‹ De l'enfant a l'adolescentChapitre 10 sur 18 · CO · texte numérisé non relu

CO

C'est le grand drame de la nature, grâce auquel se décomposent les montagnes et se forment les terres nouvelles : carbone, calcium, hydrogène et oxygène, qui forment deux corps et qui se cherchent continuellement entre eux. Et, en même temps, le contraire se produit également, parce qu'il existe toujours de l'anhydride carbonique dans l'eau ; alors ils se combinent ensemble, et forment à nouveau du carbonate de calcium et de l'eau ; et c'est ainsi que l'eau dissout et recrée continuellement.

Il est intéressant d'assister à ce qui se passe entre tous ces éléments que l'on peut considérer comme les clefs qui commandent le mouvement intime de la nature. Si ces notions sont ainsi apportées avec simplicité, il devient passionnant de savoir ce qui va se passer ; et quand on est familiarisé avec des substances, on se les représente par de simples symboles.

Il faut bien comprendre le point de vue auquel nous nous plaçons pour apporter aux enfants ces embryons de sciences ; il s'agit de leur en donner une présentation sensorielle et imaginative, au moyen de symboles visuels, clairs, permettant de déterminer les détails.

Ce que nous cherchons à susciter chez l'enfant, c'est l'intérêt ; et si nous n'y réussissons pastout de suite, il faut, nous fiant toujours au même principe, présenter les choses dans une certaine ambiance et attendre la réaction. Si l'enthousiasme ne se déclenche pas, ne nous attardons pas : passons. Si l'enthousiasme survient, c'est que nous avons ouvert une porte, nous sommes devant une voie à parcourir avec l'enfant. Mais ce que nous recommandons surtout, c'est de ne pas commencer trop tard ; ainsi, la présentation de la chimie peut se faire à 9 ans ; l'intérêt peut même surgir plus tôt.

Une question que nous nous posons toujours, nous, adultes, c'est de savoir si l'enfant comprendra bien ces problèmes qui nous paraissent déjà si difficiles à nous-mêmes. « Comprendrat-il les molécules et l'atome? Que comprendrat-il de ces formules ? » Il nous semble impossible qu'il suive l'étude de la théorie atomique. Mais ce n'est pas une science que nous voulons apporter à ce moment-là : ce n'est qu'un germe susceptible d'éveiller l'intérêt, et qui ne se développera que plus tard. Nous recommandons avant tout de ne pas donner trop d'explications, mais plutôt de préciser des noms ; voici une anecdote qui illustrera cette recommandation : un enfant demande à son papa pourquoi les feuilles sont vertes. Heureux de saisir cette occasion, le père se lance dans l'explication de la chlorophylle, de l'air, de la lumière, et n'en finit plus. L'enfant l'écoute, poU, mais pense : « Quel malheur d'avoir déclenché cela ! . . . »

Quant à la question de la molécule et de l'atome, nous pouvons l'expliquer ainsi : cherchons la plus petite partie de quelque chose ; par exemple, divisons une figure géométrique en d'autres figures toujours plus petites, jusqu'à ce que nous ne puissions plus aller au-delà. L'atome, c'est la partie d'une substance que l'on ne peut plus diviser. Et voici encore une

autre comparaison : « Pour rhumanité, l'atome, c'est l'homme ; si on subdivise l'homme, ce n'est plus un homme ». Et, partant de cet exemple, nous pouvons dire : l'homme et la femme sont deux atomes de l'humanité ; et l'ensemble de l'homme et de la femme, c'est une molécule, c'est-à-dire qu'une molécule est composée de deux parties.

Les enfants ne poseront d'ailleurs pas de ces questions, parce que ce qui les intéresse, c'est la représentation symboUque. Ainsi, ce qui, dans l'eau, plaira aux enfants, c'est que les oxygènes et les hydrogènes désirent rester unis et qu'ils se cherchent, comme à la faveur d'une sympathie. Et de même, le carbone va tout de suite s'unir aux oxygènes pour former l'anhydride carbonique.

L'hydrogène n'a qu'une possibiUté de s'unir ; l'oxygène en a deux, etc.. C'est pour cela que, ayant i, 2, 3, 4 bras, il leur faut toujours saisir un autre corps. Si ces atomes étaient seuls, ils s'uniraient entre eux, de façon à toujours être rassasiés. Mais au lieu de parler de leurs « bras », nous pouvons maintenant dire que ces corps ont une valeur i, 2, 3 ou 4; nous les appellerons des « valences », et nous dirons que l'hydrogène a I valence, que l'oxygène en a 2, etc.

