EFFETS GENERAUX
Nous abordons maintenant la partie la plus importante-peutétre, mais aussi 1a ])lus délicate, de cette étude clinique du tabac, c’est-à-dire les effets de l’intoxication lente et prolongée par cet agent.
Il est certain que chez les fumeurs invétérés, l’économie toute entière subit des modifications profondes agissant sur la plupart des grands systèmes et des grandes fonctions. Ici encore, il faut pour la facilité de l’analyse et de l’exposition, dissocier cette action générale en ses divers éléments, et passer en revue les troubles imputables à l’usage immodéré du tabac, selon qu’ils portent : 1° sur les fonctions digestives; 2“ le système circulatoire ; 3° l’appareil respiratoire ; 4® les sens; 5“ l’appareil génital ; 6° les fonctions intellectuelles et les centres nerveux.
Action sur les organes digestifs. — En étudiant les effets physiologiques de la nicotine, nous avons vu ; 1“ qu’à petite dose, elle aug-mente les sécrétions et la contraction des fibres lisses; 2® qu’à fortes doses, ou à petites doses longtemps continuées, elle détermine l’anesthésie locale, la diminution des sécrétions, et entraîne après la contraction, le relâchement et l’atonie des muscles végétatifs; ces données vont trouvei' ici leur application.
Lorsque la santé est bonne et qu’on fume avec modération après les repas, non-seulement le tabac n’a aucun effet nuisil)le sur les organes digestifs, mais il concourt meme à l’accomplissement de leurs fonctions ; la nicotine par irritation locale, et par action dilfusée provoque les sécrétions, renforce
les mouvemenls péristalliqiies, favorise la riio’estion, et les selles, QnOn joue le rôle d’cupeptique.
Il n’en est plus de meme si le sujet est atteint d’une dyspepsie acide ou irritative, de diarrhée, de coliques: le tahac augmentera l’acidité des sécrétions, l’hyperesthésie, le flux intestinal, etdéterminera, surtout à forte dose, des contractions trop énergiques ({ui s’opposeront au péristaltisme.
L’ahus ordinaire <lu tabac est encore’ plus nuisilde, car aux phénomènes primitifs d’irritation succèdent ceux de dépression et de parésie: l’appétit disparaît ( 1) parcequeles nerfs qui fournissent la sensation de faim sont plus ou moins parésiés ; les sécrétions se font mal, parce que les libres nerveuses sécrétoires ayant perdu une partie de leur irritabilité, la production des liquides nécessaires aux phénomènes chimiques de la digestion est diminuée; les muscles de l’intestin deviennent atones; alors le fumeur a de l’anorexie, de la dyspepsie, des gastralgies, des vomissements, des coliques, des alternatives de diarrhée et de constipation, puis finalement peut tomber dans le marasme, s’il ne renonce à sa funeste habitude, ou s’il ne la modère. Le tabac peut par lui-meme occasionner tous ces désordres, mais malheureusement, il a, dans la plupart des cas, un auxiliaire non moins pernicieux que lui, l’alcool. Il convient même d’ajouter que l’abus de ce dernier se rencontre fréquemment chez les fumeurs, parce que le tahac desséchant les muqueuses, les irritant par ses principes Acres, excite la soif.
C’est pourquoi beaucoup de grands fumeurs sont en meme temps plus ou moins adonnés à la boisson.
Action sur le cœur. — La nicotine a une action élective sur le cœur: les plus petites doses d’alcaloïde qui ne détermineni pas d’elfet appréciable sur les autres appareils, intluencent d’une façon manifeste l’organe central de la circulation (Expériences de Cl. Bernard).
(1) C’est surtout lorsqu’on fumo à jeun que le tabac produit de l'anorexie.
