DU TABAC
I. Le tabac appartient au genre Nicotiana de la famille des Solanées, genre que M. Fermond (1) caractérise ainsi ;
« Feuilles alternes entières ; fleurs blanches, verdâtres ou purpurines, disposées en grappes ou en panicules terminales. Elles sont formées d’un calice persistant, tubuleux, campanulé, à cinq divisions peu profondes ; d’une corolle infundibuliforme ou hypocratérimorphe à cinq lobes plissés ; de cinq étamines égales, incluses et insérées sur le tube de la corolle, à anthères longitudinalement déhiscentes ; d’un ovaire multiovulé, à deux loges, surmonté d’un style simple terminé par un stigmate en tête. Le fruit est formé par une capsule biloculaire entourée par le calice, s’ouvrant au sommet en deux ou quatre valves qui se divisent elles-mêmes en deux parties. Semences nombreuses, très-petites, oblongues, réniformes et rugueuses. Embryon axile, légèrement recourbé et logé dans un abumen charnu. Plantes herbacées et quelquefois frutescentes, souvent assez élevées et presque toujours revêtues de poils plus ou moins rapprochés et visqueux. Racines cylindriques , longues et épaisses. »
(l) Ces documents sont en grande partie empruntés à VÉconomiste français, au Grand-Dictionnaire du XIX siècle, et au rapport présenté par M. Hamille à l’Assemblée nationale, le 31 juillet l87o,
(2) Fermond, monographie du tabac.
Le genre nicoliana comprend un grand nombre d’espèces donl plusieurs sont employées. Les plus répandues sont les : Nicoliana Tabacum, Rustica, Auriculata, Suaveolens, Persica, Fruticosa, Macrophylla, Cbinensis, Glauca, Quadrivalvatus, Rcpenda et Paniculata.
Les deux premières, le Nicoliana Tabacum et le Nicoliana Rustica sont à peu près seules en usage chez nous.
Le Nicoliana Tabacum présente d’après M. Moquin-Tandon les caractères suivants : « Plante annuelle à tige dressée, haute de soixante centimètres à un mètre et demi, cylindrique, pubescente, rameuse ; inflorescence en panicule terminale, pauciflore. Fleurs grandes, d’un blanc jaunâtre, légèrement verdâtres, à limbe rose. Galice urcéolé, persistant, à cinq lobes étroits et acuminés, inégaux. Corolle en entonnoir, à tube deux fois plus long que le calice, évasé au sommet, portant un limbe étalé, presque étoilé, à lobes larges, triangulaires, aigus, offrant un pli longitudinal; étamines cinq, insérées vers le milieu de la hauteur du tube, ne le dépassant pas, offrant des fdets tubulés, très-greles, un peu réfléchis, arqués, velus inférieurement, et des anthères petites, ovoïdes. Ovaire conoïde, aigu, glabre, appliqué contre un disque hypogync, jaune ; sytîe à peu près de la longueur des étamines, cylindrique, très-grêle un peu élargi vers le sommet, glabre, terminé par un stigmate convexe, légèrement bilobé. Fruit (capsule) étroitement embrassé par le calice, ovoïde, un peu pointu, mince, s’ouvrant par deux valves longitudinales. Graines nombreuses, très-petites, irrégulièrement arrondies, rugueuses. Feuilles alternes, sessiles, amplexicaules et légèrement découvertes à leur base, qui est pourvue de deux lobes arrondis en forme d’oreillettes atteignant un ^mètre de longueur, et de dix à vingt centimètres de largeur, ovales ou oblongues, lancéolées, rétrécies à la base, acuminées, entières, pubescenles, visqueuses, vertes, molles ».
Le Nicoliana Ruslica a des feuilles ovales, des panicules un peu serrées et des fleurs verdâtres ou jaunes. Cette espèce est surtout cultivée en Corse.
Le tabac peut croître sous toutes les latitudes ; on le cultive
cL sous le climat glacé de la Finlande, cl sous le soleil brûlant des tropiques (Mercier).
H. chintiQwe. — On pourrait supposer
qu’un produit aussi répandu, aussi souvent analysé que le tabac est bien connu dans toutes ses parties, il n’en est rien cependant; aujourd’hui encore, malgré de nombreux, travaux entrepris par beaucoup de chimistes éminents, nos connaissances sur la composition chimique de cette plante offrent de nombreux desiderata.
Dans le lahac frais et dans celui qui n’a pas subi de fermentation, on trouve la plupart des produits communs à tous les végétaux : eau, fibres ligneuses en abondance, chlorophylle, sels alcalins et alcalino-terreux, substances résineuses et albuminoïdes : au nombre de ces dernières il faut mentionner un produit particulier obtenu par distillation des feuilles fraîches avec de l’eau, la Nicotianine, désignée aussi quelquefois sous le nom d'huile de tabac.
Mais ce qui pour le chimiste et le médecin caractérise surtout le tahac, c’est la présence en quantité notable d’un alcaloïde particulier, la Nicotine, sur lequel il convient que nous insistions (1).
Historique de la nicotine. — Cette substance éminemment toxique qui communique au tabac ses propriétés, a été signalée pour la première fois par Vauquelin (2) en 1809, six ans après la découverte de la morphine, le premier alcaloïde connu (1803). Un peu plus lard, Possell et Reimann (3) ont isolé et étudié la nicotine, qui a été ensuite l’objet des travaux de MM. Boutron,
(l) D’après l’analyse do Conwel, les feuilles fraîches de tabac renfennenl; gomme, mucilage, acide lannique et gallique, chlorophylle, matière pulvérulente verte, huile jaune ayant l’odeur, le goût et les propriétés de la plante, résine jaune pâle, nicotine, substance analogue à la morphine, matière colorante orangé rouge et nicotianine.
(•2) Annales do chimie et de physique, t. XXXI, p. i39.
(3) Magaz. fur pharm, t. XXIV, p. 138.
Ortig’osa, Henry Barrai, Melsens, et surtout de M. Schlœsing, le savant direcleurdu laboratoirederadminislration des Tabacs de Pans.
Préparation de la nicotine. — Dilïérents procédés ont été indiqués; le suivant dû à M. Schlœsing (1) paraît préférable : On traite par l’eau bouillante les feuilles de tabac grossièrement divisées, on filtre et on concentre jusqu’à consistance d’extrait. On reprend la masse par le double de son volume d’alcool concentré, et on l’abandonne au repos ; il se forme deux couches : rinférieurc noire, contient surtout du malate de diaux; la supérieure très-colorée renferme la nicotine. On la décante, puis on distille. L’extrait sirupeux est traité de nouveau par l’alcool qui sépare une nouvelle portion de matières étrangères puis on ajoute de la potasse qui met la nicotine en liberté. On agite le iquide avec de l’éther qui dissout falcaloïde et qui surnage. Ce liquidedécanté estadditionné d’acideoxalique en poudre qui entraîne la nicotine à l’état d’oxalate, et qui forme au fond du vase une couche sirupeuse. Cette couche, lavée plusieurs fois, avec de l’éther est mélangée avec une solution de potasse, puis on renouvelle le traitement par l’éther. En distillant celui-ci, on obtient la nicotine que l’on soumet elle-même àladistillation au bain d’huile et que l’on rectifie dans un courant d’hydrogène.
Propriétés de la 7iicotine. — La nicotine fait partie du groupe des alcaloïdes naturels qui sont liquides et volatils : ce groupe est fort restreint, puisqu’il ne comprend actuellement que trois termes : la nicotine, la cicutine et la spartéine, caractérisés par ce fait qu'ils ne renferment pas d’oxygène mais seulement les trois éléments : carbone, hydrogène et azote, ba composition est représentée par la formule Az^.
La nicotine constitue un liquide oléagineux, incolore quand elle est pure, mais devenant jaune, puis brun au contact de l’air.
Sa densité à l’état liquide est 1,027 à 15° (Barrai) à l’état de vapeur, elle devient 5, G.
(1) Annales de chimie et de physique, 3° série, t. XIX, p. "230.
Son odeur, assez faible à froid, devient, à une température un peu élevée, âcre et vireuse.
Elle est très-soluble dans l’eau, l’alcool, l’éther et les huiles grasses. Elle ne se solidifie pas à 10°.
Elle bout vers 250° à la pression ordinaire, mais en subissant un commencement de décomposition. A 100°, elle émet déjà des vapeurs épaisses et meme à la température ordinaire, une baguette imprégnée d’acide chlorhydrique que l’on en approche se couvre de fumées blanches. Ses vapeurs sont tellement irritantes qu’on respire avec peine dans une salle où l’on en a vaporisé quelques gouttes (1).
Elle dévie fortement à gauche le plan de polarisation de la lumière.
C’est une base puissante nentralisant parfaitement les acides pour former des sels. D’autre part, elle précipite les sels métalliques, elle peut même redissoudre l’oxyde de cuivre qu’elle a précipité; cette base est diacide, c’est-à-dire qu’elle exige pour la saturation deux équivalents d’un acide monobasique. •
La nicotine est déplacée de sescombinaison^ salines par l’ammoniaque, la potasse, la soude, la chaux, la baryte. Les tannins et les principaux réactifs des alcaloïdes : iodure de mercureetde potassium, acide phosphomolybdique, acide phosphoantimonique,y forment des précipités, même dans des liqueurs très-étendues.
Le chlore, le brome, l’iode réagissent avec énergie sur cet alcaloïde en produisant des composés aussi variés qu’intéressants, mais que le cadre de ce travail ne nous permet pas de passer en revue.
