‹ De l'emploi de l'électricité galvanique dans le traitement de certaines paralysies des membres inférieuresChapitre 3 sur 3 · CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

La paralysie des membres inférieurs peut s’attaquer isolément au mouvement ou à la sensibilité. Presque toujours elle affecte l’un et l’autre à la fois, mais à des degrés différents; ainsi le mouvement est d’ordinaire plus compromis que la sensibilité. Sous ce rapport, les paralysies faciales sont plus indépendantes les unes des autres. Cela doit être, puisque, pour la face, deux nerfs spéciaux, la cinquième et la septième paire, président à la sensibilité et au mouvement, tandis que, pour les membres inférieurs, ces deux nerfs sont représentés par deux racines qui se confondent bientôt en un seul et unique nerf.

Je n’ai point à énumérer ici les phénomènes qui caractérisent la paraplégie ; je veux seulement indiquer les principales circonstances qui se rattachent à son traitement par l’électricité galvanique.

Il faut, avant tout, bien s’assurer que la paralysie ne dépend pas d’une maladie organique de la moelle ou de ses enveloppes. S’il y a déformation de l’épine , saillie ou dépression anormale de quelque vertèbre, douleur sourde, abcès, trajet fisluleux communiquant avec le rachis, en un mot, s’il existe quelque indice d’une lésion matérielle, on ne doit point tenter l’emploi de l’électricité galvanique. On s’en abstiendra également tant qu’il existera de la fièvre et autres symptômes inflammatoires. Il convient au con-

traire d’y recourir avec confiance et sécurité dans des paraplégies dites essentielles qui dépendent d’une perturbation des fonctions de la moelle épinière, sans altération appréciable de son tissu. C’est pour avoir négligé ce diagnostic et employé indistinctement l’électricité dans tous les cas, qu’on a eu à regretter de si fréquents mécomptes. On s’en est pris alors au moyen lui-même, tandis qu’il n’eût fallu accuser que son usage intempestif.

Dans les cas douteux , je n’hésite pas à essayer du galvanisme , mais à dose trop faible pour pouvoir nuire, bien que suffisante pour indiquer s’il faut continuer ou suspendre ; ainsi, par exemple, je fus appelé, dans les premiers jours de novembre 18A6, près d’un de mes confrères, le docteur A., qui, depuis plus de deux mois, présentait tous les signes d’une maladie de la moelle épinière. Y avait-il là une affection organique ? Il était permis de le craindre en face des phénomènes suivants.

La paralysie des membres inférieurs était complète. Plus de traces de mouvement, plus de traces de sensibilité. La vessie et le rectum avaient perdu leurs facultés contractiles, au point qu’il existait une incontinence absolue des urines et des matières fécales. Les membres supérieurs avaient également été atteints. Ainsi le malade était devenu extrêmement maladroit, ne pouvant écrire ni même tenir un objet entre ses doigts, et se plaignant sans cesse que sa sensibilité tactile était émoussée. Les mouvements du thorax étaient pénibles, inégaux, entrecoupés de grandes inspirations. Parler difficile ; sentiment de constriction dans l’arrière-gorge, avec gêne pour avaler, surtout les aliments liquides. Enfin il existait un strabisme notable, rappelant assez celui qu’on détermine à volonté dans les expériences, en blessant , chez les animaux , certaines parties du cervelet ou de la protubérance.

Tous ces accidents s’étaient déclarés progressivement et sans cause connue, affectant d’abord les extrémités inférieures, puis s’étendant aux régions plus élevées, comme si de proche en proche le mal envahissait la moelle dans toute sa longueur. Ajoutons à cela que le père du malade avait succombé à une affection organique de la moelle épinière.

Quatre cautères furent appliqués le long du rachis, mais, sous leur influence, la paralysie ne fit que s’aggraver. L’état du malade devint alors d’autant plus affreux, qu’on ne savait plus quelle attitude lui donner dans le lit, à cause de la gêne et de la souffrance des plaies du dos.

L’insuccès des cautères, l’absence de douleurs du côté de la moelle avant et pendant la maladie, l’état apyrétique, d’autres circonstances encore me

firent espérer qu’il n’y avait là qu’une simple affection nerveuse, sans lésion organique. J’appliquai l’électriciyté. Dès la troisième séance, il y avait de l’amélioration. Les progrès continuèrent, et au bout de quelques mois de traitement, le malade entrait en convalescence.

Une paraplégie étant donnée, j’admets que la moelle est intacte dans son tissu et ses enveloppes, et par conséquent qu’il n’existe aucune contre-indication. Comment devra-t-on procéder ? J’ai déjà en grande partie indiqué la marche à suivre en rapportant l’observation de mademoiselle Virginie; aussi n’ajouterai-je que quelques mots.