Il faut avoir le courage de donner le plus possible de noms, et plus ces noms sont difïi-

90 DE VENFANT A V ADOLESCENT

ciles, plus ils sont attrayants pour l'enfant. Alors on peut dire que l'hydrogène est monovalent, que l'oxygène est bivalent, etc. Et il est ainsi plus facile de s'exprimer qu'en disant qu'ils ont i, 2 ou 3 bras...

Ce n'est pourtant pas en proportion des valences que ces atomes s'unissent ; il leur faut aussi une affinité qui les fait se chercher. On pourrait dire qu'il se trouve en eux un instinct qui les pousse à rechercher l'un plutôt que l'autre; et c'est dans ce choix que réside le secret, et non dans les valences. C'est pour cela qu'on ne peut jouer avec ces corps ; mais les symboles montrent quelles sont les substances et comment elles se forment. Et l'on est amené à en écrire la formule.

Quand toutes les valences sont saturées, satisfaites, la substance reste stable.

S'il n'y a pas affinité, deux corps ne peuvent s'unir. Ainsi, l'oxygène et l'azote qui, depuis des siècles et des siècles, entrent dans la composition de l'air, ne se sont pas unis. C'est comme s'il existait dans les atomes une force intérieure qui leur donne la possibilité d'un choix. Et l'union correspond au pouvoir des valences ; c'est-à-dire que ce sont des caractères propres qui sont insérés dans ces atomes. Ils sont poussés à choisir, à former un autre corps stable, qui sera un corps nouveau.

La pierre est formée d'oxygène, de carbone et de calcium ; et pourtant, le marbre ni l'albâtre ne sont de l'oxygène, qui d'ailleurs est un gaz, ni du charbon, ni du calcium : c'est une autre matière, une création nouvelle : une pierre.

Tout le créé — l'eau, la pierre — dérive de ces atom-es qui se cherchent, qui s'unissent, et qui, ensemble, procèdent à une nouvelle création ; et ce sont toujours les mêmes corps que cherchent ces atomes : les mêmes, et non pas d'autres. Les limites sont régies par des lois ; et tous ces détails de la création constituent un merveilleux qu'il ne faut pas manquer de faire remarquer aux enfants.

A cette création, représentée de façon visuelle, avec la forme et les couleurs, avec les lettres de l'alphabet ou avec les notes de musique, apportons l'idée de stabilité. L'aide expérimentale permet d'assister véritablement à la création d'un corps, comme nous l'avons vu avec le charbon ; c'est là quelque chose d'absolument sensoriel, qui suscite l'intérêt de l'enfant. Il n'est pas besoin, pour l'instant, de pénétrer plus avant dans l'étude de la chimie inorganique, c'est-à-dire de celle à laquelle appartiennent tous les corps minéraux.

Nous pouvons encore apporter quelques notions de chimie organique ; on pense couramment — à tort — qu'elle est plus difficile, si bien qu'on ne l'enseigne pas avant l'entrée à l'Université. Mais si* nous l'apportons dans une forme visuelle, pourquoi quelques formules de chimie organique seraient-elles plus difficiles que d'autres?

Qu'y a-t-il donc de si compUqué dans cette

formule qui représente l'acide acétique? Nous pouvons maintenant indiquer aussi celle de l'acide butyrique qui ne se différencie de la

précédente que parce qu'il y a 2 frères de carbone de plus. Et puis passons à celle de l'acide palmitique qui comporte une longue chaîne d'atomes de carbone.

c'^ W^'-cr

Le groupe O H s'appelle « hydroxyle ».

Remarquons que le carbone, qui entre dans la composition de ces matières organiques, constitue comme leur épine dorsale, et que ce qui évolue autour de lui, c'est tout simplement de l'eau ; on ne sort pas de là. Avec les mêmes éléments — hydrogène, oxygène, carbone, — on peut faire quantité de combinaisons différentes.

C'est comme une robe qui serait brodée de fils de différentes couleurs. Ce qui fait la diversité et l'ingéniosité de la brodeuse, c'est moins la question des valences, c'est-à-dire du point de la broderie, que l'ingéniosité, la puissance, c'est-à-dire l'œuvre de vie. Ce à quoi nous nous attachons ici, c'est moins à l'intérieur des atomes qu'à la force extérieure qui les tient assemblés dans une certaine forme : or, ce n'est pas l'affinité chimique : c'est la vie, qui les maintient ensemble. Cette conception est peut-être difficile, non la formule. Les molécules peuvent être très grandes, jusqu'à comporter chacune 300 atomes, et davantage.