Nous indiquerons les plus importants lorsque nous traiterons de la recherche de la nicotine dans l’empoisonnement par cette substance.
Etat naturel. — Elle se rencontre spécialement dans les feuilles de la plante et s’y présente, comme les autres alcaloïdes des
(!) D’après M. Lebon les vapeurs de nicotine ne seraient pas dangereuses à la tenapérature ordinaire.
solanoes, à l’étal de sels, combinée avec des acides organiques, acide oxalique, acide citrique; on trouve surtout du malate do nicotine.
Gel alcaloïde se trouve en proportions très-variables dans les tabacs de chaque contrée, ce qui fait que l’action de ceux-ci dillère beaucoup d’intensité suivant leur lieu de provenance.
Voici d’après M. Schlœsing la richesse en nicotine, des principaux tabacs qu’on emploie :
Désignation des tabacs. Nicotine pour 100 de tabac sec.
Lot
Lot-et-Garonne
Nord
Ille-et-Vilaine
Pas-de-Calais
Alsace
Virginie
Kentucky •
Maryland
Havane
Enfin d’après d’autres analyses les tabacs du Levant, de la Grèce, de Russie, de Hongrie, contiendraient encore moins de nicotine que ce dernier.
Modification que la fermentation fait subir au tabac. — Dans es manufactures, les feuilles de tabac perdent par la manipulation une partie de leur nicotine. Au heu de les conserver dans un lieu bien sec où elles subiraient peu de changements dans leur composition, on les humecte d’eau salée, après les avoir bien triées et écotées; on les expose ensuite à la chaleur. Une fermentation s’opère et les matières albuminoïdes décomposées donnent naissance à plusieurs produits dont le principal est l’ammoniaque. La partie de cet alcali qui ne s’échappe pas dans l’atmosphère sature les divers acides du tabac, et se subtitue à la nicotine qui, devenue partiellement libre, se volatilise.
De sorte que malgré son odeur très-forte, le tabac préparé contient moins de nicotine que les feuilles sèches, (Tardieu). Dans le tabac fermenté la nicotine se trouve partiellement à l’état libre, partiellement à l’état d’acétate (Rabutcau).
Le lahac à priser subit une double fermentation et renferme conséquemment moins do nicotine encore que les autres. Au lieu d’ôtrosimplementcomme le tabaeà fumer haebé et torréfie ensuite sur dos tables formées de cylindres chauffés par delà vapeur d’eau, on le réduit en poudre à l’aide d’espèces de moulins, et, après l’avoir tamisé, on le soumet à la fermentation en cases.
Cette dernière a lieu a l’abri de l’air, dans de grandes chambres en chêne, pouvant contenir de 50 à 60,000 kilogrammes de tabac ; elle dure de neuf à dix mois. Après ce temps, la masse dont la température a varié de 50 à 55“ est changée plusieurs fois de cases, pour éviter que par suite de l’élévation de température, le tabac ne se carbonise. Pendant cette fermentation, une certaine quantité de nicotine se dégage encore, en même temps que, par la formation de nouveaux sels ammoniacaux et surtout d’une huile essentielle aromatique, le tabac acquiert du parfum. Il ne reste plus'alors qu’à sécher le tabac et le tamiser de nouveau pour que sa préparation soit achevée.
Le tabac à priser ne renferme guère que 2 0|0 de nicotine.
Jj6 tabac à fumer (\\\\ a subi une fermentation spéciale renferme d’après Zeize les principes suivants : huile empyreumalique particulière, acide butyrique, acide carbonique, ammoniaque, paraffine, résine empyreumatique, acide acétique, oxyde de carbone et hydrogène carboné. Dans cette analyse il n’est pas question de nicotine, mais ultérieurement Melsens en a démontré la présence dans le tabac à fumer (1).
III. Analyse fie Ifë fêêntée fie Iftbac. — La nicotine étant volatile à une température relativement très-élevée (230°), on conçoit que la fumée de tabac doit contenir une petite proportion de cet alcaloïde, que la combustion n’a pas décomposé complètement. Ce fait a été signalé par Melsens, et explique le narcotisme par l’usage du tabac.
Il peut être mis en évidence de la manière suivante :
On adapte un tube à boules, d’une part à un aspirateur, de l’autre, au tuyau d’une pipe chargée de tabac qu’on allume.
(I) Nous empruntons cette analyse aux commentaires tliérapoutifiues du Codex, par M. Guhler,
— “il —
Le tube à boules contient une solution d’iodure de mercure et de potassium ; dès qu’on fait fonctionner l’aspirateur, l’air chargé de la fumée du tabac passe sur le réactif et on voit se former le précipité jaune des alcaloïdes.
MM. Kabuteau et Ferrier emploient d’autres })rocédés. M. Kabuteau fait passer la fumée dans un nargillié contenant une solution d’acide pliospho-molybdi([ue qui précipite la nicotine en jaune.
M. Ferrier fait arriver les produits do la combustion du tabac dans des tubes contenant du coton imbibé d’acide tartrique ou citrique ou môme de tannin.
Outre la nicotine dont la présence ici paraît démontrée, on trouve encore dans la fumée un grand nombre d’autres produits : de l’acide carbonique, de l’oxyde de carbone, de l’ammoniaque, du cyanure d’ammonium, de l’azote, diverses substances azotées; une sorte de produit solide, volatile, soluble dans l’alcool et dans l’éther que Gmelin a nommé camphre du tabac (1).
Enfin d’après Vohl et Eulenberg, la fumée contiendrait encore plusieurs substances basiques, la piccoline, la pyridine, la la lutidine, la collidine, etc. (Kabuteau). Mais il n’est pas seulement important de reconnaître la présence de la nicotine dans la fumée, il est au moins aussi utile de reconnaître à quelle dose elle y est contenue. C’est ce que Melsens a recherché : il évalue q 1 décigramme la quantihi de nicotine que peuvent fournir 16 grammes de tabac. Mais malheureusement, ces expériences n’offrent, il faut l’avouer, qu’un intérêt théorique, et il est impossible d’appliquer leur résultat à l’empoisonnement des fumeurs, car ceux-ci rejettent au dehors une [lartie de l’alcaloïde, soit par la salive, soit [>ar l’air expiré.
Une autre question vient naturellement se placer ici :
Quelle est la façon la plus dangereuse de fumer, ou mieux celle qui expose le moins à l’intoxicalion nicotique ?
D’après Jonhston le tabac produirait son action toxique au moyen de trois produits; K une huile \olatile existant dans la
(I) Quelques cliiiiiisles croient que c’est la nicotiauine.
plante fraîche (la nicotianine?) 2“ un alcaloïde volatil, la nico ine, 3° une huile empyreumatique qui se formerait pendant la combustion.
Etant admis ce fait, on en conclut que de toutes les façons de fumer celle qui arrête une certaine partie de ces trois produits sera moins dangereuse que celle, qui, au contraire les laissera tous passer. Les nargil.hés, les pipes indiennes, dans lesquels le tabac brûle lentement, et dont la fumée passe à ravers l’eau aromatisée présenteraient donc le maximum d’innocuité.
Puis viendraient les pipes russes à long tuyau et les pipes allemandes à réservoir, qui retiendraient une partie des substances nocives (1). Les pipes hollandaises et anglaises, en terre dure arrêteraient moins bien ces produits. H en est de même des pipes en fer qu’on emploie dans le Thibet.
Mais de toutes les façons de brûler le tabac, les plus mauvaises, au point de vue de l’hygiène, seraient le cigare et la cigarette , surtout avec l’habitude si répandue d’avaler la fumée. Le cigare serait même particulièrement nuisible parce que les produits toxiques arrivant immédiatement dans la bouche, peuvent être facilement absorbés. Aussi les grands fumeurs de cigares trouvent-ils généralement que les pipes sont fades même lorsqu’elles présentent une forte saveur.
Enfin pour terminer cet aperçu des idées de Johnston nous devons ajouter que les chiqueurs ne seraient pas autant que les fumeurs sujets à l’intoxication nicotique. Car des trois produits dangereux que nous avons indiqués, ils n’en absorberaient que deux.
Sans partager complètement les opinions de Johnston, qui sont fort discutables, nous avons cru bon de les mentionner.
(t) Le produit résineux, demi-liquide, qui se condense dans l’intérieur des pipes, et qu’on désigné vulgairement sous le nom de jus, contient une proportion considérable de nicotine. Il est un peu moins toxique que cet alcaloïde lui-même, cependant il foudroie rapidement les animaivx qu’on expose à son [action (G. Le Bon. — V. Union pharmaceutique, janvier 1873.)
KECHEHCHES EXPÉRIMENTALES SUR LES EFFETS PHYSIOLOGIQUES DE LA NICOTINE.
La nicotine est un poison violent qui, par la rapidité et l’intensité de son action, ne peut être comparé qu’aux plus redoutables agents toxiques, l’acide cyanhydrique ou prussique, l’atropine et l’aconitine.
Quelle que soit la voie par laquelle on l’administre, injections hypodermiques, instillations dans l’œil, aI)sorption par le canal intestinal, une ou deux gouttes suffisent pour foudroyer des animaux, tels que lapins, chats, chiens (Blatin). Une seule goutte versée sur la langue d’un chien de taille ordinaire, par Berzelius, amena la mort en moins de trois minutes.
Selon Orfila, trois gouttes ne déterminèrent chez un gros chien que des accidents assez graves, tout en permettant à l’animal de se rétablir : cinq gouttes amenèrent la mort on dix minutes.
