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De l'emploi de l'électricité galvanique dans le traitement de certaines paralysies des membres inférieures

L’électricité galvanique peut être fort utile dans un grand nombre de maladies nerveuses; mais il est des cas où elle offre des inconvénients et même des dangers : de là l’importance d’un diagnostic extrêmement sévère. Une fois le diagnostic posé, il faut savoir faire choix d’un appareil, graduer les doses du fluide, rapprocher, éloigner les applications, souvent même les suspendre momentanément, selon la nature de l’affection et la susceptibilité du sujet. Il faut, en un mot, suivre, en les dirigeant, toutes les phases d’une maladie le plus souvent capricieuse et rebelle.

Ce sont là des détails de pratique qu’on ne peut formuler en préceptes généraux. Pour bien les connaître, il convient de les avoir étudiés au lit même des malades.

J’ai déjà consacré plusieurs mémoires à l’examen de ces questions tout à la fois physiques et médicales. Prenant pour objet spécial de mes recherches les névralgies et les paralysies de la face, je me suis surtout attaché à ne procéder que par des faits. Rappellerai-je à ce sujet le malade que j’ai

présenté à l’Académie de médecine (1), complètement guéri d’une paralysie de la sensibilité de la face, avec perte de la vue, du goût, de l’ouïe et de l’odorat ? Cette paralysie, qui était depuis plusieurs années réputée incurable, céda en quelques semaines au traitement par l’électricité.

Un autre cas de guérison non moins intéressant est celui de cette jeune fille que j’ai soignée, avec M. Magendie, pour une paralysie double du mouvement de la face, et dont les traits avaient présenté l’effrayante immobilité du cadavre.

Dans les divers mémoires où j’ai consigné ces observations, j’ai eu spécialement pour but d’éclairer par de nouveaux faits la physiologie pathologique de la cinquième et de la septième paire. Peut-être aussi mes travaux sur l’électricité galvanique ont-ils contribué à rendre plus méthodique et plus général l’emploi de cette médication.

Je traiterai aujourd’hui de la paralysie des membres inférieurs, dépendant d’une maladie de la moelle épinière.

C’est une affection bien fréquente, qui réduit les malades à la plus triste condition, et contre laquelle les moyens les plus puissants échouent journellement ; toutefois j’ai vu M. Magendie obtenir des cures extrêmement remarquables à l’aide du galvanisme. J’ai eu souvent aussi à m’applaudir de son emploi, même dans des cas désespérés. Parmi les nombreuses observations que j’ai pu recueillir, je choisirai le fait suivant, qui me semble présenter un véritable intérêt pratique, et qui d’ailleurs me permettra de donner quelques indications générales sur le traitement de la paralysie par l’électricité.

Obs. — Mademoiselle Virginie T..., âgée de 17 ans, tomba d«>sa hauteur sur la partie antérieure du tronc, en courant dans un corridor, le 6 mai 1839; elle ressentit à l’instant même une vive douleur dans les genoux. Cependant elle se releva, et put continuer de marcher assez librement le reste de la journée ; mais, le lendemain, les genoux étaient tellement sensibles qu’il lui fallut garder le lit. Il n’existait ni gonflement dans l’articulation, ni contusion, ni rougeur des téguments. La douleur avait plutôt le caractère névralgique.

Des sangsues, puis des vésicatoires, furent appliqués autour des genoux sans amélioration. La malade se plaignait d’élancements aigus , qui tantôt s’irradiaient vers les extrémités inférieures , et tantôt semblaient remonter jusque vers la moelle épinière, en suivant le trajet des principaux cordons nerveux.

Au bout de deux mois de traitement , la maladie avait changé de caractère

(J ) Séance du 20 octobre 1840.

sans changer de gravité. Ainsi la douleur des genoux consistait surtout dans un sentiment de gêne, de pesanteur, d’anéantissement qui rendait la station impossible, et s’exaspérait dès l’instant où mademoiselle Virginie essayait, à l’aide de béquilles, de faire quelques pas.

On insista de nouveau sur le repos, les fomentations émollientes et résolutives, les rubéfiants de la peau, les révulsifs vers l’intestin. Tout échoua. La compression méthodique et continue des genoux fut également sans succès. C’est alors que la malade, après quinze mois d’une médication impuissante, se décida à venir à Paris.

Une consultation eut lieu : les opinions furent partagées. Les uns, frappés surtout de la souffrance locale, ne virent là qu’une affection articulaire, probablement de nature rhumatismale, et ils conseillèrent les eaux de Néris ; les autres, au lieu d’attribuer la faiblesse extrême des membres à l’état seul des genoux, ceux-ci n’étant ni gonflés ni rouges, et la pression n’exaspérant pas les douleurs, pensèrent que le siège de la maladie était dans la moelle épinière, et que c’était contre cet organe que devait être dirigé le traitement. Mais la première opinion prévalut, et mademoiselle Virginie partit pour Néris, où elle resta six semaines.

L’effet des eaux fut des plus fâcheux : il survint une sorte de surexcitation générale, et la paraplégie fut bientôt complète. A son retour à Paris, la malade ne pouvait se servir de ses jambes, même avec l’aide de béquilles, et il fallut, en descendant de voiture, la porter dans son lit.

M. Lisfranc fut appelé ; il fit appliquer à diverses reprises sur la colonne vertébrale des sangsues , des cautères et des moxas. Il prescrivit également la strychnine à l’intérieur. Sous l’influence de ces moyens, il survint un peu d’amélioration, et quelques mouvements reparurent dans les membres inférieurs ; mais le mieux s’arrêta, et pendant plusieurs mois encore, le mal resta stationnaire.

C’est alors que M. Lisfranc me fit mander en consultation.

. Voici quel était l’état de mademoiselle Virginie lorsque je la vis pour la première fois.