Pour so convaiiicro de cotUe aciion, h délauL d’expériences, il suriil qiielqucrois de fumei* un cigare, une pipe ou meme une cigareUe, on verra souvent lorsqu’on aura fait usage du tabac, le |)ouls s’acc(*lérer el battre avec plus Je force. A l’exemple de MM. Stu^’ocki, Fagerct etc., nous avons liiaintcs et maintes fois constatii ce fait sur nous-inêmc et sur nos amis. Dans un certain nombre de cas, nous n’avons pas, il est vrai, observé d’accélération sensiJ)le du cœur, mais le i)lus souvent, nous avons pu après un ou deux cigaiœs ou autant de pipes, compter cinq, six, et meme dix ou douze pulsations de plus qu’avant d’avoir fumé; jamais nous n’avons vu se produire un ralentissement. Quant à la l\)rce des ballemenis, elle paraît augmentée ainsi que Ton peut en juger par la sensation du doigt et par les tracés sphygmograpbiques (1).
On comprend que, chez les grands fumeurs, le cœur étant
(1) Voir un tracé spliygmograplnquc de ce genre, clans la llicise de M. Julien, 186H.
(“2) iM. E. Decaisne, médecin à Cire-les-Mello (Oise) a rencontré des intermittences du cœur chez 28 fumeurs sur 88 (|u’il a observés; elles étaient indépendantes de toute. lésion organique du cœui', et disparurontchezeeux quicessèrent l’usage du tabac (mémoire à l’Académie dos sciences, mai 18r>o.)
M. Decaisne suppose que ces intermittences sont le résultat d’une espèce de narcolisme que le cœur subirait sous riniluence do la nicotine. Mais M. Blatin donne de ces symptômes une explication bien plus satisfaisante et qui concorde davantage avec la physiologie (v. effets de la nicotine snr la circulation).
« La nicotine, dit M. Blatin, agit .«ur la moelle allongée, et le pneumo-gastrique où elle produit d’abord (surtout sur les branches cardiaques], une excitation, ])uis nne paralysie plus ou moins rapide et plus ou moins complète suivant les doses. Or, les inlermittences du nicolisme nous font assistei’ a ces deux pliénomèmes invci'ses et successifs. Le nerf vague excité, arrête net les mouvements du cœur; voila 1 intcrmilleiicc ollc-nieme; puis bientôt, la paralvsie, ou lopins souvent, le simple amoindrissement de l’excitabilité nerveuse, laisse la lonction cardiaipie sous ta seule dépendance des ganglions .automotenrs.
De là les battements ilésordonnés qui cessent peu à peu à mesure
soumis, à des porLurhalions inccssanlcs, doil. frequemmenL présentf'r des alléralions sinon anaLoiniciues, au moins l'onc- Lionnelles. Nous n’étonnorons donc personne en ilisanl que les palpiLalions, les iiiLermiltences du cœur sonl souveuL la consé(iuence de l’usag'e abusif du tabac (2). A un degré i)lus avancé, on peul voir la même cause déterminer des névralgies, caractérisées par une douleur plus ou moins vive dans la région précordialo, un sentiment de constriction transversale dans la partie supérieure de la poitrine, et des irradiations douloureuses <lans le cou, les épaules ; peut-être môme, d’après MM. Beau et Peter l’abus du tabac produirait-il de véritables accès d’angine de poitrine. (3). Le plus souvent, ces all'ections sont indépendantes de toute lésion du cœur, et disparaissent lorsipie le malade cesse de fumer, mais d’après M. Peter (4), elles pourraient, dans certains cas, être liées à des modifications anatomiques, telles ({ue la sénilité anticipée de l’éiûtliélium et sa dégénérescence athéromateuse ou calcaire. Le savant médecin de l’hôpital St-.\ntoine a été conduit à cette supposition par une autopsie qu’il eùtoccasion de foire : Un homme qui fumait énormément, mais qui n’était pas buveur, présenta tous les caractères nécropsi([ues, que nous venons d’indiquer. Aussi M. Peter se demande-t-il, si le tabac ne modiücrait pas les éléments histologi({ues, comme le font les stimulants dilVusibles en général, el l’alcool en particulier.