M. Van den Corput {Presse médicale de 1851), répétant ces expériences sur un chien de forte taille, le tua on moins d’une minute, avec quatre gouttes do nicotine pure, versées sur la langue.
A dose plus faible, la nicotine détermine chez les animaux des mouvements convulsifs et des tremblements effrayants (Blatin).
Ce poison n’épargne aucune espèce zoologique, mais il n’agit pas sur toutes avec une égale intensité.
Ainsi, chez les animaux qui ont une circulation très-active, comme les oiseaux, les mammifères, la mort est presque instantanée, surtout chez les oiseaux, qui tombent foudroyés, s, on verse sur leur conjonctive une seule goutte do cet alcaloïde.
Si, au contraire, la circulation est lente comme chez les grcnoiulles, les couleuvres et, en général, les animaux à sang froid, la mort arrive bien ])lus lentement.
Enfin, disons aussi que les herbivores ont moins de susceptibilité organique vis-à-vis des substances toxiques végétales comme la nicotine, ([ue les carnivores (Gubler).
Chez tous les animaux nicolinisés, on a observé un fait parüculièremenl intéressant dans l’iiistoire })liysiolog’i(|ue d(? la nicotine, c’est la propriété d’accoutumance graduelle dont jouissent leurs organes à l’égard de cette subsiancc qui semble présenter vis-à-vis d’cllc-môme une sorte d’innocuité (Blatin). Contrairement à ce qu’on voit se produire avec les poisons cumulatifs, comme la digitale, la strychnine, qui, donnés a une certaine dose tous les jours, n’agissent pas immédiatement, mais dont l’action, une fois produite, se continue et persiste même alors que l’on cesse de donner de nouvelles doses : la nicotine est absolument fugace dans son action. Ses effets se produisent de suite, mais ils disparaissent presque immédiatement (Sée). Bien plus, pour obtenir avec la nicotine plusieurs Ibis les mêmes phénomènes d’intoxication, il faut augmenter les doses de plus en plus.
Traubc, avec 1/24 de goutte de nicotine en injection, obtint des eflets du coté du cœur. Le lendemain, la même dose ne yjoLivait plus rien, et il lui fallut une goutte entière pour }»roduire le même résultat. Au bout de quatre jours, cimj gouttes étaient nécessaires.
C’est ainsi que le fumeur, malgré les accidents du début, finit par supporter l’usage du tabac.
Lorsque l’on veut étudier les elTets d’un poison sur l’économie, il importe, tant pour la simplicité de l’exposition que pour la netteté de l’analyse, de dissocier en quelque sorte celte action, et d’envisager le mode variable suivant lequel les toxi(|ues agissent sur les grands appareils.
C’est ainsi que nous passerons successivement en revue l’action de la nicotine :
1° Sur les centres nerveux ;
2° Sur les nerfs;
3” Sur les muscles ;
4" Sur la res[)iration ;
5” Sur les sécrétions ;
Sur la circulation ;
7'’ Sur la Icmpérature.
i. — Action sur les centres nerveux. — La nicotine n’ai2fil d’une façon vraiment appréciable sur les centres de motilité volontain' qu’à très-forte dose. Ses elVets doivent être divisés en deux p-roupes, constituant deux périodes; la première, convulsive; la seconde, paralytique. Mais très-souvent on n’a pas l'occasion il’observcr tout cet appareil symptomatique, car, «piehiuelbis, ranimai succomhr' dès le début de l’expérienc(\ Aussi a-t-on fait des périodes précédentes des formes d’empoisonnement distinctes, et l’on dit alorsquela mort est survenue avec la Ibrmi; convulsive ou la forme paralytique, suivant qu’elle ('St arrivée dans l’une ou l’autre période. Disons, toutefois, (pi'à l’inverse des convulsions, la paralysie n’est pas uniquement produite par les fortes doses, et qu’elle s’observe après l’ailminist ration de doses faillies, mais continuées.
Il iniportr^ itcaucoup d’établir cette distinction entre l’action des doses massives et celle des closes fractionnées jiour faiii' comprendre l’emploi de la nicotine dans letraitementdu télanos.
C'est peut-être faute d’avoir fait cette distinction, que les expérimentateurs ont différé d’avis sur la nature des convulsions produites par l’alcaloïde ({ue nous étudions ; les uns prétendent i[u’elles sont tétaniques, d’autres qu’elles sont cloniques.
« liOrsque la nicotine est donnée, dit M. Claude Bernard (1), à dose suffisante pour produire ce que l’on iieut regarder comme un excès d’action, chaque muscle devient le siège d’une conti'action telle, qu’il peut rester dans un état tétanique permanent. On pourrait être tenté de croire que la contractibilité esl perdue; il n’en est rien ceiiendant; la nicotine semble amenei- les muscles à l’état de contraclion le plus prononcé dont ils soimit susce|,)tibles ; ils sont durs, el s’ils ne se raccourcissent plus sous rinlluence du galvanisme, c'est qu’ils ne pourraient le faire davantage. » (Claude Bernard).
De là un grand nombre do physiologistes ont conclu que la nicoline est une substance tétanisante.
M. Jullien s’élève contre cette idée : «Un muscle télanise,
(1) Leçon sur les 'substances toxiques et médicamenteuses par Cl. Bernard.
Fons-ard o
dil-il, resie en contraction permanente, c’est ce que l’on a dési i^né par le nom de convulsion tonique ; mais ce n’est point le genre de convulsions ([u'on ol)sei‘ve chez les animaux empoisonnés par la nicotine. Ils tremblent, mâchonnent; leurs muscles, il est vrai, sont très-durs pendant le temps des convulsions, mais ce n’est pas une raison pour leur impliquer le tétanos. Rien ne peut mieux donner une idée de cet état des muscles dans l’empoisonnemejit par la nicotine que de les comparer à ceux de l’avant-bras d’un dessinateur faisant des hachures très-rapidement. C’est unesorte d’alternance, decontrac- Lion entre les fléchisseurs et les extenseurs, avec intermittence d’énergie en plus ou en moins pour chaque système musculaire, sans que pour cela ces organes cessent d’ètre en contraction. C’est ce qu’on appelledes convulsions cloniques.» (Jullien.)
Où donc est la vérité ?
De part et d’autre.
Car si, au premier abord, on est tenté de regarder ces deux observations comme contradictoires, on ne tarde pas, si l’on étudie avec soin les résultats fournis par d’autres expériences, à reconnaître qu’elles se complètent réciproquement.
La nicotine peut, dans certains cas rares, déterminer seulement des convulsions tétaniques et, dans d’autres plus nombreux, des convulsions à la fois toniques et cloniques.
En etfet, lorsqu’on donne à un animal une quantité de nicotine suffisante pour le tuer immédiatement (ce qui est d’autant plus facile qu’il est plus petit), on le voit périr dans un véritable accès de tétanos, d’une eflVayante intensité.
Si la dose a été insuffisante pour déterminer la mort foudroyante (ce qui arrive le plus souvent, surtout avec les grands animaux), l’animal paraît d’abord en proie à une agitation très vive ; il saute, il bondit, se cabre, etc., mais cela dure peu, et on voit ensuite survenir, comme dans le cas précédent, de la raideur tétanique, mais toutefois moins prononcée. La mort est relativement lente, et la raideur initiale s’accompagne bientôt, et, iinalement, fait place à des secousses convulsives ou même à des tremblements. On peut se faire une idée de ce phe-
nomène en se rappelant ce qui se produit chez les individus qui portent des poids ou des fardeaux à bras tendu. Pendant les premiers instants, le bras est horizontal et fixe, mais peu à peu il oscille, tremble et s’écarte de plus en plus de l’horizontale quoique restant toujours contracté.
Dans l’intoxication nicotinique, la contraction tétanique et le tremblement peuvent aussi exister simultanément, mais ce dernier s’observe surtout au déclin de la phase tonique : il est f^é- • néralement d’autant plus violent, qu’on l’observe chez des animaux de plus grande taille.
Le tétanos et le tremblement constituent une première période ou phase convulsive de l’intoxication nicotinique. Si l’animal succombe alors, ses muscles restent contractés quelque temps encore après sa mort ; s’il survit, on observe des phénomènes bien différents. Aux convulsions succède un repos absolu, caractéristique de la deuxième période, ou période de paralysie. L’animal est dans un état tout à fait comparable à celui que détermine le curare (Vulpian) ; ses membres, ses muscles sont en complète résolution, et on peut jouer à la balle avec lui comme si c’était un chiffon (Martin-Damourette). C’est donc avec raison, comme on le voit, que nous avons distingué deux périodes dans l’action de la nicotine sur les centres nerveux. Mais nous l’avons déjà dit au début de ce chapitre, on peut n’observer qu’une seule de ces périodes, soit que la dose de nicotine ait été assez forte pour tuer l’animal, soit qu’elle ait été fractionnée de façon à épuiser peu à peu le système nerveux sans le convulsionner.
