CHAPITRE PREMIER
Lorsqu’on veut étudier les sciences et contribuer à leurs progrès par des découvertes , il n’y a que deux méthodes à suivie, toutes les autres méthodes leur sont subordonnées, et ne doivent en être considérées que comme des dépendances, des combinaisons ou des conséquences.
Dans l’une de ces méthodes on suppose que tout homme possède en lui un certain nombre de notions générales ou d’idées innées à l’aide desquelles il peut établir dans chaque science, et à priori , des principes généraux susceptibles de s’appliquer à tous les faits de cette science, faits qui ne sont alors que la conséquence ou la déduction de ces principes. Cette méthode constitue le dogmatisme ou la méthode dogmatique.
Dans l’autre, au contraire, on admet que l’esprit humain ne sait rien primitivement, qu’il n’a d’autres connaissances qu celles qu’il a apprises, et que toutes les notions qu’il possède
(l ) Etymologie, ep.ircipia, expérience, experientia , dans le sens de expérimentation,
les médecins qui s’en pi étendent les disciples ont bien observé et bien expérimenté, ce qui est souvent arrivé ; et s’ils se sont bornés à consigner leurs résultats sans les interpréter, ce qui, au contraire, a dû être fort rare, ils ont simplement fourni des matériaux qui seront plus tard mis en œuvre par leurs successeurs. La marche empirique rationnelle que suit la science ne change pas pour cela; seulement, au lieu que ce soit un seul homme qui rassemble les matériaux basés sur l’ohservation de la nature, et les mette ensuite en œuvre pour établir un point quelconque de doctrine, ce travail sera celui de plusieurs.
A une époque plus rapprochée de nous, on en est venu à donner au mot empirisme une autre signification et en général à le prendre en mauvaise part. On en a fait un synonyme de Expérience faite sans but, sans règles , sans principes-, et quelquefois meme sous la seule influence de l’instinct.
Enfin, plus tard, et surtout dans les temps modernes, on a réservé le nom d'empiriques à certains médecins qui, ayant essayé un médicament dans un cas donné, viennent à employer ce même médicament lorsqu’il se présente à eux un cas nouveau qu’ils croient semblable au premier, sans toute fois s’inquiéter si la similitude est réelle, et ne se fondant le plus souvent pour admettrecette similitude, que sur l’aspect général et les caractères les plus saillants de la maladie. « Un empirique en méde- « cinc, a dit Zimmermann , est un homme qui, sans son- « ger aux opérations de la nature , aux signes, aux causes « des maladies , aux indications , aux méthodes et sur- « tout aux découvertes des différents âges, demande le •< nom d’une maladie, administre ses drogues au hasard ou •> les distribue à la ronde , suit sa routine et méconnaît « son art. »
Nous sommes obligés d’accepter cette signification qu’on est assez généralement convenu maintenant d’accorder à cet
empirisme, que nous pouvons appeler empirisme aveugle ou irrationnel; nous sommes obligés de l’accepter, parce qu’en étudiant les diverses périodes de l’histoire de la médecine, nous verrons qu’on a fréquemment confondu les deux espèces d’empirisme, et qu’il est souvent difficile d’établir entre elles une ligne de démarcation bien tranchée; et enfin , 'parce que, dans la thérapeutique, il est souvent arrivé que c’est cet empirisme aveugle ou irrationnel qui a fait découvrir les médicaments les plus utiles à l’humanité.
Cependant, tout en montrant ses rapports avec l’empirisme philosophique (1) et la confusion qu’on a souvent établie entre eux , c’est à ce dernier que je m’attacherai , [et, dans cette dissertation , voici le plan que je me propose de suivre.
Pour tracer rapidement l’histoire de l’empirisme depuis les premiers temps de la médecine, et pour montrer comment ont marché , d’un côté, l’empirisme philosophique dont je yeux surtout m’occuper ici, et de l’autre, mais sur un plan tout à fait secondaire, l’empirisme aveugle, j’ai pensé qu’il était nécessaire de les mettre sans cesse en présence de l’autre méthode philosophique, c’est-à-dire du dogmatisme, avec lequel ils ont presque toujours lutté.
Nous pourrons ainsi embrasser toute la philosophie médicale, faire la part consciencieuse de l’empirisme, suivre pas à pas ses périodes d’élévation et d’abaissement, et arriver ainsi jusqu’à notre époque, où, dans l’école de Paris, il a acquis une juste et haute prééminence.
(I) Je me suis permis dans le cours de cette dissertation un néologisme : c’est de remplacer, lorsqu’il sera question des temps modernes surtout , le nom d’empirique, qui est presque toujours pris en mauvaise part, par celui d’empiriste; mais seulement lorsqu’il s’agira de l’acception de ce mot sous le point de vue philosophique, sous celu de la méthode.
Pour atteindre ce but, nous diviserons l’histoire [de l’empirisme, ou plutôt de la médecine philosophique, en quatre périodes.
La première s’étendra depuis l’origine de la médecine jusqu’à la naissance de la secte empirique (280 ans avant J.-C.).
La deuxième, commençant à la secte empirique, s’étendra jusqu’à Bacon, et comprendra, par conséquent, un espace de temps très-étendu.
La troisième embrassera le temps écoulé depuis François Bacon jusqu’à nous.
La quatrième, enfin, notre époque elle-même.
Dans un dernier chapitre, j’essaierai de tracer les règles de la méthode empirique, et de montrer les résultats féconds auxquels elle peut conduire.