EXPÉRIMENTATION
L’expérimentation est en général d’autant plus utile, et peut conduire à des résultats d’autant plus féconds , qu’elle doit s’exercer sur des faits simples. Plus les faits sont compliqués, moins elle est facile; j’ajoute aussi, moins elle est possible.
Il y a des sciences qui reposent tout entières sur l’expérimentation : telle est la chimie ; d'autres qui reconnaissent pour base principale l’expérimentation, mais qui peuvent aussi s’aider du secours de l’observation : telle est la physique.
D’autres enfin qui sont à peu près exclusivement appuyées sur l’observation. Telles sont l’histoire naturelle et l’astronomie.
Il est digne de remarque que de ces deux sciences, celle qui est la plus avancée, qui est le plus près de son point de perfection, est celle où l’expérimentation est tout à fait impossible; c'est l’astronomie. Hâtons-nous de dire aussi qu’elle le doit à ce qu’elle peut expliquer tous les phénomènes célestes en les faisant dépendre d’un seul principe général, d’une seule loi, la gravitation.
Quel est le but de l’expérimentation? c’est d’isoler un lait des circonstances accessoires qui l’entourent et qui gênent ou dénaturent sa libre manifestation ; c’est de reproduire ce fait à volonté pour analyser à loisir toutes les par-
— Gilles qui le constituent. L'essence de rexpérimentation est donc de provoquer et de reproduire les phénomènes que l’on veut étudier avec plus de soin. Elle tâche de les placer dans toutes les conditions de leur existence et de leur manifestation propres. Elle sert enfin à les rapprocher à volonté d’un certain nombre de circonstances diverses qui peuvent agir sur eux , et dont ow veut étudier l’action. Il résulte de tout ceci que l’esprit est plus actif dans l’expérimentation que dans l’observation.
Tels sont les avantages de la méthode expérimentale ; mais elle a aussi des inconvénients qui prennent quelquefois uu tel degré d’importance que ses résultats peuvent être nuis ou induire en erreur. Ces inconvénients portent principalement sur la complication des phénomènes , complication qui s’oppose souvent à ce que les faits obtenus par l’expérimentation soient de tout point et toujours semblables à eux-mêmes. Ceci nous conduit directement à étudier la valeur de l’expérimentation en médecine.
Dans cette science , avons-nous dit , les faits sont la plupart du temps composés ou compliqués. Dans un fait composé il y a une telle liaison entre les parties qui le constituent, soit en raisondel’identité de leur cause productrice , soit en raison de leur mode simultané de manifestation et de leur influence réciproque, qu’il devient à peu près impossible de les isoler pour les étudier.
L’expérience ou l’expérimentation trouve dans la physiologie un champ vaste et fécond à parcourir , et les résultats qu’elle obtient peuvent éclairer la médecine en lui fournissant des notions plus positives sur les fonctions des organes. Elle ne doit donc pas être négligée; mais il n’entre pas dans mon sujet d’en établir les règles.
En médecine, l’expérimentation est applicable à deux ordres de circonstances bien différentes : 1° l’étude des causes et des phénomènes des maladies ; 2° l’étude de la thérapeutique. Comme les règles qui peuvent guider le médecin dans l’une ou
l’autre de ces deux séries de faits ne sont pas toujours semblables , nous les considérerons à part.
1° De V expérimentation appliquée à l’élude des causes et des phénomènes des maladies.
Les expériences qu’on peut tenter dausce but sont assez bornées, et beaucoup plus restreintes que celles que l’on peut faire en thérapeutique. Elles le sont même tellement qu’il est difficile, à cetégard, d’établir des règles générales , et que nous ne pouvons procéder qu’en exposant les principales expériences qui ont été faites.
Ces expériences ont été tentées sur les animaux ou bien sur l’homme.
1° Sur les animaux.
Ilest évident qu’en pareil cas l’expérimentation faite sur eux n’a pour but que d’éclairer la pathologie humaine. Les résultats auxquels elle conduit ne sont pas nombreux : celas’explique aisément,parce qu’un grand nombre des maladies de l’homme ne peuvent se développer ou être appréciées chez les animaux, et parce que leur organisation, si essentiellement différente de la nôtre, ne permet pas dans beaucoup de cas une conclusion certaine. Lesessais tentés sur les animaux peuvent cependant éclairer l’histoire et le développement de quelques maladies qui leur sont communes avec l’homme; telles sont la morve, le farcin, la rage, etc. C’est surtout au moyen de l’inoculation que l’on peut obtenir quelques résultats relativement à ces graves affections.