En tout cas, la période convulsive a toujours une durée trèscourte, et elle entraîne à sa suite la diminution du pouvoir rétlcxe de la moelle. Dupuis longtemps déjà, M. le professeur Sée a attiré l’attention sur ces faits, et pour les exposer, nous no pouvons mieux faire que de rapporter le passage suivant d’une de scs leçons :
{( L’action de la nicotine sur les centres nerveux peut, dil’émincnt médecin de la Charité, se résumer de la façon suit vante ; Une seule convulsion, laquelle épuise le pouvoir réflexe de
ta moelle, el eslimiüie de laparaljsie.,... A l’inverse de la strychnine, qui exagère à l’excès rcxcUal)ilil6 réflexe de la moelle, la nicotine la diminue d’une façon considérable, et il send^le que la convulsion soit suivie d’une véritable paralysie. Dans l’empoisonnement par la strychnine, les excitations les plus légères, l’action de l’air sul'lisent pour rappeler les convulsions; avec la nicotine, une excitation même assez forte ne produit rien; la substance toxique agit sur le bulbe et produit uneconvulsion qui reste isolée, et n’est suivie ([ue d’un alTaiblissement plus on moins prolongé. » (1)
Ceci nous conduit à rechercher en quel point de rorganisme, la nicotine exerce son action. La chose est facile, grâce aux ti-avaux de M. Vulpian (2).
M. Vulpian a vu que le tremblement qui conslitue le ))hénomène convulsif le plus saillant n’avait pas lieu dans un membre dont le nerf principal était sectionné. Le poison n’agit donc ni sur les extrémités nerveuses, ni sur les muscles.
M, Vulpian a constaté, en outre, (ju’après la section Iransvorsale de la moelle, les tremblements n'avaient pas lieu dans les parties dont les nerfs prennent origine dans le segment inférieur ou postérieur de la moelle. Ce n’est donc pas non plus par suite d’une irritation de la moelle épinière que la nicotine produit les efl'ets en question (Vulpian).
Le fait est confirmé encore par l'expérience d’un jeuiK' médecin allemand. Reber, qui, ayant séiiaré, sur une grenouille le bulbe, ne put ensuite détermim'r de convulsions par l'administration de fortes doses de nicotine,.
Il est donc évident que l’alcaloiVle ne [teut produire de cunvul- ' sions qu’en infiueneant les parties supériinires des centres nerveux. Mais agil-il sur le cerveau, la iirotubérance ou lel)ulbe'.'’
M. Vulpian a aussi (ilucidé cette queslion. Il a onhîvé successivement h's lobes cérébraux, les couches optiques, les lubcr-
(l)S3C. — Leçons orales de la Charité. — V. Mouvonenl médical, année 1875.
i^“2) Vulpian. — Leçons professées à l'Ecole de médecine en 1875. — Pro(iri’s médv'al. année 1875.
fuies hijumeaiix, le ccrvolel, avant (rinlmduire la nicotine et il a vu encore se produire les trend)leineiits. Mais ceux-ci cessùrent, lorsqu’il enleva la partie de risthnie de rencéphale qui correspond à la protubérance annulaire des mammifères (1).
On [)eut donc inférer, d’après M. Vulpian, que ces tremblements ou mouvements convulsifs ont pour cause une irritation de certains points de la protubérance. Reber et M. le professeur (t. Sée sont d’un avis quelque peu différent. Suivant ces observateurs, le point de départ des contractions Pdjrillaires est dans le bulbe ; une section delamoelle lesabolit complètement tandis qu’elles sont conservées si la section porte au-dessus du bulbe.
Les deux opinions nous paraissent fondées. Car, si, d’une part, les expériences de M. Vulpian prouvent que la nicotine agit sur la protubérance; d’autre part, la surexcitabilité des nerfs qui émergent du bulbe (pneumo-gastrique, phrénique V. Respiration) démontre l’influence de l’alcaloïde sur la moelle allongée. C’est pourquoi, loin d’être exclusif, nous croyons que la nicotine agit à la fois sur la protubérance et sur le bulbe. Les tremblements qu’elle détermine ne diffèrent pas des convulsions en général dont le centre principal peut être placé, dit M. G. Sée, à l’extrémité de la protubérance et dans le bulbe.
La nicotine surexcite puis parésie ces parties dont les modifications fonctionnelles se propagent de proche en proche au reste du système nerveux. Aussi voit-on les régions voisines du bulbe être atteintes avant et plus vivement que celles qui en sont éloignées. « Lorsque chez une grenouille, dit M. Vulpian, on injecte une goutte de nicotine pure, on voit, au bout de quelques instants, (moins d’une minute) survenir des tremblements convulsifs de tous les membres, surtout de ceux de la région hyoïdienne du bras et du tronc. Les muscles des membres postérieurs, surtout ceux des cuisses présentent aussi des tremblements musculaires, mais moins intenses. »
On a prétendu, nous le savons, que la nicotine exerçait son action par l’intermédiaire des vaisseaux. Une ex})érience de
(1) Progrès médical, année 1875.
M. Vuli»ian ne permet pas d’admettre cette manière de voir.
« Quand on prépare une grenouille de façon à empêcher la circulation dans les membres postérieurs, si on place une ou deux gouttelettes de nicotine sous la peau d’un des menibres antérieurs, les phénomènes sont les mêmes que chez les grenouilles intactes, quoique les membres postérieurs ne communiquent plus avec le tronc qu’au moyen de leur nerfs » (1).
Des expériences précédentes il résulte que l’action de îa nicotine porto d’abord sur la protubérance et le bulbe, puis rayonne de là sur le reste du système nerveux mais elle ne modifie pas également, comme nous le verrons , tous les éléments de ce système (v, nerfs).
La connaissance de ces faits étant de date récente, on ne doit pas s’étonner qu’un grand nombre des interprétations proposées antérieurement pour expliquer les effets dç l’alcaloïde soient défectueuses. Telle est l’hypothèse qui attribuait le tremblement à un trouble vaso-moteur. On pensait que, sous l’influence de la nicotine, les vaisseaux se resserraient au point de déterminer un arrêt de la circulation dans les muscles et qu’il se produisait dans ces derniers un phénomène analogue à celui qu’on peut observer après des ligatures d’artère, c’est-à-dire du tremblement. En elTet, si on lie sur un chien l’artère d’un membre, ce membre est bientôt agité de frémissements convulsifs. Mais on ne peut expliquer par ce fait les convulsions nicotiniques, carM. Vulpianet Reberbnt montré que leur cause résidait dans la protubérance ou le bulbe et non dans le muscle.
L’olighémie n’est elle-même que le résultat de l’excitation du bulbe dans le voisinage duquel se trouve, comme on sait, le centre d’innervation des vaso-moteurs.
Du reste, l’expérience de M. Vulpian où il pratique la ligature du train postérieur de la grenouille, prouve bien que l’olighémie ne suffit point pour déterminer les accidents convulsifs dans un membre. Ceux-ci n’éclatent qu’après l’action de la nicotine,
(1) Vulpian. — Note sur les effets delà nicotine sur les grenouilles. Comptes-rendus delà Société de biologie, 1859, p. 150.
II Action sur les nerfs. — L’acliondcla nicoline s’exerce, comme nous l’avons dit plus haut, primitivement sur les centres nerveux, puis, par une progression plus ou moins rapide, s’étend aux nerfs, qu’elle inQuenco avec une inégale intensité, suivant leur nature (Vulpian).
Nous décrirons successivement les modifications déterminées par l’alcaloïde dans les nerfs sensitifs, moteurs et mixtes.
i° Nerfs sensitifs. — Les nerfs de la sensibilité ne paraissent infiuencés que localement, c’est-à-dire au point de contact.
A faible dose, la sensibilité est conservée jusqu’au dernier moment sur tout le reste du corps. A dose toxique, elle est seulement diminuée (G. Sée).
2“ Nerfs moteurs. — Claude Bernard dit que l’excitabilité des nerfs moteurs est conservée, mais cette opinion n’est conforme que dans une certaine mesure à la généralité des fa ts.
On doit, pour les nerfs, comme pour les centres nerveux, distinguer deux périodes dans l’action de la nicotine, la première caractérisée par de l’excitation, la seconde par de la paralysie. Dans la première, les nerfs conservent leur propriété et réagissent sous l’influence de l’électricité. Dans la deuxième, au contraire, quoiqu’on fasse, ils restent insensibles (Kôlliker, G. Sée, Martin-Damourette.)
M. Claude Bernard n’a observé que la première de ces périodes et M. Jullien a surtout observé la seconde.
3° Nerfs mixtes. — Ce que nous venons de dire s’applique aux effets de la nicotine sur les nerfs mixtes. Elle n’atteint que les éléments moteurs de ces nerfs et laisse relativement intacts ceux qui sont sensitifs.
C’est ainsi, du moins qu’elle agit sur le pneumo-gastrique. On sait que ce nerf, tout sensitif à son origine, devient bientôt un nerf mixte, c’est-à-dire sensitif et moteur, par l’adjonction de filets moteurs venant des branches cervicales antérieures et des cinq ou six premières branches dorsales antérieures, filets
qui oui Iravcrsé les ganglions sympathiques correspondants.
Or, dans l’cnqioisonnement nicotinique, après que la période
d’excitation des tilets moteurs, qui se traduit par 1 arrêt du cœur, a cessé et que la paralysie de ces mêmes filets survient,
on voit que les parties sensitives du nerf vague restent in-
eomnes.
La conservation de la sensibilité est accusée par l’acte retlexe du vomissement, et la paralysie des filets moteurs l’est ellemême par l’augmentation des battements du cœur qui cessent d’être placés sous l’influence modératrice du pneumo-gastrique Jullien).
III. Action sur les muscles. — Muscles striés. — Les muscles ne subissent pas l’action directe de la nicotine et leurs dbangements d’état ne sont que la conséquence des modificalions éprouvées par les nerfs (Martin-Damourette.)
