople.Tous
les monarques qui ont commandé en personne leurs armées , ne sortaient jamais de la capitale qu'ils n'eussent solennellement imploré le secours de ces âmes bienheureuses , par des offrandes , des prières , des largesses en faveur des pauvres. Us avaient pour maxime d'en user de même, lorsqu'ils passaient dans une ville célèbre par les reliques de quelque saint. . Les cendres des patriarches et des prophètes sont encore un objet de vénération pour les musulmans. Sélim I, après avoir subjugué la Syrie, en 922 (i5i6), et passé l'hiver à Damas, ne voulut pas, au retour de la belle saison, marcher contre l'Egypte sans avoir visité Jérusalem. 11 partit incognito, suivi de quelques officiers, arriva à toute bride dans cette ville, et alla droit , dit l'histoire , au mont Keonhh-Khalil rendre ses hommages au tombeau d'Abraham, et à ceux d'Isaac, de Jàcob , de Joseph , etc. Il fit même toutes ces courses au milieu d'une forte pluie, et après avoir satisfait à ce devoir religieux , il reparut aussitôt pour Damas.
Indépendamment de ce respect profond que les Mahométans portent à la mémoire de ceux qu'ils croient morts dans un état de sainteté, ils ont encore des égards singuliers pour les personnes recommandables parleur piélé, surtout pour les Derswischs, ou autres L ao,
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solitaires qui, Toaés à one vie retirée et contemplative, passent lears jonrs dans l'austérité et dans la pratique des vertus morales. Ces sentimens sont communs anx Souverains comme à toutes les classes de la nation. Les Khaliphes les moins religieux, les princes les plus dissolus et les plus impies, ont donné dans tous les siècles , des marques d'une considération particulière pour ces pénitens. L'histoire cite, entr'autres, le fameux Timour. Ce héros Tatar, le fléau de l'Orient, lorsqu'il marcha sur Hérath, l'an 78a (i38o), passa par Taibad. Un ermite, Ebu-Bekir-Zein'ud-dinn, attirait, dans ce canton la dévotion et le concours de tout le peuple. Timour eut la curiosité de le voir, et le fit prier de se rendre k son camp. Le solitaire se refusa obstinément à sou invitation. Je me ferais scrupule, disait-il, « de mettre le pied dans la tente d'un prince ennemi des hommes, d'un observateur si peu zélé oh Cour'ann et des préceptes du prophète. » Timour, étonné du ca-< ractère ferme et décidé de cet anachorète, prit le parti de l'aller voir : il se transporta à sa cellule, et ce fameux conquérant, ce prince si sévère et si impéri eut, dont nul mortel ne pouvait soutenir les regards, fut si attendri à l'aspect de ce saint vieillard, si pénétré de se» vertus, qu'il ne put retenir ses larmes. U reçut, avee la plus grande docilité, ses leçons et ses conseils ; il écouta même avec une sorte de crainte les menacesqu'il fit au nom du ciel , contre les princes méchans, inhumains, irréligieux, et ne le quitta qu'avec dèstransports d'admiration , en le comblant de présent et d 'éloges* Sélim Ier, qui joignait à la valeur et aux qualité» guev-
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Hères une grande piété et une confiance extraordinaire dans les vertus des âmes saintes comme dang les sciences théurgiques, se livra plus que jamais à ces dispositions naturelles de son esprit et de son cœur, pendant son expédition contre les memlouks d'Egypte. Dès qu'il se vil maître de la Syrie, il fat moins ardent à presser ses préparatifs contre le Caire, qu'à connaître les Scheykhs et les Derwishs du pays, dont il cherchait à mériter les bénédictions et les vœux par ses largesses et ses bienfaits. Informé qu'un scheykh nommé Mohammed - Bidakhschy vivait saintement à Damas, dans un coin de la mosquée Bény-tJmmeyé, il alla aussitôt le visiter, le salua profondément, et se tint devant lui dans la plus humble contenance; il ne voulut pas même prendre le premier la parole ; et comme le scheykh, par respect, gardait aussi le silence,ils restèrent long-temps l'un visà-vis de Pautre sans proférer un seul mot. Akhy- Tscheléby*, l'un de ses officiers, ayant eu l'imprudence de rompre ce silence, Sélîm en fut extrêmement irrité: c'est alors que , prenant la parole , il se recommanda à Ce pieux solitaire, et le pria d'adresser au ciel les vœux les plus ardens pour la conservation et la prospérité constante des armes ottomanes. Prions ensemble, dit le Scheykh; et après avoir récité différens chapitres du Cour'ann , et autres prières analogues aux désirs de Sélim: « Ne vous écartez pas, grand prince,' lui dit-il, de la vertu, de la piété et des devoirs du trône : appuyez- vous en tout sur les secours du ciel , sur les bras du Tout -Puissant : ayez une entière confiance en la bonté et en ta protection de l'Etre- Suprême, le maître de la vie des hommes et l'arbitre de la destinée âes
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empires : alors rien ne manquera à la félicité de votre règne et an bonheur de votre auguste maison. » Assuré des vœux de cet anachorète, encouragé d'ailleurs par les prédictions des devins et des autres solitaires également respectés comme des saints , Sélim marcha en toute confiance à la conquête de l'Egypte.
Ces sentimens dominent presque toute la nation. De tout temps les monarques, les ministres, les grands de l'Etat, en un mot , toutes les âmes dévotes ou superstitieuses ont logé et entretenu de ces prétendus saints, dans l'espoir d'attirer sur elles et sur leur fa* mille les bénignes influences de leurs vertus. Celte confiance, cette vénération s'étend jusqu'aux imbécilles et aux fous. On croit chez les mahométans que dans cet état d'impeccabilité, l'âme de ces insensés est comblée des grâces du ciel, qu'elle jouit d'un commerce intime avec les puissances spirituelles, et que leurs vœux, comme plus agréables à Dieu, sont plutôt exaucés que ceux du reste des mortels ( i ). Ces idées les rendent trèscharitables envers ces malheureux, aussi n'enferme-t-on que les fous emportés ou furieux ; ceux qui restent calmes et tranquilles jouissent d'une liberté entière ; ils se promènent dans les rues, visitent les maisons, entrent chez les principaux seigneurs, même chez les ministres d'Etat, pénètrent jusque dans leur appartement, se placent à côté du maître, qui se recommande toujours
( t ) Dira-t-on encore que l'Islam n'a rien voulu entre le ciel et la terre? 11 n'a point voulu l'Eglise, il est vrai. Et sans l'Eglise; tout ce que l'Islam avait de religieux intermédiaires, est allé se perdre dans la superstition.
à leurs prières, et ne les renvoie jamais sans quelques aumônes. Tous, même ceux qui s'élèvent au-dessus du vulgaire , ont pour eux ces égards , dans la crainte de heurter, aux yeux du public et des gens de leur maison, des préjugés si respectés dans l'Empire.
Ces prétendus saints, soit parmi les fous, soit parmi les hommes sensés , mais surtout dans la classe des Scheykhs et des Derwichs , sont distingués sous le nom d'Eareiya-ullahy qui veut dire, les Saints de Dieu*