COMMUNICATIONS SCIENTIFIQUES
(( — Pierre tombale avec la date 1388 en chiffres
« arabes. — Dans les travaux de l'Union pour la connais-
« sance de l'antiquité à Ulm et la Souabe supérieure,
« 6e cahier (de l'année 1874), feu Mauch (pages 14 et 15),
« écrit ce qui suit sur la pierre tombale reproduite ci-
a après :
« A la suite des fouilles pratiquées alors dans le cime-
« tière supérieur de la cathédrale, à quelques pieds de
« profondeur, on a découvert une pierre tombale qui
« présente un intérêt extraordinaire pour l'historiographe
« et particulièrement pour celui qui s'occupe de l'histoire
« du développement des signes représentatifs des nombres.
« La pierre a environ six pieds de longueur et deux de
« largeur ; elle est en pierre de sable, dure et à gros
a grain ; elle porte à sa surface une croix latine et, sur
(( les côtés de celle-ci, le nom « cunrat riter » en carac-
« tères minuscules et la date 1388 en chiffres arabes.
« L'écu placé obliquement sous la croix et terminé en
u rond à sa partie inférieure porte un bouc. Tout cela
a en lignes simples, profondément gravées. Pour Ulm
(( cette pierre offre l'intérêt particulier que, par sa date « 1388, elle constitue le plus ancien spécimen de l'emploi « des chiffres arabes sur les monuments soit de pierre, u soit de métal ou de bois ; la date la plus ancienne connue a de nous jusqu'à l'époque actuelle était celle de 1414 « figurant sur un tombeau de Besserer dans la cathédrale. « Nous avons, il est vrai, une empreinte du sceau de la « ville avec la date 1351 en chiffres arabes, et c'est même a là un rare spécimen en Allemagne, mais c'est sans « doute un travail italien, étant donné que l'art de la « gravure des sceaux nous est parvenu de très bonne « heure de l'Italie avec laquelle les relations commerce ciales facilitaient les communications. Comme le cimeu tière a été abandonné depuis 1530, la pierre a été « recouverte depuis cette époque et se trouve, par ce fait, a en très bon état de conservation. Le tombeau est actuel- « lement dans la cathédrale. »
M. le Docteur Korber, commentant cet article, dit que la constatation des chiffres arabes sur les tombeaux, au xve siècle, est quelque chose d'inaccoutumé ; il ajoute : a les deux plus anciens spécimens qui me sont connus « sont : le tombeau qui se trouve à Katharein près de « Troppau, de 1007, et celui du comte de Katzenel- « lenbogen, de 1299, dans le jardin du château de a Biberich. » Bien que la contemporanéité de ces deux inscriptions ait pu être contestée, le Docteur Korber fait remarquer, comme nous lavons dit plus haut, que ces exemples isolés sont très possibles puisque les chiffres arabes étaient connus en Europe avant le xie siècle. -
Les chiffres arabes se trouvent assez souvent réunis aux chiffres romains. Nous avons rencontré quelques spécimens de ce mélange. Dans les notes qui accompagnent l'article qu'on vient délire, le docteur Korber en cite
quelques-uns que nous ferons connaître. Il dit en avoir trouvé dans Y Introduction à la paléographie latine de W. Wattemback, et d'autres dans les communications qui lui ont été faites par cet auteur.
On nous avait signalé comme existant, à la cathédrale de Mayence, la date 794, en chiffres arabes, dans l'épitaphe, gravée au XIIIe siècle, de l'impératrice Fastradana, troisième épouse de Charlemagne. Le docteur Korber, consulté sur l'autenthicité de cette date a répondu : « La a pierre tombale de Fastradana, troisième épouse de « Charlemagne, se trouve certainement dans la cathé- « drale de cette ville. Elle a été souvent mentionnée et
« reproduite par le dessin La pierre provient du
a couvent de Saint-Alban qui de 1486 à 1494 a été l'objet « d'une restauration importante. A cette occasion, l'an- « cienne inscription (qui n'existe plus) a pu être remise à (( neuf et la date de l'année ajoutée en chiffre arabes (A9£ ) « forme courante à cette époque. » Nous ne prétendons pas faire usage de cette date, cependant nous ne sommes point du même avis que le savant allemand qui répond d'ailleurs par une hypothèse. Son argument, tiré de la forme des chiffres, pour dire que l'ancienne inscription a pu être remise à neuf et la date ajoutée en chiffres arabes du xie siècle, nous semble devoir être écartée. En effet le A le 9 et le £ qu'il dit être usités couramment au xve siècle l'étaient aussi bien, sinon mieux, au xme ; voir la planche n° IV. Cette date K9R a pu parfaitement être gravée dès le xme siècle dans l'épitaphe consacrée à Fastradana, ou y être gravée de nouveau au xve avec des chiffres identiques. Donc, s'il n'a d'autres données que celle de la forme des chiffres pour affirmer que l'ancienne inscription n'existe plus, nous croyons que le docteur Korber se trompe. Selon nous il est très possible qu'elle ait été gravée au xiue siècle.