Ce fait est démontré expérimentalement': pendant la première période, les convulsions, soit toniques, soit cloniques, n’atteignent pas un membre dont les nerfs sont coupés (Vulpian). Pendant la période paralytique, l’excitation directe du muscle produit des contractions tandis que que l’électrisation du nerf même ne "détermine aucun mouvement (Martin-Damourette). Enfin les muscles se contractent sous le tranchant du couteau quand on ouvre un animal tué par la nicotine (Jullien),
Le muscle échappe doue à l’action de l’alcaloïde et ne participe pas à la paralysie ou à l’excilation du nerf (!). C’est à peine si, dans les cas où la mort survient très-lentement l’excitabilité musculaire paraît qulque peu affaiblie.
Cette opinion, qui ne nous est pas personnelle, diffère, moins (pi’on |»ourrait le croire, de celle de M. Cl. Bernard. Il est probable qu’à l’époque où il a dit que la nicotine ne 'semblait |pas faire perdre aux nerfs leurs propriétés, ses observations ne reposaient encore que sur les animaux morts dans la période convulsive et dont les nerfs, par conséquent, n’étaient pas paralysés.
(f)Nous ne parlons ici que de faction diffusée.
Muscles lisses. — Les muscles do la vie organique Lraduisenl plus rapidemenl et. avec plus d’inlensilé les ellels de la nicoliiio que les muscles de relation, mais, ccLlc dilYérence à part, l'alcaloïde agit sur les uns comme sur les autres.
Il détermine 1“ leur contraction, 2° leur relâchement.
Pour s’en convaincre, il suffît' d’examiner l’intestin d’un animal au(piel on administre delà nicotine. Si la dose est toxiijue, l’intestin est promptement paralysé. Si, au contraire, on administre (jiielques gouttes seulement d’une solution à voici ce qu’on observe d’après M. G. Sée : « On voit d’abord sur l’intestin de petits mouvements, puis, ))resque tout de suite, une sorte de contraction tétanique avec décoloration de l’inteslin et resserrement des vaisseaux (pétiode convulsive). En troisième lieu, il y a un temps de silence de 4 à 8 minutes, pendant lequel l’intestin n’est ni tétanisé, ni en mouvement {période de relâchement).
Enfin a lieu le réveil de l’intestin; on assiste alors à des mouvements péristaltiques analogues à ceux qui ont lieu pondant la cbylification. »
Dans le cas précédent, nous n’observons pas de paralysie [larce que la dose n’était pas assez forte, mais nous n’en retrouvons pas moins les deux périodes que nous avons signalées en décrivant les accidents convulsifs.
Tous les autres organes renfermant des fibres lisses, l’estomac, l’iris, le poumon, les vaisseaux, la vessie, etc. sont impressionnés comme l’intestin. Aussi voit-on (jiielquelbis survenir des vomissements par contraction violente de l’estomac; le myosis par resserrement du sphincter irien (t ); l’augnientalion
(i) L’existence du myosis nicolique, si souvent contestée, est aujourd’hui établie par des observations si nombreuses et si dignes de foi, qu’elle ne peut plus être sérieusement mise en doute, mais, disonsle, elle n’est pas constante.
Elle a donné lieu à de nombreuses interprétations: paralysie du grand sympatique (Hirschmann); hyperémie du globe oculaire; excitation du nerf oculo-moteur commun (Gruenhagen). M. Marlin-üamourette partage cette dernière opinion. Selon lui, les- varia-
do la pression inLra-arlérielle par conIracLion des iniisclos vas ciliaires, etc. etc. (V. circulation-respiration).
En voyant avec quelle intensité la nicotine agit sur lu système des muscles végéta tils, on s’est demandé si elle ne les influencerait pas directement, mais il est présumable qu’elle ne se comporte pas vis-à-vis de la fibre lisse autrement qu’à l’égard de ta fd)re siriée et que, modifiant celle-ci par l’intermédiaire des centres nerveux (expériences de Vulpian ctdeMartin-Damourette) elle doit faire do même pour la première.
Quant à l’inégalité d’eflets, elle résulte soit de la différence de structure des nerfs, soit de leur plus ou moins grande proximité du bulbe,Jcentre commun dcs’nerfs végétatifs etsurlesquels la nicotine agit spécialement.
IV. Action sur la respiration. — A dose modérée, la nicotine augmente le nombre des respirations, mais diminue leur étendue (Ramnisceanu.)
Ces faits sont une conséquence de l’excitation du bulbe par la nicotine. Le centre respiratoire dont le siège est dans la région bulbaire participe à l’irritation et la traduit quand elle est modérée, comme dans le cas présent, par une accélération respiratoire. Cette action s’opère par l’intermédiaire des pneumo-gastriques.
L’expérience suivante le démontre et prouve en même temps que le système nerveux central est alTecté le premier; si l’on sectionne sur un chien les nerfs vagues avant d’administrer la nicotine, celle-ci ne produit plus d’accélération (Cl. Bernard).
Quant au second phénomène que nous avons indiqué , la diminution de l’étendue des respirations, il paraît trèsvraisemblable et concorde avec la physiologie du nerf vague. Les fibres lisses bronchiques sont en effet, innervées par le pneumo-gastriqiie et peuvent, lorsqu’il est excité,
lions diamétrales de la pupille comprennent deux périodes caractérisées, la première par de la myose, la seconde par de la mydriase et dues, l’une à l’excitation de la troisième paire, l’autre à la paralysie de ces mêmes nerfs.
so contractor ot diminuor la capacité pulmonaire (Lon^ot-Willianisi. Si donc à l’aide d’un spii-omèlre, on trouve une diminution dans la ((uantité de l’air cxpiTO ou inspiré, ou est en droit jusqu’à un certain point d'attribuer la produclion du phénomène à une excitation du nerf vague (1).
Peut-être pourrait-on aussi, à l’aide des instruments servant à enregistrer l’expansion diamétrale du thorax (thoracomètres ; stéthomè'res ; stéthographes), constater sa diminution.
Lorsqu’on administre la nicotine à dose loxiquc, la respiralion quoiqu'il arrive au début, devient saccadée, spasmodique, se ralentit et s’arrête.
Ici, le pneumo-gastrique n’est plus seul en cause ; tous les nerfs moteurs susceptibles d’intervenir dans la fonction respiratoire jouent un rôle dans cette perturbation. Ils subissent, comme leurs similaires, les effets de la nicotine et nous retrouvons sur les muscles du thorax qu’ils innervent, les convulsions et la paralysie déjà observées dans les membres ; il en résulte l’abolition du rhythme respiratoire et par suite l’asphyxie convulsive ou parétique.
Asphyxie convulsive. — Elle survient pendant la première période. Le jeu régulier du diaphragme fait place à des contractions violentes et convulsives qui déterminent des secousses dans les flancs et aboutissent quelquefois à un arrêt tétanique.
Les cordes vocales et la glotte resserrées opposent un obstacle au passage de l’air, qui produit, en pénétrant dans les voies respiratoires, une sorte de cornage.
Les muscles pectoraux se contractent aussi avec une puissance inaccoutumée; mais, au lieu d’imprimer à la cage thoracique des mouvements plus énergiques, leur fonctionnement qui n’a plus rien de régulier, reste sans influence utile sur l’ampliation de la poitrine.
A ces causes d’asphyxie, M. Fageret (2) en ajoute une autre
(1) La diminution de l’étendue des respirations est aussi une conséquence de leur fréquence; — plus elles sont nombreuses plus elles sont courtes.
(2) Du tabac ; son influence sur la respiration et la circulation, par Mathieu Fageret, 1867,
provenani, <le la conli-adion dos fibres lisses vasculaires ol pulmonaires : u Los vaisseaux sanguins, ceux du poumon, comme les aulros, paj“ suilo do la confraclion des éléments de leurs parois, diminuent de calibre cl chassent une partie du sang qu’ils contiennent. En môme lemj)S, et pour la même cause, les dernières rainifications des bronches se Irouvent aussi comjnnmées et l’esserrées.
Dès lors, l’air extérieur, élément indispensable de la revivification du sang, ne i)eut arriver (|u’avec peine et seinetlre en contact diiN'cl avec les parois des vésierdes pulmonaires. Là, il se trouve encore séparé du sang qu’il doit régénérer par une barrière plus épaisse, qui lui oppose une résistance insolile, et conti'arie l’endosmose, tandis que le sang refoulé par ses propres vaisseaux arrive lui-même au contact en quantité trop minime pour fournir aux besoins impérieux de l’hématose. La réaction organi<jue s’ajoute alors aux excitations propres du poison, pour porter à leur summum les phénomènes convulsifs et la dyspnée.»
Enfin, si l’on en croit M. le D" Ed. Robin, (1) la nicotine pourrait encore produire l’asphyxie, indépendamment des troubles mécaniques. Elle s’opposerait à l’action de l’oxygène sur les matières animales et par suite aux échanges gazeux qui se font entre le sang’ et les éléments histologiques, dans l’intimité des tissus.
Mais cette opinion est erronée', car la nicotine ne rend pas le globule impropre, à l’absorption de l’oxygène ; le sang noir exti-ait des vaisseaux d’un animal empoisonné par la nicotine, redevient rutilant et recouvre toutes ses propriétés au contact de l’oxygène. Pour cette raison, on ne peut prétendre, comme certains auteurs, que les convulsions produites par la nicotine sont dues à l’anoxémie (2).