Ce qu'il faut rappeler, c'est que la particularité de la chimie inorganique, c'est la stabilité des corps formés tels une famille à travers les siècles, alors que la particularité de la chimie organique, c'est l'instabiHté du corps formé, c'est-à-dire que les substances sont formées par des groupes d'atomes retenus entre eux par une force extérieure, si bien que les atomes s'interchangent, mais que le type du composé subsiste.

Il existe aussi d'autres formules un peu plus compliquées dans lesquelles les atomes de carbone ne sont pas représentés comme des frères qui se tiennent par la main ; nous y trouvons toujours le carbone, puis les hydroxyles, mais nous y trouvons en plus une nouveauté : quelques atomes d'oxygène qui s'y faufilent, comme, par

exemple, en cette formule de l'amidon :

et en cette autre du glucose :

Voici maintenant une figure schématique qui constitue un exemple de corrélation : c'est un arbre, avec sa racine, son tronc, ses branches et ses feuilles.

L'action dont nous avons déjà parlé s'exerce sur toutes ses parties. L'arbre tire, en effet,

sa nourriture de la terre, à travers sa racine. C'est la chimie qui permet de trouver que les racines de l'arbre absorbent des substances nutritives dont l'eau et l'azote sont les deux principales.

Mais il faut, pour que cet azote constitue une nourriture, qu'il se trouve dans une composition chimique spéciale ; et cela pose bien des problèmes : qui donc fournit cet azote dont les plantes ont continuellement besoin et qu'elles absorbent? Qui donc remet en terre cet azote? On ne peut rien toucher dans la nature sans que ce problème soit soulevé.

Tous les êtres vivants ont besoin de quelqu'un

qui les aide à vivre ; et voilà que surgit, si important dans l'éducation, le problème du secret de la nature.

Les substances organiques qui ne vivent plus tombent sur la terre ; si ces substances organiques ne vivent plus, la force qui retenait les atomes entre eux dans les grandes molécules n'existe plus ; alors ces molécules se rompent, les atomes se détachent et suivent leur instinct : le carbone s'en va avec 2 oxygènes, etc.

Et l'on revient ainsi des compositions organiques aux compositions inorganiques. De ce qui vient des êtres vivants, il reste bien peu de chose : un peu d'anhydride carbonique, un peu d'ammoniaque et un peu d'eau ; les éléments organiques disparaissent. Tout ce travail de désagrégation par les infiniment petits se produit dans la terre.

Un jour que, à Rome, j'assistais, au cimetière des pauvres, à l'exhumation des restes — opération qui se fait tous les dix ans afin de récupérer de la place — je vis les ouvriers creuser sans plus rien trouver que de rares débris. Ils creusaient désormais dans une belle terre bien noire, bien pure ; une bonne terre saine, sans odeur.

Les plantes absorbent par les racines les substances organiques azotées de cette terre. Seul reste l'ammoniaque, que les plantes ne peuvent absorber ainsi. Il faut alors que les

composés d'azote et d'hydrogène se transforment en composés avec oxygène. Si c'est très difficile à obtenir en chimie, dans la nature, les microbes se livrent continuellement à ce travail dans la terre; et c'est de ce travail que naissent les nitrites et les nitrates que les plantes peuvent absorber. Sans ces microbes, ce passage de la mort à la vie n'existerait pas. Quand toutes les substances organiques ont disparu, il reste l'anhydride carbonique, l'eau et l'azote. L'azote se transforme, et les plantes peuvent alors l'absorber.

A l'autre extrémité de notre arbre, se trouvent les feuilles vertes. La substance qui lui donne cette couleur s'appelle la chlorophylle ; le rôle de cette chlorophylle est d'absorber l'anhydride carbonique de l'air — qui est un poison émis continuellement par tous les animaux et même par la terre — et de décomposer cet anhydride carbonique en en retenant le carbone, et en laissant échapper l'oxygène. L'arbre devient ainsi un véritable dépôt de carbone. Nous le savons, puisque nous nous servons de bois pour nous chauffer ; et nous savons également que les dépôts de carbone sont constitués par des arbres fossiles. C'est bien pour cela que les feuilles sont nécessaires à l'absorption du carbone et à la purification de l'air.

