‹ De l'emploi de l'électricité galvanique dans le traitement de certaines paralysies des membres inférieuresChapitre 2 sur 3 · REMARQUES · texte numérisé non relu

REMARQUES

Si, dans le principe, on apu se méprendre sur la nature de la maladie dont mademoiselle Virginie était atteinte, les effets du traitement prouvent jusqu’à l’évidence que c’était une affection de la moelle épinière. Quant à son mode de développement, il semblerait que c’est consécutivement que la moelle s’est entreprise, et que tout d’abord le mal a été limité aux genoux. Remarquez que ceux-ci sont restés longtemps douloureux avant qu’il survînt aucun symptôme paralytique. Par quel mécanisme s’est opérée cette extension de la maladie jusqu’à la moelle épinière? Nous ne dirons pas qu’il y a eu sympathie; car le mot sympathie, par cela seul qu’il s’applique à tout, n’explique rien. Je crois bien plutôt qu’il s’est opéré là quelque chose d’analogue à ces phénomènes de sensibilité récurrente que M. Magendie a, le premier, signalés et décrits. En effet, la douleur des genoux n’a jamais été

franchement inflammatoire : elle avait le caractère de la névralgie. Or, puisque la sensibilité normale se propage quelquefois de la périphérie au système nerveux central, ne pourrait-il pas en être de même de la sensibilité exaltée ? A

Le fait physiologique, auquel je viens de faire allusion, est trop peu connu encore pour que je n’aie pas besoin d’entrer ici dans quelques développements.

Tout le monde sait aujourd’hui que, des deux racines qui composent chaque nerf rachidien, l’antérieure est destinée au mouvement, la postérieure à la sensibilité. Mais ce qu’il n’est pas permis non plus d’ignorer, c’est l’influence que la racine postérieure exerce sur l’antérieure. Voici à cet égard les résultats auxquels M. Magendie est arrivé.

Quand on a ouvert le rachis avec les précautions convenables et mis à nu une paire de nerfs, si on pince la racine antérieure, on trouve qu’elle est sensible, moins cependant que la postérieure. Coupez cette racine antérieure par le milieu, le bout qui tient à la moelle devient tout à fait insensible, tandis que le bout périphérique n’a rien perdu de sa sensibilité.

Ainsi, premier fait : la racine antérieure ne puise pas directement sa sensibilité dans la moelle épinière.

Pour démontrer quelle est la source de cette sensibilité, M. Magendie divise sur la même paire la racine postérieure. A l’instant le bout périphérique de la racine antérieure, que nous avions dit être resté sensible, devient entièrement insensible.

Ç’est donc de la racine postérieure qu’émane la sensibilité de la racine antérieure.

M. Magendie arrive aux mêmes déductions par l’expérience suivante. Au lieu d’inciser la racine antérieure, il la laisse intacte ; seulement il coupe la racine postérieure. Aussitôt l’antérieure perd toute sensibilité.

Ainsi la racine postérieure reçoit de la moelle épinière une double sensibilité, l’une qui lui reste en propre et constitue sa sensibilité spéciale, l’autre, au contraire, qui reflue dans la racine antérieure. C’est cette sensibilité en retour, la seule dont jouisse la racine antérieure, que M. Magendie désigne par l’épithète de sensibilité récurrente . En effet, pour parler le langage de la physique, si vous représentez la sensibilité de ces racines par deux courants, il est évident que le courant de la racine postérieure procède de la moelle à la périphérie, et celui de la racine antérieure de la périphérie à la moelle.

Ces expériences sont si positives, et elles offrent des résultats tellement

tranchés, que j’ai entendu M. de Humboldt dire àM. Magendie qui les répétait devant lui : « C’est clair comme les mathématiques. »

Comment expliquer ce reflux de la sensibilité? M. Magendie avait présumé d’abord que, dans le point où les deux racines se réunissent pour former le nerf, quelque filet de la racine postérieure se détachait de cette racine et rétrogradait dans l’antérieure. Mais l’examen au microscope ne lui a rien fait voir de semblable. De plus, il s’est assuré qu’en coupant le tronc du nerf plusieurs centimètres au delà de la jonction des deux racines, celles-ci étant intactes, la racine antérieure perdait sa sensibilité. Il faut donc que le phénomène de récurrence se passe plus loin. Mais à quel endroit et par quel mécanisme ? Attendons pour répondre que l’expérience ait prononcé.

J’ai dû rappeler quelques-uns des faits relatifs à ce singulier phénomène, car, bien que sa découverte remonte à 1839 (1), c’est seulement dans ces derniers temps que, grâce aux nouvelles expériences de M. Magendie, habilement répétées par M. Bernard, il a cessé d’être l’objet d’aucune contestation.

Peut-on dès aujourd’hui en faire quelque application à la pathologie du système nerveux ? Voici comment je crois pouvoir expliquer la maladie de mademoiselle Virginie.

Il y a eu, par le fait de la chute sur les genoux, contusion des filaments nerveux qui enveloppent l’articulation. Bientôt l’irritation s’est propagée de ceux-ci au tronc des nerfs eux-mêmes, s’irradiant dans leurs divisions terminales, et de plus, ainsi que l’indiquait la douleur, remontant par les rameaux d’orfgine jusqu’à la moelle épinière. Cette période de la maladie a été caractérisée par des élancements aigus dans la profondeur des membres, du bassin et des lombes. Mais bientôt, et c’est ce qu’on observe souvent dans les névralgies, à une exaltation vive de la sensibilité succéda un état tout opposé. La douleur diminua graduellement, et, en même temps, apparurent des phénomènes de prostration musculaire qui aboutirent peu à peu à une paralysie complète.

Telle a été, si je ne m’abuse, la gradation, tel a été l’enchaînement des symptômes offerts par mademoiselle Virginie. La paralysie qui a frappé les

(1) Voir les Leçons sur les fonctions et les maladies du système nerveux, professées au collège de France par M. Magendie, rédigées par M. Constantin James.

nerfs supérieurs à la contusion serait donc une sorte de paralysie récurrente.

Et qu’on ne croie pas que le fait signalé par M. Magendie soit un phénomène simplement isolé. L’illustre physiologiste a constaté la sensibilité récurrente dans d’autres nerfs encore que ceux du rachis, spécialement dans la septième paire.

Quand ces études expérimentales auront reçu les développements et les applications dont elles sont susceptibles, elles devront donner la clef de beaucoup de problèmes encore entourés de mystères. Ainsi, par exemple, n’est-ce pas à la sensibilité récurrente qu’il faut rapporter la réapparition de la sensibilité dans un nerf dont on a divisé le tronc, ou même qu’on a excisé dans une partie de sa longueur ? Je n’aperçois point d’autre voie pour le retour de la sensibilité, puisque toute relation directe entre le nerf et le système nerveux central a été complètement interceptée.

Quoi qu’il en soit de la valeur de ces aperçus, il n’est pas douteux que la maladie de mademoiselle Virginie n’ait été exempte de toute lésion organique, sans quoi l’électricité eût aggravé la paralysie au lieu de la guérir.

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