CHAPITRE III
Application des Courants Continus.
Nous avons dit plus haut que l'application des courants continus au traitement du rhumatisme chronique déformant était d’une élémentaire simplicité ; nous allons essayer d'établir le bien-fondé de cette opinion; nous exposerons ensuite les quel: ques règles à observer pour éviter les accidents possibles et nous espérons rendre ainsi évidentes et la bénignité et la facilité de la méthode.
Que faut-il d’abord pour appliquer le traitement ? Une pile, un milliampéremètre, des conducteurs et des plaques constituent le seul bagage indispensable.
Etudions les qualités nécessaires à chacun de ces éléments.
a) Pile. — La pile est un générateur d'électricité prenant sa source d'énergie dans une action chimique. Le métal attaqué constitue le pôle négatif, le liquide avec une électrode non attaquable y plongeant constitue le pôle positif. Comme tout généra-
teur la pile électrique est caractérisée par deux constantes, force électro-motrice et résistance intérieure. La première est caractéristique de l’action chimique, indépendante de la surface des éléments attaqués ; elle varie parallèlement à l'intensité de la réaction. La seconde dépend de la nature du liquide, de l'étendue des surfaces et de l’écartement des électrodes.
L’électricité médicale use de batteries à poste fixe ou de batteries portatives. Dans ce dernier cas on doit surtout viser à la petite dimension des éléments. De toute façon on doit exiger des piles médicales les qualités suivantes :
Force électromotrice suffisante pour n'avoir que peu d'éléments ;
Résistance intérieure faible ;
Aucun dégagement de gaz nuisible ;
Polarisation évitée.
Dépense réduite à o lorsque le circuit extérieur est ouvert. Les piles les plus employées pour les batteries à poste fixe sont la pile Lalande et Chaperon (Zn, solution de KOH à 40 0/0 et On O), la pile Bergognié (Zn avec Az H° Clet Mn O: comme dépolarisant). Celles qu’on utilise surtout pour les batteries transportables sont les piles du genre Daniell, du genre Marie Davy (sous-sulfate de mercure, zinc et charbon) ou du genre Warren de la Rue au chlorure d'argent.
De tous les modèles, c’est la pile au bisulfate de mercure qui est la plus commode. Les piles trans-
portables produisent en général une grande quantité d'électricité sous un faible volume ; des dispositifs spéciaux permettent de retirer les zincs du liquide excitateur quand on veut mettre la batterie au repos; elles présentent cependant un inconvénient, c’est que le zinc s’use même à circuit ouvert.
Les divers éléments des piles sus-indiquées doivent toujours pour les applications du courant continu en électrothérapie être associés en tension, c’està-dire qu'étant donné un groupe de piles, zinc et charbon, on les disposera de façon à unir toujours le zinc de l’une au charbon de l’autre ; les pôles de la batterie seront alors constitués par le charbon de la première (+) etle zinc de la dernière (—) restés tous deux sans connexion.
Le courant est recueilli soit directement aux extrémités + et — de la batterie (mettre‘alors un rhéostat dans le circuit), soit par l'intermédiaire d’un collecteur qui permet de mettre en circuit un nommbre variable d'éléments depuis l’unité jusqu’à la totalité de ceux de la batterie.
Personnellement nous n’avons presque exclusivement employé que deux sortes d'appareils portatifs : celui de Gaïffe et celui de Chardin. Les deux sont au bisulfate de mercure, les deux comportent également un réglage de l’intensité par collecteur. Cé système, commode par la suppression de toute instrumentation accessoire, n’est pas sans comporter quelques inconvénients. En effet à chaque passage du curseur d’un plot à un autre on supprime ou on
ajoute brusquement la force électromotrice d’un élément. Or dans les cas où le courant continu est appliqué à certaines affections très douloureuses (arthrites aiguës, arthrite blennorragique, névralgies faciales ou autres) chaque modification brusque dans l'intensité du courant se traduit chez le malade par une secousse douloureuse qu'il faut soigneusement éviter.
Les réducteurs de potentiel et les rhéostats répondent à cette indication. Nous n’entrerons pas dans la description des divers modèles imaginés ; indiquons seulement que dans les premiers le courant est cueilli sur un fil enroulé àspires très serrées, jeté en dérivation entre les deux pôles de la pile et que, dans les seconds, est interposée dans le circuit une résistance capable de varier progressivement et régulièrement (appareils de Bergognié, de Bordier ou de Lewandowvki).
b) Milliampéremètre.—Un bon milliampéremètre doit être exact, apériodique, c'est-à-dire que l’aiguille ne fasse que quelques oscillations rapidement amorties avant d'atteindre sa position d'équilibre ; d’une résistance électrique faible. Le même milliampéremètre peut servir à mesurer des courants de grandeurs très différentes au moyen du shuntage.