Mais la chlorophylle ne serait pas capable, à elle toute seule, d'opérer ce travail ; il lui

faut une collaboration : celle des rayons du soleil ; de son côté, l'arbre ne pourrait, lui non plus, accomplir seul sa grande tâche s'il n'était aidé par une autre force, indépendante de lui : l'énergie solaire.

Ainsi cet arbre est en liaison, d'une part, avec les microbes invisibles, d'autre part avec le soleil. C'est du contact avec les microbes que naissent tant de belles et bonnes choses : fleurs et fruits... Comme il est généreux, comme il travaille, cet arbre! Il prépare le carbone, il purifie l'air, il donne des fruits, il donne des fleurs. Toutes les plantes peuvent faire naître cette pensée ; les plantes, plus modestes que l'arbre, se livrent pourtant, elles aussi, à un travail utile : telles de véritables industriels, elles préparent des substances nutritives. Parlons de la pomme de terre, du froment, de l'amidon, de la betterave, de la canne à sucre, etc..

C'est là le propre de la création.

Et nous nous apercevons que ces plantes belles et vigoureuses se livrent à leur propre travail, tout comme les coraux, qui construisent un continent. Ce sont des ouvriers qui puisent leur nourriture et recherchent les meilleures conditions de vie. Voilà le cycle de la vie, comme nous avons vu le cycle de la pierre. Tous les êtres vivants ont pour fin de contribuer au bien-être des autres êtres vivants. Il est difficile d'établir un

100 DE VENFANT A V ADOLESCENT

parallèle entre les phénomènes de la nature et ceux de la vie humaine. Pourtant, un parallélisme existe, et principalement par le fait que, dans leur ensemble, les hommes doivent avoir une grande tâche dans la création, et sur un plan sans doute plus élevé que celui de la nature. Chaque homme travaille pour les autres hommes. L'industrie et le commerce peuvent être considérés comme un rapport comparable à ceux qui se produisent dans la nature. Ne pourrait-on pas réétudier l'histoire de l'humanité sous ce nouveau point de vue ?

Si nous mettons un trait d'union entre la nature et la supernature que s'est construite l'homme, tout ce qui appartient à la première éclaire ce qui se passe dans la seconde.

Ainsi, on peut remarquer la différence entre la constitution des cellules végétales et celle des cellules animales.

Les cellules qui composent les plantes sont rectangulaires, ou mieux, prismatiques ; leurs membranes sont épaisses, fortes et peu perméables ; elles donnent une impression de la force des végétaux et de la puissance de leur défense. Aussi quand elles grandissent, elles envahissent tout à l'entour ; la ramification les caractérise ; les racines les fixent dans la terre et les tiennent sûrement. Elles absorbent les rayons du soleil tout spécialement par leurs feuilles. La plante

QUELQUES NOTIONS DE CHIMIE ORGANIQUE loi

est belle et propre ; elle arbore de multiples couleurs et parfums, et ses racines transforment la laideur en beauté.

Les animaux, eux, commencent leur cycle avec des cellules plutôt sphériques, que leur membrane très fine, très légère, semble mettre continuellement en danger. Timides d'aspect, elles se limitent, contrairement aux cellules végétales, et ne sont pas envahissantes. Quand elles grandissent, elles se replient sur elles-mêmes en une ou deux couches, ou davantage. La complexité de leurs fonctions se trouve toujours à l'intérieur. En outre, l'animal ne peut saisir les substances dont il se nourrit sans se déplacer lui-même pour se les procurer.

Qui des deux possède la caractéristique de la supériorité? Les animaux représentent le plan supérieur de la nature, et pourtant, ce sont les plantes qui ont ces caractères que nous considérons comme supérieurs. Les animaux font figure, eux, d'êtres humbles, sans défense, toujours en mouvement, ballottés de-ci de-là. Et pourtant, nous disons : l'animal est supérieur à cause de cela même ; on l'appelle animal parce qu'il y a en lui quelque chose qui le guide et le fait se mouvoir. Continuellement en péril, il faut toujours qu'il cherche par lui-même sa nourriture ; il dépend du monde végétal, que ce soit pour l'alimentation ou pour la purification

de l'air qu'il respire ; et il n'a jamais cette pureté du végétal qui, lui, est toujours propre. On pourrait croire que l'animal doive toujours être en lutte contre le végétal, et pourtant ce sont deux formes nécessaires l'une à l'autre et qui s'entr'aident.

Et voilà l'intérêt qui surgit à l'égard du comportement de l'humanité. La nature nous révèle que celui qui est véritablement l'être supérieur et fort, c'est celui qui, malgré sa faiblesse, a toujours le dessus.

Page 1