L’appareil dont M. Magendie et moi nous nous servons habituellement est l’appareil électro-magnétique de Clarke. Son action est très-douce, et peut facilement être graduée ; il offre, indépendamment de son extrême commodité, un grand avantage sur la pile à auges de Volta : c’est de pouvoir agir sans l’emploi d’aiguilles, ou sans que la peau ait été préalablement dépouillée de son épiderme.

Un des conducteurs, celui qui communique avec le pôle zinc, sera placé au niveau des dernières vertèbres lombaires, de manière à agir sur la moelle elle-même. L’autre conducteur, ou pôle cuivre, devra correspondre à la tète du péroné. L’observation a prouvé que c’est le lieu le plus favorable. D’ailleurs, c’est là que le sciatique poplité externe est le plus superficiel, et par conséquent qu’il est le plus accessible au fluide.

Il faut prendre garde d’intervertir brusquement l’ordre des pôles. Si vous appliquez le pôle cuivre à l’aiguille supérieure, le pôle zinc à l’aiguille inférieure, ce changement dans la direction des courants pourra produire une commotion trop forte, sans profit aucun pour le malade.

Je n’ai recours d’habitude aux aiguilles qu’au bout de quelques séances, alors que j’ai la preuve que l’électricité est bien supportée. On conçoit que les aiguilles rendent le traitement bien plus efficace, puisqu’elles portent directement le fluide dans la profondeur des muscles, au lieu de le distribuer seulement à la surface du derme. Quant à leur choix, à leur mode d’implantation et aux modifications que j’ai fait subir à l’appareil de Clarke, je ne puis que renvoyer à mes précédents mémoires, où ces sujets ont été l’objet d’assez longs développements. On pourra également consulter avec fruit la remarquable thèse de M. de Puisaye, qui a pour titre : De l’électricité CONSIDÉRÉE COMME MOYEN THÉRAPEUTIQUE.

L’action immédiate du galvanisme éur les membres paralysés n’est pas toujours la même. Elle ne détermine le plus souvent, dans les premières séances, que de faibles contractions : quelquefois même celles-ci sont à

peine perceptibles. J’ai vu, au contraire, des cas où d’emblée les muscles se contractaient avec une grande énergie, bien que les mouvements volontaires lussent à peu près nuis.

Certains muscles paraissent être plus réfractaires que les autres à l’action du galvanisme. Dans ce cas, il faut les attaquer directement en implantant une aiguille dans leur principal faisceau. J’emploie ainsi quelquefois jusqu’à cinq à six aiguilles dans la même séance.

On doit éviter de placer les aiguilles dans des parties tendineuses ou aponévrotiques. Les douleurs seraient beaucoup plus vives, et il y aurait à peine des contractions.

Il est rarement utile d’administrer l’électricité sous forme de courant continu. Mieux vaut agir d’une manière intermittente , en touchant l’aiguille à de petits intervalles, et en variant les doses du fluide, que l’on augmentera progressivement, tout en évitant de donner de violentes secousses. Il faut savoir, sous ce rapport, résister à certains malades, qui, dans leur impatience de guérir, réclament un traitement plus énergique. Si vous saturez spontanément le nerf d’une trop grande quantité de fluide, vous pouvez déterminer des phénomènes d’engourdissement et d’insensibilité, et par suite aggraver la paralysie. Qui ne sait que la décharge d’une forte bouteille de Leyde laisse après elle un sentiment pénible qui met souvent plusieurs jours à se dissiper ?

Ce n’est ordinairement que quelques heures après la séance, ou même le lendemain, que le mieux se fait sentir. Souvent les malades éprouvent, dans l’intervalle d’une séance à l’autre, des fourmillements, des soubresauts, de petits élancements sur le trajet des nerfs paralysés, comme s’il s’opérait là une sorte de travail interstitiel, dépendant de l’action du galvanisme. Tant que ces sensations ne dépassent pas certaines limites, elles peuvent être regardées comme un heureux présage.

Quand, au bout d’un certain temps de traitement, l’amélioration paraît s’arrêter et le mal rester stationnaire, il faut suspendre les séances, et ne les reprendre qu’au bout d’une ou deux semaines. Dans cet intervalle, les progrès obtenus se consolident, ou même de nouveaux se manifestent. Presque toujours aussi la reprise des séances est accompagnée d’un mieux notable, comme si l’action du galvanisme sur le système nerveux s’émoussait par le fait de l’habitude et avait besoin de se retremper par le repos.