On donne ce nom à un dispositif tel, qu’à l’aide d'une dérivation prise sur le cadre mobile du galvanomètre, on ne fait passer par celui-ci qu'une fraction déterminée du courant total. Les shunts usuels
pour milliampéremètres sont de 2, 5, 10 et 20 ; dès
qu'on les met en circuit il faut donc multiplier le courant lu au galvanomètre par 2,5, 10 ou 20 pour savoir son intensité exacte.
Dans les appareils où le milliampéremètre présente cette disposition, il est toujours prudent de vérifier la position de l'aiguille qui commande le shunt afin de ne pas s’exposer aux accidents possibles si le courant employé était 10 ou 20 fois plus fort que celui dont on croit user.
c)Conducteurs.— Les cordons conducteurs doivent être souples, légers, garnis d’un isolant imperméable, car ils sont souvent mouillés par le liquide qui imbibe les électrodes et risqueraient alors, s’ils étaient simplement isolés à la soie ou au coton, de créer des dérivations inutiles sinon fâcheuses. Les conducteurs souples sont constitués soit par une tresse de fils fins en cuivre, soit en ganse métallique torsée, À chaque extrémité un cordon conducteur se termine par un piton ou goupille qu’on introduit dans les bornesde la batterie. C’est au niveau du point de jonction de la goupille avecle conducteur que l’usure, due aux mouvements et aux tractions continuelles, détermine le plus souvent sa rupture, ou tout au moins sa perte de conductibilité électrique. Aussi en cas d'interruption accidentelle dans le circuit sans cause appréciable doit-on toujours s'assurer du bon état des conducteurs.
d) Electrodes. — Nous voici arrivé à la partie de l’instrumentation sur laquelle nous croyons utile de nous appesantir le plus longuement, car c’est en n’y
Ds ee
accordant qu'une attention insuffisante qu'onobserve le plus grand nombre de mécomptes dans l’application des courants continus.
Les électrodes sont en général toutes construites selon le principe suivant : le courant amené par le conducteur souple aboutit à une pièce bonne conductrice en métal ou en charbon et se diffuse ensuite dans une masse liquide conductrice d’où elle passe dans la peau ; cette masse liquide peut imbiber un corps spongieux ou être contenue dans un récipient. L'emploi du liquide a pour but de mouler exactement l’électrode sur la peau et d'empêcher les solutions de contact qui seraient fatales entre un conducteur rigide et une surface aussi peu égale que celle de la peau. De plus, les produits caustiquesacides ou basiques dus aux actions primaires ou secondaires du courant restent toujours cantonnés dans le voisinage immédiat du conducteur solide ; grâce à la présence de l’eau ils sont éloignés de la peau qu'ils altéreraient vite si rien n’était interposé entre la plaque et le tégument ; ils sont enlevés lors d’une imbibition ultérieure. Le liquide le plus ordinairementemployéest l’eau que l’on chauffe vers 40 degrés pour éviter l’action désagréable du froid.
Les fabricants livrent presque toujours des plaques constituées par une lame de cuivre platiné inattaquable aux deux pôles et recouvertes d'un capitonnage plus ou moins épais que termine une peau de chamois. Or, d’après l’expérience de nos maîtres et aussi, nous l’avouons d’après notre faible expérience
personnelle, ces électrodes ont le défaut général d’é-
tre insuflisantes, nous dirons plus, dangereuses pour les raisons que nous allons indiquer ci-après.
L'imbibition des électrodes étant indispensable, comme nous venons de le voir, et la résistance au courant étant d'autant plus faible que celle-ci a été plus prolongée, la peau de chamois n'offre pas longtemps les qualités nécessaires pour des applications exemples de tout reproche. En effet elle s’altère vite dans l’eau : en séchant elle se racornit, se fendille, adhère à la substance conductrice qui la soutient et dont les bords menacent alors de la faire éclater. Si pour parer à cet inconvénient on laisse la plaque toujours humectée, la peau ne tarde pas à se flétrir sous l'effet de ce bain continuel, si bien qu’un jour elle se déchire au moindre frottement. Pour des traitements prolongés, et c'est ordinairement ce cas dans le rhumatisme chronique déformant, il est nécessaire de renouveler souvent la peau et, sans parler de la dépense, c'est un ennui inutile puisque facile à éviter. |
A cet effet nous avons toujours employé l’ouate hydrophile fixée autour de la plaque par un surjet à longs points et la débordant de 1 centimètre au moins sur toute la périphérie. Ce dispositif est avanlageux à plus d’un titre, car si d’une part, comme nous le verrons plus loin, il contribue à éviter les brûlures, il présente l'avantage d'être d'un prix de
revient inappréciable, d’une propreté scrupuleuse et
d'offrir toujours une surface ‘d'application parfaitement lisse, ce qui est un point capital.