L’action d’un certain nombre de poisons peut être étudiée sur les animaux, et leur étude a conduit et peut conduire à des résultats utiles, touchant les accidents qu’ils déterminent, et les traces qu’ils laissent après la mort..
La défibrination du sang de certains animaux , l’introduction, par injection, dans leurs veines de matières putrides, de pus, a donné des résultats qui ont éclairé la pathologie hu-
maine
Telles sont les principales circonstances dans lesquelles l'expérimentation a été tentée chez les animaux. Ces exemples pourraient être multipliés; je pourrais passer en revue quelques résultats qu’on a obtenus en les soumettant à l’action delà chaleur, du froid, de Fhumidilé, de certains enduits imperméables ; mais cela m’entraînerait trop loin, et je me contente des faits que je viens de rappeler.
2° Sur l’homme.
Le champ de l’expérimentation pathologique simple est assez restreint. Cependant il y a un fait des plus importants dont je crois nécessaire de dire quelques mots : c’est l’inoculation. Le virus-vaccin a été inoculé dès l’origine de sa découverte et l’est encore maintenant dans le but d’apprécier sa valeur prophylactique ; quant à l’inoculation de la variole, elle a été l’objet d’expériences nombreuses et le texte de vives discussions ; mais elle est tombée dans l’oubli, et ne fait plus partie que du domaine de l’histoire. L’inoculation de la rougeole et de la scarlatine a conduit à des conséquences très incertaines, et ces expériences ont besoin d’êtrè répétées avant qu’on se prononce sur leur importance et sur leur innocuité. Quant à l’inoculation de la sypldis, qui fut tentée il y a déjà longtemps par Hunter, par Hernandez, par d’autres, et qui a été reprise et développée il y a peu d’années par M. Ricord, on est loin de s’accorder non seulement sur son innocuité, mais encore sur la valeur même de cette opération comme moyen de diagnostic. C’ëst du moins ce qui ressort d’un mémoire remarquable de M. Cazenave, sur la blennorrhagie syphilitique. Malgré donc toute la tendance que j’aurais à proscrire tout-à-fait ce moyen , j’hésite encore, espérant que de nouveaux faits viendront peut-être éclairer la question. Je me contente de ce simple aperçu sur les expériences qui peuvent être tentées sur l’homme, et je pense qu’on peut établir comme règle, que sous ce rapport le médecin ne saurait mettre trop de prudence relativement aux inconvénients
de ces opérations, ni trop de circonspection relativement aux conséquences que l’on en doit tirer.
Ve L' expérimentation en thérapeutique.
« La thérapeutique purement empirique, dit M. Bonillaud,
« est celle qui repose uniquement sur la connaissance brute •< de la vertu curative de tel ou tel moyen dont on ignore « complètement le mécanisme. On désigne, au contraire, sous >■ le nom de thérapeutique rationnelle, celle qui est fondée « sur une connaissance exacte de la nature et du mode « d’action des moyens qu’on lui oppose. Cette forme de la « thérapeutique est la seule qui satisfasse complètement l’es- « prit ; mais malheureusement elle ne trouve que trop rare- « meut son application dans le traitement des maladies dites <> internes ou médicales. »
Que l’on veuille arriver à préciser la valeur de la thérapeutique empirique ou de la thérapeutique rationnelle, à la formuler, suivant une heureuse expression, il faut nécessairement avoir recours à l’expérience.
C’est donc surtout en thérapeutique que la voie de l’expérimentation est large, et qu’elle doit être en quelque sorte parcourue dans tous les sens. Quelque compliqués que soient les phénomènes en présence desquels on se trouve, et quelque difficile qu’il soit de dégager le fait qu’on veut reproduire, on peut établir non-seulement qu’il est de toute nécessité d’expérimenter, mais encore qu’il est impossible d’agir autrement.
