‹ De l'emploi des chiffres dits arabes au moyen-ageChapitre 5 sur 5 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Après tout ce que nous venons de dire, serons-nous parvenu à faire partager notre conviction ? Dans cette étude, tout s'enchaîne avec trop de rigueur pour ne pas contraindre les esprits de bonne foi à reconnaître la solidité de notre thèse. Nous n'allons à rencontre d'aucune des règles générales consacrées par la tradition ; faisant simplement valoir des exceptions qui les confirment. Nous ne saurions être taxé de révolutionnaire voulant porter atteinte à la majesté des chiffres romains, à leur omnipotence au moyen-âge. Mais nous pensons qu'il faut accorder quelques places de sûreté à ces mécréants de chiffres arabes ; ne pas les renier absolument et poser en principe qu'ils n'ont jamais été employés à cette époque. Ce n'est qu'un minimum de tolérance que nous revendiquons pour eux.

Les savants les plus célèbres et les plus qualifiés sont unanimes pour admettre la connaissance de ces chiffres chez les européens, à partir du xie siècle. Aucun d'eux ne proteste contre leur emploi isolé, accidentel, en dehors des inscriptions religieuses. Nous fournissons des exemples précis ; donc notre date est possible, et si elle est possible elle est authentique, et la date de Murguet est authentique également. Si des falsificateurs avaient passe par là.

il eut fallu que, pour rendre leurs altérations vraisemblables, ils connussent la forme des chiffres employés aux époques qu'ils voulaient évoquer. Ces faux n'eussent pu être commis par des ignorants qui, malgré eux, devaient faire des anachronisme» . Or, est-il possible d'admettre que des savants soient venus, au fond de nos campagnes, truquer des inscriptions, aussi peu importantes à l'origine, et perdre leur temps à cette inutile besogne, en se prêtant à d'aussi absurdes notifications. Cui prodest. Que, sous Louis XIV, lors de la réfection des tombes de Saint-Denis, on ait voulu fixer par des dates, nécessairement un peu fantaisistes, les règnes des premiers rois de France, c'est possible. L'intérêt historique était en jeu et, sans légitimer cette opération, pouvait du moins servir à l'expliquer. Une date, placée à côté d'un nom, est bien plus exposée à contestation que lorsqu'elle se trouve isolée et ne rappelle aucun fait, aucune fondation digne de remarque.

On antidate un reçu, une lettre, un testament, un acte quelconque ; mais il n'est encore venu à l'idée de personne d'antidater sa maison. Architecte, entrepreneur, propriétaire qui élevez une construction de nos jours, songerezvous à graver sur la pierre d'angle ou sur le frontispice une date du xvie siècle... et ceux qui viendront après vous, s'exposeront-ils, ce faisant, à servir de risée à leurs contemporains ? Ces chiffres parfaitement conformes aux types du siècle correspondant ; cet écu arrondi, si fort en usage dans le Midi, au xme siècle, et dont nous avons emprunté tant d'exemples à la collection des sceaux qui sont les mieux datés de tous les monuments iconographiques ; cette fleur de lis évidemment très archaïque dans sa rusticité ; l'ensemble de cette naïve sculpture exclusivement composée de lignes droites et d'arcs de cercle ; tout cela n'a-t-il point le caractère, le cachet de haute antiquité qui correspond à notre date, et l'ouvrier, le goujat

si l'on veut, qui fut l'auteur de ce grossier monument, n'a-t-il point fait de l'archéologie malgré lui ?

Que des incrédules viennent quand même s'inscrire en faux ; qu'ils incriminent notre chauvinisme et taxent ce 'travail de plaidoyer pro clomo ; nous n'y pouvons rien. Bien qu'il s'agisse ici de chiffres, assurément notre démonstration ne saurait être mathématique. Il y a tant de choses fausses dans ce monde, depuis la pièce de cent sous jusqu'à l'esprit de certains hommes ; telle peinture admirée comme production d'un artiste célèbre, ne sera-telle pas un jour reconnue pour être l'œuvre d'un mystificateur ? La tiare elle-même, cette solennelle coiffure orientale qui, placée sur la tête du pape, est devenue l'emblème de l'infaillibilité, n'a-t-elle pas été choisie, par d'adroits faussaires, comme sujet d'une falsification qui a fait récemment grand bruit ? On nie l'histoire, l'immortalité de l'àme, l'existence de Dieu... On peut bien contester une modeste date ; mais alors, que ceux qui refusent d'y croire, au lieu de se cantonner dans la négative pure et simple, deviennent de sérieux contradicteurs et qu'ils nous prouvent la fausseté de notre inscription. Sur quoi pourraient-ils se baser, puisque nous avons démontré que cette inscription est possible ? Pour appuyer leur négation, ils ne sauraient invoquer que des hypothèses, et nous prétendons avoir raisonné sur autre chose.

Maurice CAMPAGNE.

Campagne, M.

De 1* emploi des chiffres

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