Le feutre très fort peut également servir et dans les : applications pour entéro-colite nous avons employé des lames de feutre dont l'épaisseur atteignait 1 centimètre.
Bien que résistantes, ces plaques bien imbibées se prêtent facilement à toutes les exigences et s’emploient sans trop d’inconvénients.
La difficulté d'application constitue le plus grand reproche que l'on doive faire aux plaques du commerce. On sait les formes bizarres et peu géométriques affectées bien souvent parles articles frappés de rhumatisme noueux : or, on conçoit facilement qu'il soit presque impossible de faire épouser ces courbures multiples à une plaque de 12 X 8 sans que, se gondolant en tous sens, elle ne forme un peu partout soit des angles rentrant vers l'articulation, soit de véritables ponts entre deux nodosités voisines ; réussirait-on encore que la périphérie de la plaque réduite à ce petit diamètre toucherait fatalement un point quelconque des téguments déformés alentour.
Or, le courant amené par le conducteur se répartit également sur toute la surface de l’électrode si sur toute sa surface une résistance égale s'oppose à sa progression vers l’électrode de signe contraire ; que par hasard l'égalité de résistance soit supprimée par les déformations signalées plus haut toute la densité électrique se portera aux points où le contact est plus intime et y produira des brûlures dont l'étendue
Ex 66
variera avec l'intensité du courant et la durée de son application.
Pour obvier à cet inconvénient réel, le médecin devra user de stratagèmes où son ingéniosité pourra se donner libre cours. Pendant nos deux années d’expérimentation, nous avons employé des plaques de toutes formes taillées dans du zinc de 4 /10 de millimètres d'épaisseur. Celles-ci malléables à volonté étaient faites en croissant pour le dos de la main et les articulations métacarpo-phalangiennes, en souspied pour la tibio-tarsienne, en tampon pour les genoux, en véritable corne pour l'articulation scapulo-humérale. Chaque plaque était essayée longuement sur la déformation à combattre, elleétait alors capitonnée d’une pièce d’ouate dépassant largement les bords pour éviter tout amincissement à la périphérie et par là toute accumulation du courant en ces points. Grâce à ces précautions et à une attention soutenue, l’application du traitement nous a souvent demandé, c’est vrai, une longue dépense de temps, mais nous en avons été récompensé par l’absence presque absolue de brûlures.
C’est qu'en effet la brûlure est ce qu'il faut avant tout éviter. En dehors de la douleur qu'elle inflige inutilement au malade, elle le prive pendant toute la durée de la cicatrisation des avantages du traitement si elle s’est produite au niveau de l'électrode active ; et dans les périodes du début, elle peut le faire renoncer d'emblée à une thérapeutique dont il
est incapable de juger par avanceles avantages pos-
sibles.
Au bout de quelques applications, quand le malade
est habitué à la sensation de fourmillement constant qui accompagne le passage du courant électrique, la perception anormale d’une cuisson intense en un seul point bien précis de la plaque peut attirer son attention et lui faire à temps éviter le danger ; mais
dans les premières séances on a tendance à accuser sa pusillanimité ou son ignorance et l’eschare seulement vient vous prouver trop tard, quand finit la séance, que vous vous êtes lourdement trompé. Parfois aussi, vous avez pris toutes les précautions nécessaires, vous êtes certain de l'application parfaite de votre électrode et à peine avez-vous mis un ou deux éléments en batterie que le malade se plaint d’être brûlé. Ne vous étonnez pas outre mesure, retirez plutôt votre plaque et examinez attentivement la peau. Vous comprendrez ce qui se passe en découvrant alors dans la zone indiquée une éraflure minime passée tout à l'heure inaperçue, une brûlure ponctiforme de la veille, un léger bouton d’acné,en somme une excoriation qui, Si vous aviez continué aurait bientôt été le siège d’une brûlure. Le remède est fort simple : avec un peu de collodion, une rondelle,de taffetas gommé ou même au besoin un morceau de papier fort, recouvrez la solution de continuité et vous pourrez alors reprendre sans inconvénient l’application tout à l'heure dange-
reuse,.