Les circonstances qui portent le médecin à user de l’expérimentation peuvent être variées. Tantôtt’est le désir de mieux étudier et d’apprécier les effets d’un agent ihérapeutiquequelconque déjà connu et déjà employé, tantôt le désir de constater les effets d’une méthode thérapeutique nouvelle ou d’un médicament dont L’action n’est pas encore connue.. Dans ce dernier cas , l’idée de l’expérimentation a été puisée dans une des circonstances suivantes : (a) le hasard; (b) L’analogie d’un médicament nouveau avec un autre déjà connu , analogie qui
porte soit sur ses caractères naturels , soit sur ses propriétés chimiques (c); la réputation populaire et empirique d’une substance.
Lorsqu’on expérimente, on se propose un but Ce but est de trouver un mode de traitement qui réussisse mieux qu’un autre déjà connu, ou bien d’en découvrir un pour les maladies répute'es incurables.
Dans le premier cas, l’expérimentation est louable, et elle paraît d’autant plus utile quç le médicament que l’on veut détrôner offre dans son administration des inconvénients qui font désirer qu’on lui en substitue un autre. Dans le deuxième cas, l’expérimentation est une nécessité inévitable (1) ; malheureusement, alors le terrain est glissant, et l’on peut facilement tomber dans l’empirisme aveugle et irrationnel.
L’expérimentation en thérapeutique est entourée d'écueils et de difficultés qu’il faut savoir éviter avec soin, mais qu’il n’est pas toujours facile de prévoir, et en raison desquels l’expérimentateur doit s’attacher à suivre des règles sévères , et sûres, qui seules peuvent le guider dan?, cette voie si périlleuse.
Les difficultés, s’il s’agit d’un médicament, portent d’abord sur trois circonstances antérieures à l’expérimentation.
Ces trois circonstances sont: 1° La nature du médicament. Ce médicament peut être inconnu du médecin, ou bien mal préparé ou trop ancien, et avoir, en raison de ces conditions, des degrés d’énergie fort différents. Lorsqu’une telle circonstance se présente, les faits que l’expérience conduit à constater ne sont, plus semblables, et de graves erreurs peuvent en résulter. En conséquence, disons que le médecin qui veut expérimenter un médicament, doit parfaitement en connaître l’histoire naturelle , les propriétés , les cas dans lesquels il a déjà
(l) M. Chomel, Path. gén. à qui j'emprunte quelques-unes des règles que j’exposerai dans la suite.
été employé et les effets qu’il a déterminés ; il devra également s’assurer lui-même, autant que cela sera possible, de la pureté de ce remède. 2° Le mode d'administration. Des erreurs peuvent être commises à cet égard, autant par rapport aux doses du médicament que par rapport aux moments de son administration. L’expérimentateur devra fai îe attention à tous ces détails, et, en même temps, il devra employer le médicament seul; car son mélange avec d’autres pourrait, soit en altérer les propriétés, soit modifier les effets qu’il doit produire sur l’organisme sain ou malade.
3° Le résultat des expérimentations faites d'abord sur les animaux.
Ces expérimentations ont, en général, pour but de constater les effets physiologiques ou primitifs (1) d’un médicament. On ne saurait recommander trop de circonspection dans les conclusions que l’on voudrait fonder sur une inexacte analogie entre la pathologie humaine et la pathologie vétérinaire ou animale. Indépendamment des différences d’organisation , d’impressionabilité, et de quantité dans les doses qu’on doit employer chez l’homme ou chez les animaux, ces derniers ne traduisant qu’incomplétement leurs sensations» on ne constate cjue les effets les plus frappants, les plus énergiques, et il est impossible d’analyser une foule de phénomènes peu importants en apparence, et qu’il serait si utile cependant de pouvoir apprécier. Du reste, les effets obtenus sont différents chez l’homme et les animaux, et de telles expériences, à mon avis du moins, ne peuvent guère éclairer que la toxicologie.