Uuoi (|u il en soit M. Peter a toujours vu le tabac ('xcrcer une influence nocive sur les malades atteints d’alTections cardiaques
Dans tous les cas, lorsqu’ils fument, ils éprouvent une aggravation de symptômes, tandis qu’au contraire s’ils rompent avec leifr funeste habitude-, leur état s'améliore.
C’est pourquoi si chez les sujets nerveux, on no proscrit pas
f[iio la force nerveuse, pouvant de nouveau se ])i’opagcr au Iravers du pneunio^aslrique, vient lenlejncnt les niodiu’or el les régulariser. »
(3) éinoirc lu à rAcadéniie des sciences dans la séance du !) juin 18Ü2.
(4) Micliel Peler. — Leçons do clinique medicale, 1873, t. 1.
Tusage du tabac en [)i’cvision dos maladies cardiaques qu’il peut occasionner, il l'auL au moins, lorsque celles-ci apparaissent, l’interdire absolument à tous ceux qui sont atteints de cos all’ecLions.
Aciion sur les voies respiratoires. — On a beaucoup incriminé, l’usage du tabac, dans l’étiologie des alîections respiratoires, mais <à part l’irritation locale qu’il détermine, et dont nous avons déjà parlé, son rôle dans la production de ces maladies est loin d’être démontré.
On a prétendu qu’en paralysant le pneumogastrique, il [louvait occasionner soit de l’emphysème par relâchement des muscles bronchiques, soit des semi-asphyxies par cessation du besoin de respirer, mais nous croyons que ces accusations sont plutôt théoriques que réelles; nous n’avons pas lu, dans les nombreux ouvrages que nous avons consultés, une seule observation justifiant ces assertions.
En revanche, il est un accident que le tabac détermine assez fréquemment, c’est une dyspnée très-pénible, et même quelquefois angoissante, quoique passagère, et sans i>-ravité. Elle survient ordinairement le soir des jours où on a beaucoup fumé: tout à coup le sujet éprouve une sensation analogue à celle que produit la privation d’air ; il lui semble que sa respiration s’arrête, et qu’il est menacé d’asphyxie ; alors il suspend toute occupation, fait des inspirations lentes et profondes, des expirations rapides, et ce n’est qu’après un certain temps emiiloyé à ces efforts respiratoires, que l’anxiété, et la dyspnée disparaissent.
Si l’aucsultation est pratiquée au moment où le fumeur éprouve ces phénomènes subjectifs, elle permettra de constater que, pendant l’accès dyspnéique, l’air ne cesse pas un instant de pénétrer dans toute l’étendue des poumons, et que pendant ce temps aussi, le cœur bat normalement ou présente à peine quelques intermittences.
On a donné do cet accident des explications très-diverses, que nous essaierons do résumer :
Les uns l’attribuent à l’action paralysante(jue le tabac exerce sur le pneumogastrique : les petits muscles bronchiques no se contractant plus, l’air so renouvelle moins facilement, l’acide carbonique s’accumule, d’où dyspnée et sensation d’asphyxie (Parent). D’autres le croient dû à l’anesthésie de la muqueuse bronchique: cette muqueuse n’étant plus inq)ressionnée j)ar l’entrée de l’air dans la poitrine, il en résulterait pour le sensorium une impression analogue à celle que cause le défaut d’air, c’est-à-dire la sensation d’asphyxie (Peter). On a raj)porté aussi cette dyspnée à des troubles circulatoires, tels <[ue des intermittences trop longues du cœur, ou à un spasme, une contraction des vaissseaux qui tapissent la muqueuse pulmonaire; toutes chosesqui peuvent, pendant un moment, suspendre l’hématose et produire de la dyspnée. On a dit enfin que l’accident qui nous occupe était une forme très-atténuée de l’angine de poitrine.
Nous croyons que la plupart de ces causes peuvent agir sinon simultanément, au moins chacune dans des cas particuliers; mais du reste, peu importe l’explication : ce qu’il faut surtout savoir, c’est que la dyspnée des fumeurs est toujours un signe de saturation nicotique, et qu’on doit lorsqu’elle apparaît, cesser do fumer au moins pendant un certain temps.