En effet, chez ces rhumatisants chroniques à nutrition plutôt médiocre, il n'est pas sans intérêt d’éviter des plaies aussi minimes soient-elles. Si l’eschare: négative se cicatrise assez vite, l’eschare positive est longue à se fermer et durant tout ce temps on expose le patient à une complication infeclieuse possible, ce qui lui serait cher payer un manque de sollicitude du thérapeute.
En temps ordinaire, sans qu'en aucun point la peau ait été entourée, on constate après la séance une rubéfaction bien prononcée qui témoigne de la circulation intense sous les limites de l’électrode. Cet état congestif persiste assez longtemps (une demi-heure au moins), mais lorsque les séances se renouvellent souvent, il n'est pas rare de voir la peau se desquamer, prendre une sensibilité spéciale envers l'agent physique qui l'irrite journellement et ne pouvoir plus supporter que des intensités une fois, ou même deux fois moins fortes que celles du début. Ce sont ià des inconvénients réels dans le cours d’un traitement dont les salutaires effets dépendent d'une longue application; on peut y remédier de différentes facons : tantôt on disposera les plaques face à face, une au-dessus, une au-dessous de l’article ; tantôt, lorsque la partie malade se prête à cette disposition, on plongera le membre dans un bain où aboutira l’un des pôles et l’autre indifférent sera placé en un point quelconque du corps. Ce procédé n'a d'autre inconvénient que d'augmenter d'une façon appréciable la résistance extérieure ; Mais dans
ce mode d'emploi, il faut se rappeler que la densité électrique est surtout appréciable à la surface de l’eau et on recouvrira celle-ci d’un corps mauvais conducteur comme la glycérine ou le pétrole, ou on enduira la circonférence du membre au point d'immersion avec un corps isolant (vaseline) si l’on veut atténuer en ce point des intensités très fortes 500 Am par exemple ou des intensités plus faibles chez des malades pusi!llanimes.
Ces diverses précautions étant prises, on pourra faire passer le courant. Restent à savoir son intensité et la durée des séances.
En général il nous a semblé que la lésion se trouvait plus favorablement influencée par le passage de courants faibles longtemps continués que par l’action de forts ampérages peu de temps maintenus. Le plus souvent nous n’avons pas dépassé 25 à 30 mA. sauf dans quelques cas exceptionnels où, craignant qu'un malade ne püût continuer à venir assidument à la consultation, nous avons voulu racheter la brièveté du traitement par des intensités de 50, 80 et même 100 MA.
Dans tous les autres cas, en clientèle par exemple, nous croyons que l’on doit préférer les faibles intensités, d’autant plus que le malade n’en est alors nullement incommodé et se prête facilement à une médication qui lui pérmet de liré ou de causer avec son entourage tant que dure la séance.
Nous avons aïnsi prolongé les applications l’espace dé toute une heure sans que le patient accusât
autre chose que la gêne d’une immobilité trop longtemps maintenue. Ajoutons de plus que dans les cas favorables, le rhumatisant a déjà par lui-même beaucoup de tendance à prolonger un traitement dont il est à même d'apprécier les effets. Inutile de dire qu’en ces cas la recharge devra être fréquente ; on verra d'ailleurs qu’elle estnécessaire lorsque, tousles éléments étant collectés, l'aiguille du galvanomètre, après avoir rapidement atteint un point maximum ne pourra s'y maintenir et tendra dès le début à revenir au o initial.
Cette diminution progressive doit être cherchée normalement à la fin de la séance. On supprimera donc à ce moment un à un les éléments de la batterie en laissant un léger intervalle entre chaque variation successive, de même lors de la fermeture du circuit on n'élèvera que progressivement l’ampérage jusqu’à la quantité désirée et ceci pour éviter les secousses et les mouvements douloureux que de trop brusques variations ne manqueraient pas de donner au malade.
Le même inconvénient se présentera quand un élément se trouvera supprimé par hasard dans la constitution de la batterie. Dans les machines construites avec collecteurs à glissière sur des barres de cuivre courant au-dessus des bornes, ce petit accident est rare ; il faudrait pour l’observer, qu’une borne se soit rompue, rongée par l’acide ou par son amalgame avec le mercure ou bien encore que le
collecteur cessàt de toucher à un point : toutes cho-