Pendant la durée du traitement, les malades suivront un régime fortifiant : des boissons amères, des viandes rôties, du vieux vin de Bordeaux coupé avec de l’eau, et quelquefois pur. On fera plusieurs fois par jour exécuter

des mouvements aux membres paralysés. On les frictionnera rudement, ainsi que la colonne vertébrale, avec une brosse sèche ou imbibée d’un liniment ammoniacal. Le massage sera encore fort utile pour combattre ou prévenir l’atrophie des muscles, celle-ci étant souvent le résultat de l’immobilité prolongée de leurs fibres. Je n’ai pas l’habitude d’employer, concurremment avec le galvanisme, des médicaments ou des agents thérapeutiques quelconques. Seulement, pour compléter le traitement, surtout quand il reste encore un peu de faiblesse ou d’incertitude dans les membres, je fais prendre aux malades des bains sulfureux, ou mieux, je les envoie à une eau minérale. Parmi toutes les sources que j’ai visitées, c’est à Bagnèresde-Luchon que je donne la préférence. J’ai vu aussi des cas où les bains de mer étaient extrêmement utiles ; mais il faut pour cela que la réaction se fasse bien, en d’autres termes, que la chaleur revienne promptement à la peau.

Les paraplégiques sont en général très-impressionnables au froid. C’est une des raisons pour lesquelles il vaut mieux entreprendre le traitement en été qu’en hiver.

Il n’est pas un malade qui ne demande tout d’abord au médecin combien sa paraplégie mettra de temps à guérir. Malheureusement on ne saurait rien établir de positif à cet égard. Les paraplégies du mouvement m’ont paru guérir plus vite que celles du sentiment. Mais, quelque efficace que soit le traitement, les progrès sont loin d’être aussi rapides que pour les paralysies de la face.

J’ai vu des paralysies de la face guérir en huit ou dix jours. Dernièrement encore, cinq séances m’ont suffi chez un ancien militaire dont les traits étaient complètement déviés. Or je me hâte d’ajouter qu’il est trèsrare que le galvanisme triomphe d’une paraplégie avant plusieurs semaines. Souvent même il faut des mois pour que la cure soit achevée.

Peut-on expliquer d’une manière précise le mode d’action de l’électricité galvanique sur les nerfs paralysés? Je ne le pense pas. L’analogie qu’on a voulu établir entre le prétendu fluide nerveux et le fluide électrique n’a fait que compliquer la question au lieu de la résoudre. D’ailleurs les nerfs ne se comportent pas du tout comme de simples conducteurs. Coupez la racine postérieure d’une paire rachidienne, c’est en vain que vous ferez passer un courant galvanique à travers le bout périphérique de cette même racine, ou à travers la racine antérieure ; la perte définitive de la sensibilité directe ou récurrente empêche toute action du galvanisme. Au contraire, celle-ci sera très-marquée si vous faites passer le courant à travers le bout adhérent,

c’est-à-dire sensible, de la racine postérieure. Un nerf agit donc autrement qu’un conducteur, puisqu’il suffit, pour l’empêcher de transmettre l’influence électrique, de changer ses rapports avec le système nerveux v central.

M. Magendie, à qui l’on doit cette expérience, en conclut « que ce n’est » pas en raison de leurs propriétés physiques que les nerfs réagissent sur » le cœur (1), quand ils sont traversés par un courant électrique, mais bien » par leurs propriétés physiologiques. Nouvelle preuve que l’électricité et » l’action nerveuse sont deux phénomènes qu’il ne faut ni confondre ni » même rapprocher. »

M. Magendie a établi par d’autres expériences encore que la réaction cardiaque, sous l’excitant électrique, est plus forte dans les racines postérieures que dans les antérieures, et que son intensité, dans ces deux sortes de nerfs, est en raison du degré de sensibilité de chaque nerf.

Ce sont là sans doute des résultats fort curieux, mais il reste encore à connaître ce qui se passe dans un nerf qui, sous l’influence du courant électrique, recouvre ses propriétés motrices et sensitives. Peut-être cette question est-elle autant du domaine de la physique que de la physiologie.

Comme je me suis surtout proposé de donner à ce travail un caractère essentiellement pratique, je me résume en disant que l’électricité galvanique, appliquée à propos, est un moyen puissant, peu douloureux, sans danger aucun, qui, dans la plupart des cas, peut remplacer avec avantage les autres traitements, et qui même a réussi souvent alors que ceux-ci avaient échoué.

(1) Comme toute sensation vive réagit sur le cœur et modifie son jeu, M. Magendie, dans le but de se rendre compte des impressions de l’animal, adapte à l’artère carotide un petit instrument qu’il appelle cardiodynamomètre, ou, par abréviation, cardiomètre. A peine l’instrument est mis en rapport avec l’artère, qu’on voit, à chaque contraction du ventricule, le mercure osciller dans le tube manométrique. De cette manière, l’impulsion du cœur, suivant qu’elle est faible ou intense, donne la mesure des sensations.

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