Pour terminer l’étude des circonstances que je puis appeler préparatoires à l’expérience, et , poser encore quelques règles à cet égard, je dirai :
1° Que le médecin doit bien connaître le sujet sur lequel il
(l) Les deux expressions sont aussi mauvaises l’une que l’autre ; mais l’usage les ayant adoptées, je les conserve.
expérimente, c’est-à-dire sa moralité , son jugement, son tempérament , ses antécédents et sa susceptibilité ;
2° Il doit avoir établi un diagnostic net et précis de la maladie, et en avoir recueilli une observation complète quelques instants avant l’expérimentation ;
3° Enfin, le médecin doit laisser ignorer au malade et qu’il va servir d’expériment et quels résultats il attend du médicament expérimenté.
Nous venons d’examiner toutes les circonstances qui précèdent et préparent en quelque sorte l’expérimentation , arrivons maintenant à cette opération elle-même ; voyons les difficultés dont elle est environnée et les règles propres à en triompher. Du moment que l’agent thérapeutique, quel qu’il soit, est pris par le malade (nous supposons ici qu’il s’agit d’un médicament interne) , l’observation commence à reparaître et elle vient en quelque sorte s’unir à l’expérience. Il faut en effet que l’expérimentateur continue de prendre l’observation de l’individu sain ou malade qui est le sujet de l’essai, et qu’il tienne une note exacte des modifications les plus légères qui surviendront dans l’organisme.
Les choses se passent d’une manière différente, suivant qu’on voudra étudier seulement les effets physiologiques , les effets thérapeutiques, ou bien encore les deux espèces d’effets à la fois .
Premier cas : On veut constater les effets physiologiques ou primitifs d'un agent thérapeutique.
Il suffira, pour cela, de constater par l’observation les effets éprouvés par l’individu sur lequel on expérimente. Les seules difficultés qui se présentent dans cette circonstance, sont relatives à l’imagination du sujet qui pourra lui faire accuser des sensations ou des impressions erronées.
Plusieurs médecins ont déduit et décrit les effets physiologiques de quelques médicaments , d’après des expériences faites sur eux-mêmes. C’est une manière de procéder que nous ne saurions admettre sans réserve, car leur intelligence étant
en jeu aussi bien que leur imagination, il se peut qu’ils éprou* vent des sensations ou des effets qui ne doivent point être exclusivement attribués au médicament.
Deuxième cas : II s’agit d’ apprécier les effets thérapeutiques d'un médicament ou d’une méthode quelconque de traitement.
Ici les difficultés sont plus nombreuses et quelquefois elles augmentent à un tel point , que l'on peut difficilement éviter l’erreur. Supposez, en effet, l’agent thérapeutique absorbé, et l’observation constatant, outre les effets physiologiques , s’il s’en produit, les modifications survenues dans la marche de la maladie et dans l’intensité des symptômes.
Alors deux cas peuvent se présenter : ou bien il y a amélioration dans la maladie, ou bien la maladie est restée stationnaire, ou même a continué de s’aggraver. Voyons en quelques mots ces deux conditions.
1° Il y a eu amélioration. Cette amélioration peut être due à l’action du médicament; mais avant de se prononcer, il faut accorder une sérieuse attention à plusieurs circonstances qui ont pu la déterminer. Ce sont d’abord le séjour au lit, le repos, la diète ( et quelquefois l’alimentation elle-même ) , toutes circonstances qui exercent une influence bien grande sur beaucoup de malades qui entrent dans les hôpitaux, surtout lorsqu’il ne s’agit p is d’une maladie grave ; enfin , la marche naturelle de la maladie, lorsque cette marche tend à la guérison, sans qu’on ait besoin d’employer des agents thérapeutiques.
Dans ces diverses conjonctures , le devoir de l’expérimentateur est de tenir compte de toutes les circonstances , et d’en faire la part avant de prononcer sur l’influence du traitement.
2" La maladie reste stationnaire ou continue de s’aggraver . Il peut se faire qu’il en soit ainsi, parce que la méthode de traitement est tout à tait sans influence sur l’affection , ou parce que la maladie est trop grave et a trop profondément atteint l’ensemble de l’organisme, ou bien quelques-uns des organes essentiels à la vie, pour que les agents thérapeutiques aient prise
sur elle. C’est encore à l’expérimentateur qui, sous tous les rapports, doit être observateur, à décider , après un examen approfondi, s’il doit continuer l’expérience.
Telles sont les règles principales qui doivent, à mon avis, guider le médecin qui veut apprécier expérimentalement la valeur d’un agent thérapeutique.