PREMIÈRE PÉRIODE
DEPUIS L’ORIGINE DE LA[ MÉDECINE JUSQU’A LA NAISSANCE DE LA SECTE EMPIRIQUE.
La plupart des maladies qui affectent l’espèce humaine n’ortt sans doute pris naissance que dans les besoins factices que l’homme s’est successivement imposés, dans le luxe dont il
s’est entouré (1), et dans les habitudes vicieuses qu’il a contractées. Aussi est-il probable que, dans les premiers temps historiques, les maladies étaient moins nombreuses, et sévissaient sur un moins grand nombre d’individus. Il est probable aussi qu’elles étaient moins graves, et guérissaient plus facilement.
La première pensée de l’homme malade dut être de s’adresser aux divinités qu’il adorait, pour leur demander la guérison des maux qu’il supposait envoyés par elles pour le punir de ses fautes. La simplicité des maladies, et la guérison quelquefois spontanée qui en était la conséquence, lui firent croire que ses invocations avaient été entendues, et que les dieux apaisés l’avaient débarrassé de sa maladie.
Mais les conjonctures n’ayant pas toujours été' aussi heureuses, l’homme se tourna vers les êtres sensibles, et jeta les yeux autour de lui , pour chercher quelque soulagement à ses maux.
Ce fut alors que, guidé tantôt par l’instinct, d’autres fois par le hasard, dans quelques circonstances par l’exemple des animaux, il introduisit dans son corps des substances diverses; puis, ayant remarqué que certaines d’entre elles apportaient du soulagement à ses maux, il fit part de cette découverte à ses semblables , et désormais les mêmes substances qui leur avaient si bien réussi furent employées dans des cas analogues (2).
(t) D’après Platon, Polile , lib. 3. p. 398, la médecine n’existe pas sans le luxe ; l’homme dans l’état de nature n’a besoin de médecine * que pour les épidémies et les blessures.
(2) Il est un fait digne d’être remarqué, c’est que dans ces premiers temps où la médecine consistait dans l’administration de quelques médicaments simples et l’observation de quelques régies hygiéniques. Cet art tout empirique et tout grossier qu’il était , fut toujours rapporté à une origine divine. On doit sans doute l’attribuer
Telle fut probablement l’origine de la médecine; origine tout empirique, et d’un empirisme aveugle, car il consistait a user des agents de la nature dans des affections que l’on considérait comme semblables.
La médecine consista longtemps dans cet empirisme aveugle et routinier. L’Egypte elle-même , que l’on considère comme le berceau des sciences et des arts, ne possédait pour toute médecine qu’uue série de recettes dérobées au peuple, et conservées mystérieusement avec d’autres prétendues révélations par les castes sacerdotales (1).
Chez les Grecs, L'origine de la médecine fut également tout empirique , et cependant attribuée aux dieux. Il semble que partout où cet art a pris naissance, l’absence de lumières
à l’état peu avancé de la civilisation, qui faisait que l’homme se regardait presque comme incapable d’imaginer quelque chose qui fût bon et utile, et méconnaissait ses propres découvertes pour les attribuer à un être supérieur à lui. Tel fut ce qui arriva chez les Hébreux. C’est Jéhova qui infligeait des maladies au peuple pour le punir de 6es mauvaises actions , et qui ensuite le guérissait. « Cbi <( Deus Jehova ait : « Ego Jeliova sum medicus vester. »
Lib. Moys. n, c. xv, v. 5. ?.
(1) La médecine, de même que chez les Hébreux , y était regardée comme d’origine divine. On lit dans Diodore de Sicile ( lib. i, cap. 25 ) : « Isin multa sanitate hominum pliarmaca, invenisse Aïïgyptii « tradunt, utpote quæ scientiæ medicæ fuerat peritissima adeoquc « multa solerter excogitasse. » Il paraît que les médecins ouvraient les cadavres. Le faisaient-ils simplement pour embaumer les corps , ou bien pour constater l’état des organes sains ou malades? C'est ce que je ne saurais dire, vu l’absence de documents à cet égard. Dans tout l’Orient , l’origine de la médecine fut regardée comme divine : « Medicinam vero quod attinet, ea est domeslica gentium nomadi- « catum observatione et cxperientia orta , presertim diætetica erat « ac præter hanc ipsam divinatio medica » (Hoeven Hist. mcdicinœ.
s’opposant à ce qu’on essayât de donner une explication rationnelle des agents thérapeutiques, on ait déjà voulu en quelque sorte dogmatiser, en rapportant la médecine à un être supérieur. Ce sont d’abord les héros qui possèdent les recettes et appliquent les moyens de guérir. Plus tard, le sacerdoce s’empare de la médecine, et la renferme en quelque sorte dans ses temples. Sous les Asclépiades, l’empirisme commence à paraître, car on cherche à s’appuyer sur l’observation de la nature, et on fait inscrire sur les murs des temples l’histoire concise, mais complète pour l’époque, des principales maladies pour lesquelles les prêtres serviteurs d’Esculape étaient consultés.'