(I) Note présentée par M. Ed. Robin à l’Acadé'mie des sciences, le 10 février 1H5I.
t'i) Les convulsions ne cessent pas lorsqu’on pralir|uo la respiration artificielle (Rosenihal'i.
Quoiqu’il eu soil, on comprend d’après cela commenl, l’asjdiyxie survicnl quelquelois dans la période convulsive.
Asphyxie parétique — Lorsque ranimai a échappé aux accidenls de la première période, (convulsive) il n’esi pas hors de danger; alors commence la deuxième période (}»arélique) (pii entraîne aussi souvent ras|)hyxie i(ue la précédente, mais par un mécanisme opposé et plus leni, celui de la paralysie des muscles respirateurs.
Le fait a parfaitement été observé par M. le 1)'' Amagal. Ce physiologiste, après avoir décrit h's })hénümèncs de paralysie qu’il a observés, termine ainsi: « J’ajouterai que la
mort survient par paralysie des nerfs respiratoires, mais trèslongtemps après l’apparition de la paralysie', des memhri's ; beaucoup d’animaux ont survécu vingt-quatre heures et plus, après l’extinction totale du mouvement dans les membres antérieurs et postérieurs. On voit que la nicotine, paralysant moleur, s’éloigne sur ce point du curare, dont l’action se fait sentir presque en même temps sur les extrémilés motrices des nerfs respiratoires et des nerfs des mendires et se l’apiirochc au contraire de deux autres paralysants-motcurs très-intéressants: l’aconitine et l’ésérine. Lorsqu’on donne en effet des doses toxiques fractionnées de ces dernières substances, on note de la paralysie des nerfs moteurs des membres et ce n’est (iiu' beaucouj) plus lard que survient la paralysie des ncri's resiiiratoires >- (1).
Bien longt('ini»s avant M. Amagat, notre maître M. Marliii- Daniüuretlc avait dans des expéri('nces nombreuses où il apportait toute la scienci', rhabile|(‘ et la scrupuleusi'. attention (jui le dislingiKînt. reconnu que la mort dans l’cnqioisoniK'nicnt nicotinique était U', résultat de l asjihyxie soit convulsiM', soit t»aréliqu('. Il a toujours vu le cceur continuer à battre, au moins (jui'lqui'S instants après l’anvt de la l’esjiiration, et il a [)u très-souvent, lorsqiK' la dose n’a^ait pas été trop forte, rap-
(1) Roctierchos expérimontales sur l’antagonisme en tliérapoutiiiinî. 111. De rantagonisinc de J’ésérinc et de la nicotine par le Dr Aniagat, Journal de Ihérapculiquc de M. riiiblcr, avril tSTti.
peler l’animal à la vie, en pratiquant la respiration artificielle. Une seule Ibis, le cœur s’étant arreté le premier, M. Martin- Damourettea recherché si le fait n’était jias imputable à quelque condition particulière à l’expérience ; il a trouvé alors que la veine axillaire avait été endommagée dans une assez grande étendue et il n’hésite pas à attribuer à cet accident la différence du résultat expérimental.
Les nécropsies confirment l’opinion de M. Martin-Damourette.
V. Sécrétions. — La plupart des expérimentateurs ont reconnu que la nicotine augmentait la sécrétion salivaire, mais ils ne s’accordent pas sur l’interprétation de ce phénomène. Les uns le regardent comme la conséquence des modifications circulatoires déterminées par l’alcaloïde, les autres l’attribuent surtout à une irritation des fibres nerveuses excito-, secrétoires. Cette dernière opinion doit être préférée.
On peut admettre en thèse générale que la pression, c’est-àdire l’état de contraction ou de dilatation des vaisseaux glandulaires n’a qu’une influence adjuvante sur la quantité des sécrétions ; le rôle principal appartient aux nerfs sécrétoires. D'une part on a observé que le resserrement des vaisseaux d’une glande pouvait coïncider soit avec l’augmentation, soit avec la diminution du produit sécrété. D’autre part, on a vu que dans les congestions, la sécrétion était tantôt accrue, tantôt amoindrie ou même supprimée. Il est donc difficile, sinon impossible, après cela, de rapporter uniquement le ptyalisme nicotique aux troubles de la circulation, une large part doit être faite à l’irritation des nerfs sécrétoires.
L’expérience confirme cette opinion : Heidenhain en éludiant les effets de ta nicotine sur la glande sous-maxillairc, a constaté ({ue la salivation produite par l’alcaloïde était moins abondante lorsqu’on sectionnait la corde du tympan. Or, sachant: 1° que ce nerf fournit à la glande sous-maxillairc des fibres vasculaires et des libres sécréloires ; 2° que les fibres vasculaires onl })eu d’efl’et sur les sécrétions, ne sommes-nous pas en droit.
lorsque nous voyons la section de la corde du lymjjan modifier l’activité des glandes sous-maxillaires, d’admettre (luc cette action s’exerce par l’intermédiaire des fibres sécrétoires? Assurément oui. — Tel est du reste, si nous ne nous trompons, l’avis d’Heidenhain et de M. Vulpian.
Toutefois, il faut bien le remarquer, la nicotine ne produit pas à toutes les périodes de son action le meme etïct sur les nerfs sécrétoires; d’abord elle les excite, puis les paralyse, et ceux-ci ne recouvrent leurs pi*opriétés qu’après l’élimination d’une certaine quantité de poison. (Ileidenhain.)
L’eiïet varie aussi suivant la quantité de nicotine administrée. Les fortes doses déterminent la paralysie des nerfs sécrétoires et la sécheresse des muqueuses qu’on observe dans certains cas. Aussi les grands fumeurs crachent-ils très-peu.
Les autres sécrétions du tube dicrestif subissent les memes variations de quantité que la salive, soit que l’alcaloïde agisse directement sur leurs organes formateurs, soit que reflexement la suractivité des glandes salivaires provoque celle des appendices glandulaires de l’intestin. Les changements de l’un entraînent ceux des autres, ainsi que l’a indiqué, il y a longtemps déjà, Cl. Bernard : « Les sécrétions du canal intestinal, a dit rilluslre professeur du collège de France, sont liées enire elles par d’étroites sympathies qui ont fait dire qu’elles s’appelaient. L’excitation de la sécrétion salivaire détermine une activité plus grande de la sécrétion gastrique...,. » Cette hypersécrétion provoque quelquefois de la diarrhée.
Sueur. — L’exagération de la sécrétion sudorale se produit rarement dans les expériences sur les animaux, parcequ’alors la nicotine est souvent donnée à dose trop massive, mais, en revanche, elle apparaît presque toujours dans les cas légers d’intoxication qu’on i>eut observer chez l’homme.
Elle est due probablement à une irritation réflexe des nerfs secrétoires ([ui se rirndent aux glandes sudor.ipares, et il se [)asse là un iihéiiunièiie analogue à celui qu’on observe pour h'S glandes salivaires.
l'rinc. — A dose modch’ée, la nicolinc produil. de la diuiM'sc , à dose massive, de l’anurie. Il est facile d ("xpliquer ces ilitl»*renccs. On peut considêrei’ l’urine comme une secrétion ('t l'‘s reins, ses générateurs, comme des filtres laissant passer c«'rtains princij)es contenus dans le sang. Or, dans un filtre, le liquide passant d’autant plus vile qu’il est soumis a une pression plus forte, on comprend que la nicotine, à petite dose, lavorise la formation de l’urine, car alors, elle accroît la tension artérielle, tandis qu’à dose toxique elle diminue cette même secrétion parce qu’elle abaisse la tension vasculaii*e.
Modifications qualitatives des secrétions. — Cette question est une de celles qui, dans riiisloire de la nicotine ont été l('. moins étudiées ; on a bien constaté des changements dans la (luantilé* des secrétions, mais on s’est peu préoccupé des modifications relatives à la qualité de ces })roduils.
Le sujet oll're cependant un grand intérêt. Il imj^orte , en elïet, de savoir si la nicotine jieul, comme d’autres convidsivanls, la strychnine, l’opium par exemple, produire du diabète artificiel et si les animaux soumis à l’administration de })eliles doses réitérées de cette substance sont atteints de glycosurie. Si des recherches avaient été faites dons celle voie, elles (nissent peut-être éclairé un grand point de l’étiologie du diabète; on aurait su, d’une façon précise, si Tusage du tabac pouvait déterminer cette aiïection chez l’homme.
Par là encore, on aurait appi-is si la nicotine avait quelque influence sur la vitalité du zoosperme, et si certaines assertions émises relativement à l’anaphrodisie, la stérilité des fumeurs avaient un fondement sérieux.
Mais quoi qu’il en soit, on sait dès aujourd'hui, q n'en pas douter, que l’alcaloïde peut apparaître dans certaines secrétions. A Strasbourg, M. Stoltz a vu chez une ouvrière de la manufacture dos tabacs, les eaux de l’amnios imprégnées de rodetii-' de la nicotine. A Vienne, on a retrouvé cette sidnsiance aans h' lait des femmes employées aux mêmes travaux que la précédente. Il est tort probable que la nicotine peut apparaître dans
un grand nombre d’aulres produits de secrétion, urine, liquides intestinaux, sueur, salive, etc., qui sont peut-etre avec le poumon, scs voies d’élimination. Mais, nous le répétons, la science ne possède à ce sujet que des données conjecturales. Nous espérons (jLic de nouvelles recherches apporteront hienlôt une solution à ce problème qui touche, comme on le voit, à des questions imi)orlantes d’hygiène sociale et privée.