Un vaillant et érudit explorateur, M. le capitaine Binger, qui s'intéresse beaucoup à l'étude des chiffres arabes, posa la question suivante, dans le numéro de mai 1896, de la Correspondance historique et archéologique', « Villaut deBellofond, historien du xvnc siècle, signale à « El-Mina, côte de Guinée, un monument portant une « inscription en chiffres arabes dont les deux premiers
« sont 13 et en attribue la construction aux Dieppois.
« Le vicomte de Santarem, historien portugais, s'appuyant a sur ce que les chiffres arabes n'auraient pas été usités « couramment en France, avant le xvr siècle, conclut a que ce monument n'a pu exister. Connait-on en France « un monument ou un document, antérieur au xve siècle, a portant une date ou une inscription en chiffres dit « arabes ?
M. Jules Momméja, le savant conservateur du musée d'Agen, s'intéressa à cette question et y répondit, dans le numéro d'octobre du môme recueil. Tout en reconnaissant que les dates gravées sur les monuments au xive siècle, par les imagiers habitués à ce travail, ne sont jamais en chiffres arabes, il faisait d'expresses réserves en ce qui concerne les dates tracées en dehors des circonstances ordinaires, comme pouvait l'être celle de El-Mina. « II « semble évident, ajoutail-il, que les Dieppois n'avaient « pas amené avec eux un lapicide, un tumbier, accoutumé « à entailler dans le bois ou le marbre des inscriptions « funéraires ou dédicatoires. Quelque matelot plus habile « que les autres, le charpentier du bord par exemple, dut « être chargé de ce soin, et n'ayant pas de traditions « spéciales, il ne serait pas étonnant qu'il eut inscrit une a date en chiffres arabes, ceux-ci étant dès lors bien « connus et étant plus familiers peut-être aux naviga- « teurs, à cause de leurs relations avec le Levant, qu'aux « lettrés des écoles et des cloîtres. Ceci n'est pas une
Planche IV
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« simple supposition fondée sur des vraisemblances, car (( nous pouvons l'appuyer d'un exemple précis... » Ici M. Momméja cite la tombe allemande de Cunrat Rilcr dont nous avons déjà parlé et reproduit le calque exécuté par lui sur une gravure de YAnseiger. (Voir planche
n° III). Puis il conclut ainsi : « Il reste donc établi
« qu'il est impossible de soutenir qu'au xive siècle les « chiffres arabes n'ont jamais été employés sur les monu- « ments. »
Lorsque la pierre d'Escages fut découverte, M. Momméja, qui l'avait attentivement examinée, de concert avec M. Tholin, se montra très sympathique à notre thèse et voulut bien présenter, de façon très flatteuse, aux lecteurs de la Revue historique et archéologique, le mémoire qu'on a lu plus haut, dans lequel nous avons exposé les circonstances de notre découverte.
Nous trouvons dans un important article de M. Eugène Lefèvre-Pontalis (1) le résumé d'une discussion intéressante relative à une date gravée, en chiffres arabes, à la base de la flèche du clocher sud de la cathédrale de Chartres, sur une pierre de la lucarne exposée au nord. Cette date, 1164, est inscrite au-dessous du nom de Harman, quatrième architecte de la cathédrale. Pour l'examiner de près, il faudrait monter un échafaudage assez coûteux ; mais M. Lassus en a donné un facsimilé (2).