Lorsque la Grèce, par la civilisation qu’elle reçut de l’Egypte, apprit à cultiver les arts et les sciences, l’empirisme cessa d’être aussi simple et aussi aveugle. Les Grecs, d’un esprit ardent et facile à concevoir, ne purent se contenter longtemps de suivre une routine aussi grossière, et d’inscrire sur ^es murs de leurs temples d’Esculape les recettes empiriques qui avaient réussi dans tel ou tel cas; ils voulurent aller plus loin, et, après avoir cherché d’abord à se rendre compte de l’action des médicaments, ils essayèrent de remonter à la cause même des maladies. Pythagore le premier joignit le raisonnement à l’observation empirique; mais ce furent les Asclépiades qui jatèrent les bases de la méthode dogmatique, de cette méthode qui consistait alors à rechercher les causes occultes des maladies.
Hippocrate, en qui nous personnifions l’école des Asclépiades, peut être considéré comme le premier des dogmatistes Sans doute il s’est placé bien au-dessus de ceux qui l’ont suivi , parce qu’à côté de ses hypothèses sur la cause première des maladies, il avait établi comme base de la médecine l’observation et l’expérience, et qu’il en avait déduit des préceptes de la plus haute importance pour le diagnostic , le pronostic et le traitement des maladies. Mais il expliquait ces résultats
par des hypothèses , et quittant bientôt la route qu’il avait tracée lui-même , et la méthode qu’il avait établie et basée sur l’observation, il combina et mélangea de telle manière les faits et les hypothèses , qu’il devint assez difficile de les séparer.
Lorsqu’on veut résumer l’idée générale de la doctrine hippocratique, son dogme en quelque sorte , on voit qu’il consiste à admettre une force vitale présidant à tous les actes organiques, ne tendant qu’à la conservation du corps, et luttant contre tous les agents de destruction ; cette force conservatrice peut succomber sous l’action trop énergique ou trop maligne des causes morbifiques, et alors la mort arrive; mais souvent aussi elle en triomphe, en préparant les voies par lesquelles elle doit, les faire sortir de l’organisme. De là les crises qui déterminentles solutions des maladies. Certes, en voyant cette doctrine dominer toute la médecine hippocratique, on ne peut plus hésiter à la considérer comme faisant partie du dogmatisme , et ce n’est que très-indirectement et en raison de l’importance très-grande qu’elle accorde à l’observation comme base de la science, qu’on peut la rattacher à l’empirisme.
Lorsque les doctrines hippocratiques se furent répandues dans la Grèce, les médecins quittèrent les temples d’Esculape pour les gymnases, lieux publics destinés aux exercices du corps ; il semble en quelque sorte qu’ils aient choisi ces endroits comme champs d’observation, en raison des accidents qui s’y produisaient fréquemment, des règles hygiéniques qu’on y appliquait, et qu’on puisse y reconnaître une origine bien lointaine de nos hôpitaux.
Après Hippocrate on abandonna bientôt les excellents préceptes qu’il avait donnés au milieu de ses théories , et dès lors le champ des hypothèses ne connut plus de bornes , chacun crut pouvoir donner une explication des causes et de la nature des maladies et imaginer une théorie nouvelle ; on trouvait en effet fort commode de pouvoir se passer de l’examen des
malades et de l’expérience qu’on pouvait y acquérir pour la remplacer par une hypothèse qu’on croyait être vraie, et à l’aide de laquelle on pensait expliquer tous les cas pathologiques et traiter tous les malades.
L’époque où parurent et se succédèrènt ces nombreuses théories commence à la mort d’Hippocrate et s’étend jusqu’à la naissance de l’époque empirique, c’est-à-dire à peu près 280 ans avant J.-C.
L’ensemble des médecins qui proposèrent toutes ces théories reçut le nom d’école ou de secte dogmatique, dénomination fortimpropre, parce que ces médecins n’avaient de commun que la méthode d’aptès laquelle ils raisonnaient et le but qu’ils voulaient atteindre , c’est-à-dire la découverte des causes premières ou occultes des maladies , tandis que les théories qu’enfanta cette méthode ne se ressemblaient en aucune façon.
Parmi les médecins célèbres auxquels on peut douner le nom de dogmatistes, on doit placer deux philosophes, en raison des méthodes qu’ils ont formulées , et de quelques applications qu’ils en ont faites à la médecine. Le premier, Platon , qui imagina un système de philosophie dans lequel il supposa l’existence de deux âmes chez l’homme , l’une immortelle , ayant son siège dans la tête, l’autre mortelle, dans le reste du corps. L’âme ne pouvait agir sans le corps ni le corps 6ans l’âme, etc. C’est lui qui le premier admit l’existence des idées innées.
L’autre est Aristote, qui pourrait en quelque sorte être considéré comme un empiriste, si on ne faisait attention qu’à ses nombreuses observations en histoire naturelle , mais qui, en raison de la philosophie métaphysique et de la scolastique qu’il introduisit dans les sciences, peut être regardé comme un des hommes qui contribuèrent le plus à l’extension du dogmatisme.
Parmi les médecins proprement dits, les principaux dogmatiques furent Dioclès, Praxagoras, Hérophile, Erasistrate, etc.
La réunion de ces hommes constitua l’école dogmatique, à laquelle on donna souvent aussi le nom d’école d’Alexandrie, parce que c’est dans cette capitale de l’Egypte que la plupart d’entre eux vécurent et firent connaître leurs idées.
Les dogmatistes cultivèrent l’anatomie avec quelque succès, et on peut voir par là que, même dès cette époque , on ne pouvait renoncer complètement à l’observation de la nature , et qu’en admettant les systèmes les plus extravagants, on était presque toujours invinciblement ramené à cette observation.