Vf. Action de la nicotine sur la circulation, — L’action de la nicotine sur la circulation olîre un intérêt tout particulier, car les pathologistes l’invoquent très-fréquemment, pour l’interprétation des symptômes du nicotisme chronique. Nous l’étudierons donc aussi complètement qu’il nous sera possible, mais nous devons dire que de toutes les actions produites par l'aloaloïdc, celle-ci est la plus difficile à dégager nettement.
Ce qui complique surtout le problème, c’est d’une part, l’ignoranc(,' relalive,. où, malgré tant de travaux accumulés, nous nous trouvons encore sur les conditions réelles qui président à l’innervation du cœur ; d’autre part, c’est la solidarité étroite quoique assez vaguementdéterminée, qui existe entre le cœur et les vaisseaux et fait que tout agent susceptible d’influencer l’appareil cardiaque retentit fatalement sur l’appareil vasculaire et réciproquement.
I/analyse physiologique, présente donc ici, comme dans tous les cas où il s’agit de poisons cardio-vasculaires, une double difficulté. Aussi pour exposer les faits avec clarté, aurons-nous recours à une dissociation (pielque j)0u artificielle des phénomènes observés, sauf, à montrer ensuite la solidarité (pii 'les relie et domine leur histoire.
Nous étudierons. successivement l’action de la nicotimî sur le conir, sur les vaisseaux, sur la tension artérielle qui n’est que la résullante de ces deux actions ; centrale et périphi'rique.
Action sur le cœur. — Les effets du poison différant cssentu'llemcnt, selon les quantités administrées, nous aurons soin dans Foussard. 4
le cours (le celle étude, de distinguer l’action i)roprc à chacune d’elles. Nous indiquerons donc successivement l’influence (]ue peuvent avoir sur le cœur, les doses faibles, modérées, fortes, toxiques.
Administrée à faible dose et à dose modérée^ la nicotine accélère les battements cardiaques; ainsi (ju’il ressort d’une façon évidente, selon nous, des expériences de MM. Cl. Bernard, Blatin, Jullien.
Expérience de M. Cl. Bernard.
M. Cl. Bernard administra à une chienne de forte taille, adulte, à jeun, trois gouttes de nicotine dans une plaie sous-cutanée faite à la partie interne de la cuisse; avant l’operation, l’animal avait 115 pulsations et 28 respirations par minute.
Une ou deuxminutcs après l’animal titubait, tenait les oreilles fortement retirées en arrière, il était essoufllé, les respirations pénibles étaient abdominales et diapliragmati(iues, il y avait alors 332 pulsations et 42 respirations par minute.
Après 8 minutes vinrent des vomissements de matières blanchâtres; quand l’animal marchait, il était comme aveugle, le globe oculaire semblait renversé.
Après 19 minutes l’animal se trouvait mieux ; au bout de 25 minutes, le pouls était retombé à 129 pulsations, et les mouvements respiratoires à 36 par minute.
Au bout d’une demi-heure tous les symptômes avaient disparu. La respiration et la circulation restaient cependant un peu plusaclives (fu’à l’état normal.
Expérience de M. Blatin.
M. Blatin prend un chien barbet.de taille moyenne, et après l’avoir 6.XC sur le chevalet, il note la tension artérielle dans la carotide, qui nscîlle entre 0 m. 141 et 0 m. 144 et le pouls qui est de 115 battements par minute.
11 injecte alors une solution de 4 milligrammes de nicotine dans une plaie sous-cutanée, qu’il pratique sur l’abdomen. Alors, au bout de deux minutes, la tension artérielle oscille entre 0 m. 148 et 0 m. 155 et l’artère donne 328 pulsations.
L’accélération qu’on observ(3 après l’adminislration des doses faibles et modérées, ne se produit pas d’emblée ; elle est ordinairemcnl précédée d’un stade plus ou moins courl, pendant
lequel le cœur continue ù battre avec le rhythmc normal ou môme se ralentit (1) (Traube, Ileidcnliain). Au point de vue de l’interprétation des elTets de la nicotine, il importe de signaler ce fait.
A forte dose et à dose toxique le ralentissement initial fait défaut et l’on observe à peu près d’emblée, une augmentation du nombre et de l’énergie des battements cardiaques. Dans ces cas, deux choses peuvent se produire : ou le sujet succombe au milieu de la période convulsive et alors l’accélération ou le rhyihme normal persistent jusqu’à la fin; où la mort tarde et alors les battements du cœur, se ralentissant deviennent intermittents et finissent même par ne plus être perceptibles.
Nous verrons plus loin comment on peut interpréter ces eflcts variables du toxique sur le cœur, et quelle connexion rattache les phénomènes cardiaques à ceux que l’on observe dans la portion périphérique de l’appareil circulatoire.
Il est à remarquer que dans cet empoisonnement, la mort par syncope est exceptionnelle et que l’arrêt du cœur en diastole, observé parfois pendant la période frémissante du début, est toujours momentané.
Lorsque l’animal succombe brusquement, le cœur continue à battre quelque temps encore et souvent même une heure et plus après que tous les autres signes de vie ont disparu (l). M. Jullien a vu chez un lapin tué rapidement par sept gouttes de nicotine pure, les venlicules battre pendant plus d’une heure, et les oreillettes, pendant plus de trois heures après la mort lors même qu’ils étaient recouverts du poison.
De môme lorsqu’on soumet un animal à l’action
(t) D’après MM. .Jullien, Hénocque, Meunier, ce ralentissement initial ne s’observerait que chez les animaux à sang froid; mais Bla din l’a constaté sur les chiens qu’il nicotinisait.
(1) C’est parce que le cœur continue à battre que les grenouilles empoisonnées par la nicotine et plongées dans une léthargie telle qu’elles semblent frappées de mort, recouvrent tous leurs mouvements et renaissent à la vie, si on les place’pendant deux ou trois jours dans un endroit frais (Bernard, Vulpian).
de la niculine, c’csL-à-dirc (iu’üm lai adiiiinislrc de peliles doses répétées, le cœui’, (iuui(}ue perdant peu à peu son excitabilité esl le dernier organe (jui continue à fonctionner. Il se contracte encore (piehiues instants après (jiie la respiration a cessé. La mort senil)le i)roduite par l’asphyxie, comme nous le dirons ailleurs.
Action sur les vaisseaux . — A j)etites doses, le poison ne produit i)as d’eiïets ai)préciables sur les vaisseaux, (Cl. Bernard). C’est donc surtout aux doses fortes et aux doses toxiques que se rapportent les faits que nous allons relater.
Sous l’inlluence des doses fortes, il y a d’abord contraction, tétanie, puis relâchement des vaisseaux. La première de ces modifications vasculaires a été depuis longtemi)S signalée par Cl. "Bernard.
Exp. — «Lorsqu’on place sous le champ du microscope, dit l’illustre physiologiste, la membrane interdigilale d’une grenouille vivante, on voit la circulation se faire dans le réseau capillaire de cette membrane; on assiste à l’arrivée du sang par les canalicules artériels, et à son retour par les branches d’origine des veines. Si pendant cette observation, on vient à empoisonner la grenouille avec la nicotine, on voit se produire immédiatement une déplétion du système artériel dont les vaisseaux se rétrécissent de manière à se vider complètement; le cœur continue cependant à battre; il semble que, seul, le système capillaire ait subi l’action du poison. Cette dillercnce de symptômes offerts par les parties^dilférentcs d’un même système, peuts’expliquer parla différence de contractilité des grosses artères, (pii jouissent surtout de la propriété physique d'une élasticité très-prononcée; tandis qu’à mesure qu’on serap[)roche du système capillaire, l’élasticité diminue, et la fibre contractile y apparaît en iiroportions plus considérables. »
Pour M. Vulpiaii cette contraction no serait (pi'apparcnte, et résulterait pcm-èlre de la préparalion qu’on fait subir à la partie pour rcxamincr. Une expérience de M. JuHien met en évidence la propriété que Cl. Bernard attribue à la nicotine.
Exi>. — Chez un lapin dont la diastole et la systole de l’artère midianc de l’oreille mettent environ 90 secondes à s’accomplir, la (lias-
tôle exigeant à elle seule à peu près 75 secon(lt*s. M. Jullien injecte à 6 h. 2 minutes du soir, sous la peau du sternum, une solution aqueuse de nicotine en renfermant 0 gr. 005. Un instant après cette artère était en systole, et cet état durait pendant 4 minutes 20 secondes environ, la diastole suivante ayant une durée de (i minutes. La nouvelle systole ne mit que 2 minutes à faire son évolution, puis fut suivie d’une diastole encore plus courte. Enfin l’expérimentateur a noté une systole tellement longue qu’il abandonne l’animal à 7 11. 30 minutes, sans avoir vu survenir do diastole, La température do l’oroillo avait sensiblement diminué ; celle de l’anus était alors do 37°, 2. Le pouls battait 220 fois par minute. On voyait sur la peau de l’abdomen se dessiner les mouvements vormiculaires de l’intestin. A 7 h. 30 minutes M. Jullien revient, et verse dans la bouebe cinq gouttes de nicotine pure, aussitôt l’animal éprouve des convulsions cloniques, il mâchonne, son dos se soulève; la respiration devient anxieuse,, bruyante. La température anale est de 38°, 2: la salivation est considérable. L’artère auriculaire est tellement contractée (|ue c’est à peine si l’on en voit la trace ; elle est complètement vide de sang. Après la mortqni survient au bout de 7 minutes, elle prend l’aspect d’un mince filet rouge, par la rentrée d’un peu de sang dans son intérieur. (Jullien).