Nous n'avons pas à discuter ici cette date et à nous prononcer sur son authenticité possible. Inscrite sur un monument de grande valeur et à côté d'un nom connu, elle est exposée à de graves contestations ; mais l'article de
(1) Les façades de la cathédrale de Chartres. Congrès Archéologique de France, LXVIP session (1901), pp. 303 à 305.
(2) Monographie de la cathédrale de Chartres. Atlas, pi. L.
M. Lefèvre-Pontalis a l'avantage de nous donner l'opinion de plusieurs archéologues distingués, et la sienne propre, sur l'emploi des chiffres arabes au xne siècle. Il nous dit que M. Durand (1) doute de l'authenticité de cette inscription ; que M. Lecocq y croit (2). M. Lanore se prononce pour l'ancienneté des caractères en constatant que la date coïncide avec celle de l'achèvement de la tour ; la dernière donation pour l'œuvre des clochers étant celle du grand chantre Hugues qui mourut entre les années 1159, et 1164 (3). M. Lefèvre-Pontalis, après une étude minutieuse de l'inscription, hésite à se prononcer formellement ; mais il est très frappé par la lecture des ouvrages si importants de M. l'abbé Clerval dont nous avons parlé plus haut. « On a gravé, écrit-il, des dates en « chiffres romains, sur les monuments et sur les pierres « tombales jusqu'au commencement du xvie siècle. L'appâte rition de chiffres arabes dans une inscription du xne siècle « m'avait donc toujours paru suspecte, mais la lecture de « deuxsavantes études de M. l'abbé Clerval permet d'affir— « mer qu'on connaissait à Chartres les dix chiffres arabes et (( la valeur de leur position décimale, quelques années avant « 1140 (4). Thierry, maître des écoles et plus tard chance celier de Notre-Dame de Chartres, était en relations (( avec les savants de Tolède et de Toulouse qui entre- « prirent de répandre, dans la première moitié duxnesiècle, a les traités d'arithmétique en usage chez les Maures « d'Espagne. Grâce aux traductions de livres arabes qui
(1) Monographie de la cathédrale de Chartres, p. 107.
(2) Etude sur les architectes de la cathédrale de Chartres. Mémoire de la Société Archéologique d'Eure-et-Loir, t. vi, p. 131.
(3) Reçue de l'Art chrétien, t. xlix (1900), p. 38.
(4) L'enseignement des arts libéraux à Chartres et â Paris, dans la première moitié dit XII' siècle. — Hertnann le Dalmate et les première* traductions latines des traités arabes a" 'astronomie an moyen-âge, dans les Comptesrendus >/es Congrès scientifiques internationaux catholiques de 1888 et de 1891.
a lui avaient été communiqués par Ilermann le Dalmate, « il put composer son Heptateucon . A Chartres, comme « à Toulouse, l'emploi des chiffres arabes aurait donc pu « être précoce, tout en restant une exception... » Nous ne prétendons pas autre chose.
Dans une notice sur La Cathédrale de Reims, M. Louis Demaison (1) conteste, justement, deux dates, 1381, 1391, inscrites, la première dans les arcatures qui font face au palais de l'archevêché ; la seconde, au pied d'une des statues de la galerie des Rois. Elles ont été signalées par feu M. l'abbé Cerf (2). Ce qu'en dit M. Demaison ne tourne pas contre notre thèse car il serait disposé à admettre une exception si les caractères étaient conformes aux types du xive siècle. « Des chiffres arabes dans une inscription « lapidaire du xivP siècle ! La chose serait assez extraora dinaire ; toutefois, comme il s'agit de graphites, et non « de textes épigraphiques gravés régulièrement, on « pourrait à la rigueur admettre ici une singularité. Mais a il faudrait alors que les caractères fussent conformes à « l'usage du temps. Ce n'est pas le cas, et ces chiffres ne « ressemblent en rien à ceux que l'on rencontre parfois « dans les manuscrits exécutés vers 1380 ; ils ont un « aspect fort moderne... ne représentent peut-être pas des « dates, mais des mesures, des cotes dont le sens nous « échappe et qui auront été inscrites à l'occasion de « quelque restauration. .. »
De la forme même des chiffres , nous n'avons que quelques mots à dire. Dans la planche n° IV, nous donnons les types fournis par les Bénédictins, dans le Nouveau
(1) Bulletin monumental, publié sous les auspices de la Société Française d'Archéologie et dirigé par M. Lefèvre-Pontalis, 1902, 66e volume.