Elle n’éprouvait plus que par intervalle, et dans les changements de temps, de la douleur dans les genoux, qui du reste avaient l’aspect parfaitement normal. Les mouvements des membres inférieurs étaient très-faibles, très-obscurs. Elle n’aurait pu, étant couchée, soulever le pied, la jambe tendue. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de ramener avec beaucoup d’effort le talon vers la cuisse, sans qu’il quittât le drap, puis de l’allonger de nouveau. Soulevait-on le membre, il retombait lourdement entraîné par son poids dès l’instant où on cessait de le maintenir. Si on essayait de mettre la malade debout, elle ne pouvait prendre de point d’appui sur le sol ; ses jambes vacillaient et se dérobaient sous elle. Quant à la sensibilité, bien que devenue très-obtuse, elle était moins compromise que le mouvement. Je ne notai aucune différence dans le degré de paralysie de l’un et l’autre membre. Ils étaient notablement amaigris, sans pourtant qu’il y eut

encore de signes d’atropliie musculaire. Du côté de la vessie, du rectum et des autres appareils, aucun trouble, aucune souffrance.

Il importait surtout d’examiner avec le plus grand soin l’état de la moelle épinière. Je soumis chaque vertèbre à une exploration spéciale et miuutieuse ; mais il me fut impossible de constater la plus légère déviation ni la moindre sensibilité anormale.

Et cependant une maladie de la moelle épinière me paraissait pouvoir seule rendre compte de cette double paralysie des membres inférieurs. Avions-nous affaire là à une de ces affections simplement nerveuses qui s’attaquent à la fonction même de l’organe, $ans produire de lésion appréciable dans son tissu? Ce fut mon diagnostic. Aussi n’hésitai-je pas à conseiller l’emploi de l’électricité.

La première séance eut lieu le il juin 1862. Il y avait par conséquent plus de trois ans que la paralysie durait.

Je plaçai un des conducteurs de la machine de Clarke au niveau des premières vertèbres lombaires; l’autre conducteur à la tête du péroné. Ce second conducteur fut successivement appliqué sur l’une et l’autre jambe. J’eus soin de n’employer qu’une très-faible dose de fluide. Sous son influence', il y eut quelques contractions dans les muscles des cuisses, et dans les péroniers latéraux : à peine de la douleur.

Le lendemain, [nouvelle application galvanique. Comme mademoiselle'Virginie n’avait été nullement agitée, qu’elle n’éprouvait ni souffrance ni malaise, nous procédâmes avec moins de timidité que la veille. Tout se passa fort heureusement, et aucune complication ne vint, les jours suivants, interrompre ou modifier notre traitement.

Au bout d’une huitaine de séances (elles duraient chacune environ dix minutes), nous avions obtenu de notables améliorations. Ainsi l’action galvanique déterminait, dans les parties paralysées, des contractions de plus en plus fortes et une sensibilité plus vive. La malade pouvait, sans l’assistance de personne, soulever la jambe au-dessus de son lit, la maintenir étendue, et diriger ses mouvements en la laissant retomber à son gré. Elle commençait également à se tenir un peu debout, à l’aide de béquilles ; aussi se sentait-elle pleine d’espoir et de courage.

Le moment me parut opportun pour rendre le traitement plus actif. J’implantai une aiguille assez profondément à la partie postérieure et moyenne de la région lombaire, et je la mis en contact avec un des conducteurs. Quant à l’autre conducteur, je l’appliquai successivement à la cuisse, à la jambe, au pied, choisissant de préférence les endroits où les muscles se contractaient le moins bien. L’amélioration devint de plus en plus rapide. Chaque jour nous avions à constater un nouveau progrès du côté de la sensibilité et du mouvement.

Enfin, à la vingtième séance, mademoiselle Virginie put faire quelques pas, appuyée seulement sur une canne.

M. Lisfranc visitait très-régulièrement la malade, et constatait par lui-même

l’heureuse influence du traitement. Je donnais une séance à peu près tous les jours. Il n’y avait d’interruption qu’aux époques menstruelles et quand il survenait un peu d’agacement nerveux ou d’insomnie. Un jour de repos suffisait le plus souvent pour rétablir le bien-être et le calme.

Comme l’aiguille implantée dans la région lombaire avait notabfement accéléré les progrès, sans fatiguer la malade, je plaçai deux nouvelles aiguilles, une à chaque jambe, un peu au-dessous de la tête du péroné. Bien entendu que j’eus soin, comme pour la première aiguille, de diminuer la force de l’appareil, dans la crainte de stimuler trop vivement la contractilité musculaire.

Le mieux continua. Il serait fastidieux et sans aucune utilité pratique de rapporter les détails de chaque séance. Elles ne variaient que par la position des aiguilles des membres, qu’il me fallait placer tantôt à la cuisse, et tantôt à la jambe ou au pied, suivant que je voulais agir plus spécialement sur quelque muscle retardataire. Je dirai donc d’une manière générale que, sous l’influence de l’électricité galvanique, la paralysie de mademoiselle Virginie disparut complètement, et que nous dûmes cesser le traitement dans le mois d’octobre de la même année où nous l’avions commencé.

Au printemps suivant, mademoiselle Virginie, de retour dans sa famille, prit encore, d’après mes conseils, quelques séances d’électricité galvanique. Elle s’en trouva fort bien, et bientôt elle eut assez de force et d’agilité pour se livrer à toutes les distrations et tous les exercices de son âge.

Voilà plus de cinq ans aujourd’hui (1848) que la malade a cessé tout traitement. Elle s’est mariée il y a peu de temps, et comme, dans aucune circonstance, elle ne s’est ressentie de son ancienne paraplégie, je n’hésite pas à regarder la guérison comme complète et définitive.

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