Traiibc et un grand nombre fd’aiitrcs expérimentateurs ont également observé un resserrement des vaisseaux sous l’inlluence de la nicotine.
Toutefois cette constriction vasculaire n’a qu’une durée assez limitée, et peut même faire, à peu près, défaut dans certains cas
Si l’animal ne meurt pas dans la première période, la contracture vasculaire cesse, et on observe un phénomène tout apposé ; c’est une flaccidité, un affaissement très-notable, des vaisseaux périphériques (G. Sée). En meme temps comme la pression artérielle subit une chute plus ou moins profonde, l’on voit survenir des stases sanguines s’établissant en premier lieu dans les veines, et secondairement dans ies artères (1). La cir-
(l) Les stases peuvent aussi se produire quelquefois dans la première période, par le fait du resserrement des artérioles, car il diminue l’impulsion sanguine qui est néc essaire pour faire progresser le sang dans les veines.
culaüon dans les artères, continue quelque temps encore, après que celle-ci a complètement cessé dans les veines.
Voilà pour les doses élevées, mais non toxiques. Avec les doses toxiques et massives, la première des périodes que nous venons de décrire est à peine sensible, et on constate dès le début, le relâchement des vaisseaux. (G. Sée.).
En dernière analyse, l’action de la nicotine sur les vaisseaux peut se résumer ainsi : contraction préalable des artérioles bientôt suivie de leur dilatation paralytique.
Tension intra artérielle. — A dose modérée la nicotine augmente la pression artérielle
A dose très forte, elle peut produire deux sortes d’effets ; ou la tension s’élève d’abord, et subit ensuite une chu te profonde; ou bien (et c’est là ce que l’on constate avec les doses sidérantes) l’abaissement de la tension paraît être le fait initial. — C’est ce qui résulte des expériences de MM. Cl. Bernard, Traubc, Jullien, Blatin, etc.
Exp. — M. Cl. Bernard découvre sur im jeune chien de taille moyenne une artère carotide qu’il lie sur le cardiomètre. L’instrument accuse par l’élévation du mercure dans la grande branche ,'et par les oscillations, la tension du système artériel.
On fait alors tomber quelques gouttes de nicotine dans la gueule de l’animal. Des mouvements convulsifs, tétaniques se manifestent bientôt et l’amplitude des oscillations, amplitude qui mesure la force d’impulsion du cœur, s’accroît dans une proportion énorme. Le point le plus bas des oscillations considérées alors, devient de beaucoup supérieur au point le plus élevé des oscillations normales. Quant à la hauteur maximum, elle s’élève considérablement à chaque secousse convulsive de l’animal.
Lorsque les oscillations diminuent une nouvelle dose de nicotine est donnée au chien. Rien de saillant ne s’observe immédiatement, car l’administration de la première dose a établi une sorte de tolérance pour la seconde. Cependant on voit apparaître du trismus, une raideur tétanique très-prononcée ; en même temps la colonne mercurielle tombe considérablement. Le but a été dépassé, l’animal ne tai’de pas à succomber; mais auparavant son système artériel se vide et la tension artérielle accusée par le cardioinètre devient près-
que nulle ; le cœur conlinuaiU à [baltre avec le hythmo de. l’état noririal.
Exp. de M, Blatin, — M. Blathi ouvre l’abdomen d’un jeune chien de quatre ou cinq mois et introduit la canule de l’hémodynamoinôtre dans l’aorte abdominale; il obtient une pression de 0 m. Ü8“2. Il injecte alors, dans une des veines voisines, une solution aqueuse de 0 gr. 002 milligrammes do nicotine. Trois minutes après l’hémodynamomètre accuse une pression de 0 m. 090.
Exp. de M. Jullien. — Nous attachons un lapin sur le chevalet. Nous lui ouvrons l’abdomen et nous introduisons la canule de l’iiémodynamomètre dans l’aorte au-dessous de l’artère mésentérique inférieure. Nous obtenons de cette façon une pression de 0 m. 065.
Nous injectons alors dans uno veine mésaj'aïque, une dissolution aqueuse de nicotine renfermant 3 milligrammes de cet alcaloïde. Cinq minutes après, nous voyons la pression monter à 0 m. 072.
Inte7'prétation physiologif}ue des effets de la nicotine sw' la cir-culation. — Connaissant l’action exercée par la nicotine, sur le cœur d’une part, sur les vaisseaux et la tension vasculaire de l’autre, il nous reste à chercher le lien qui rattache ces manifestations; en un mot, aprèsl’étude analytique des phénomènes, nous devons on tenter la synthèse.
Bezold, Ludzig, Thiry, E. et M. Gyon ont démontré que les changements dans la fréquence du cœu», peuvent être la conséquence d’une réaction de cet organe, contre l’augmentation ou la diminution des résistances dans la circulation du sang (1). Ils ont fait voir qu’une augmentation de la pression du sang dans les vaisseaux produit une accélération du cœur, et que la diminution do cette pression détermine un ralentissement.
Or ces faits expérimentaux, nous donnent en partie l’explication de ce qui se passe dans l’empoisonnement par la nicotine. L’accroissement de pression dans la première période, rgnd compte de l’accélération des battements cardiaques qu’on observe en même temps, et do leur affaiblissement ou ralen-
(1) M. Marey est arrivé à de.s résultats opposés, parce que dans ses expériences il n’a pas sectionné les nerfs vagues, et qu’ainsi il n’a pas éliminé l’inlluencedes excitations centrales (Meuriot). .
LissciiiciiL lorsqu’elle tombe. Toutelois, quelque grande que soit sur les variations de fréquence du pouls, l’inlluence que nous signalons, elle n’est assurément pas unique. En dehors de l’action secondaire, que la nicotine exerce sur le cœur, par l’intermédiaire du système vasculaire, elle en possède certainement une autre directe sur cet organe.
Car la fréquence du pouls peut s’observer môme après la chute de la tension intra-artérielle, et l’on peut voir aussi le cœur continuer à battre;, et môme s’accélérer, lorsqu’il est séparé des vaisseaux, arraché de la i)oitrine et trempé dans la nicotine.
C’est que l’organe central de la circulation a dans l’intimité de son tissu des foyers d’excitation et que la nicotine agit sur ces foyers. Or, ces petits centres nerveux ou ganglions cardiaques (1), étant fournis par le grand sympathique, on peut admettre que la nicotine agit sur ce nerf, sur les ganglions et les filets cardiaques qu’il fournit.
Mais le sympathique n’est pas atteint seul, il y a encore un autre nerf qui fournit des branches au cœur et qui n’échappe pas plus que le précédent à l’action de la nicotine, c’est le pneumogastrique.
La nicotine agit de meme sur ces deux nerfs, elle les excite, puis les parésie, plus ou moins. On conçoit dès lors pourquoi l’accélération du cœur ne suit pas immédiatement l’administration de l’acaloïde.
11 y a au début excitation simultanée des nerfs cardiaques sympathiques et vagues qui sont antagonistes.
D'où la neutralisation des uns par les autres et, comme résultante, un elTetnul sur les contractions du cœur, c’est-à-dire
(1) Ces trois principaux centres réflexes sont les ganglions de Reinack, de Bidder, de Ludwig. Ce dernier est frénateur, mais quand le cœur est intact, il ne peut contrebalancer la force motrice des doux autres (Mathias Duval).
(2) Le ralentissement peut résulter aussi d’un changement brusque dans la tension du sang.
la persistance de la régulai ilé du pouls, quelquelois même comme nous l'avons mentionné, un ralentissement initial (2), si l’excitation du pneumogastrique est très-forte. Mais, comme on le srdt, l’excitabilité du pneumogastrique est de très-courte durée, elle s’épuise presque aussitôt, etdevient insuffisante pour contrebalancer celle du sympathique ; dès lors il y a prédominance de l’action de ce nerf: on observe l’accélération du cœur, le resserrement des artérioles et raugmentation de la tension intra-artérielle, enfin tout ce qu’on produit en e.xcitant le grand sympathique (1).
Puis dans une seconde période, c’est-à-dire, lorsque la parésie survient, on voit apparaître dos phénomènes opposés aux précédents: le relâchement dos vaisseaux, la diminution de tension, la faiblesse des contractions cardiaques, et enfin les stases et l’arrêt de la circulation dans les capillaires. Mais le cœur ne cesse pas de battre.
Ici, deux objections peuvent être soulevées:
1“ On pourrait prétendre que la nicotine agit sur les fibres lisses et non sur les nerfs qui les innervent. Mais ces fibres no se comporteraient pas vis-à-vis de la nicotine comme les fibres radiées. M. Martin-Damourètte a montré que c’était le nerf et non le muscle qui était atteint. Après la mort survenue dans la période parétique, il a toujours pu faire contracter le muscle en l’excitant directement, mais il n’a rien pu obtenir quand il opérait sur le nerf. C’était donc sur celui-ci qu’avait agiota nicotine.
20 On se demandera peut-être comment il se fait que les vaisseaux étant paralysés, le cœur ne participe pas à cette parésie et que cette organe continue à battre.
Cette objection est loin d’être embarrassante. En elfet, s’il est quelque chose qui ne soit plus à démontrer, c’est l’autonomie
(1) Les effets de répuisement du pneumo-gastrique s’ajoutent à ceux de l’excitation du grand symphatique. La section ou la paralysie du nerf vague produit une élévation de pression et une accélération du cœur; il en est de même de l’épuisement.