(2) Histoire et description de Notre-Dame de Reims, t. i, p. 45.
Traité de diplomatique (t. m, planche 60, et t. iv, page vu de la préface). Ce sont les plus ordinaires; ils ont été reproduits par plusieurs auteurs, notamment par Montucla, de Wailly, Quantin... etc. Nous donnons aussi, d'après Montucla (t. i, planche ix), ceux dont se servaient Boëce, Planude, Sacrobosco, Bacon, et nous terminons par un extrait du tableau de Wattemback. Il n'est pas surprenant que, dans les exemples donnés pour une période déterminée, le même chiffre affecte parfois des formes assez différentes. Bien que la façon d'écrire et de graver fut jadis plus fixe et mieux réglée que de nos jours, il faut bien admettre, cependant, qu'il pouvait exister quelques variantes suivant les régions et les individus.
Il faut reconnaître que les chiffres composant les deux dates qui nous occupent le plus, 1261, 1185, sont faciles et que leur forme a très peu varié. On y trouve, en effet, quatre 1, un 2, un 6, un 8 et un 5. Les 1 ne sont pas attaquables ; le 2 et le 6 sont conformes aux modèles du xiiic siècle ; le 8 n'a jamais varié depuis le xie ; le 5 a subi des modifications, mais celui de la date de Murguet est bien tel qu'on l'employait au xne siècle ; il a l'allure de notre 9 actuel, sauf que le jambage est vertical ou rejeté vers la droite. C'est sur le 4 et le 7 que se sont produites les plus curieuses transformations. Nos dates n'en renferment pas.
Nous ferons remarquer que dans les exemples fournis par les Bénédictins, les nombres, au xme siècle, sont arrêtés entre deux gros points placés à moitié hauteur des chiffres, ce qui est exactement le cas de la date d'Escages.
Nous donnons ci-après, sans avoir la prétention de les croire toutes inattaquables, quelques dates relevées à partir du xie siècle. Nous avons choisi celles qui semblaient le plus dignes de foi comme provenant des meilleures sources. Plusieurs de ces dates ont été citées au cours de ce travail.
1007. Tombeau à Katharein, près de Troppeau, Autriche ; signalé par le docteur Korber (Anzeiger).
M133. C'est-à-dire 1133. Manteau de cheminée provenant de la maison presbytérale de Hélindon. (Bénédictins.)
1164. Inscription accompagnant le nom de l'architecte Harman, à la base de la flèche du clocher sud de la cathédrale de Chartres.
1185. La pierre de Murguet. (Planche n° II.)
1233. Signalée par Ward. (Bénédictins.)
1245. Manuscrit italien de la bibliothèque Strozzi. (Bénédictins.)
1261. La pierre d'Escages.
1268. Manuscrit de la bibliothèque Cottonienne. (Bénédictins.)
1292. Id.
1299. Tombeau du comte Katzenellenbogen. (Anzeiger.)
1334. (Bénédictins.)
MCCC35. C'est-à-dire 1335. (Anzeiger.)
1351. Sceau d'Ulm. (Anzeiger.)
1388. Tombeau de Cunrat Riter. (Anzeiger.)
1391. Tableau de Spinello Arétino, à Florence. (Lafenestre, 198, n° 128.)
1414. Tombeau de Besserer à Ulm. (Anzeiger.)
1414. Tableau d'Antunello de Messine, à Anvers. (Lafenestre, 178.)
1423. Tableau de Gentile de Fabriano, à Florence. (Lafenestre, 204, n° 165. )
MIIII30. C'est-à-dire 1430. (Anzeiger.)
1439. Tableau de Jean Van-Eych, à Anvers. (Lafenestre, 194.)
1490. (Bénédictins.)
Le docteur Korber cite deux autres dates en chiffres mélangés : 15IIII (1504) — et 15X5 (1515).
A partie du xvi" siècle les exemples abondent, surtout en Italie.