CONSIDÉRATIONS PRATIQUES
Un plan dont on est actuellement si éloigné ne peut se réaliser que peu à peu. Bien entendu, il s'agit la d'une école ouverte à tout enfant ayant passé par l'école élémentaire, et pas seulement à ceux venant d'une école spécialisée ; d'une école pour enfants normaux, mais où les enfants lents, retardés, ou tout simplement souffrant de quelque défaut psychique tel que barrière mentale ou timidité, soient sûrs de trouver une aide efficace, d'obtenir une amélioration effective.
Un large espace avec des bois, voisin de la mer et, en même temps, près d'une ville, constitue l'endroit le plus favorable pour l'établissement d'une telle école. Il faut que les professeurs aient la possibiUté de vivre à l'école même, y assumant en partie le travail, participant
De l'Enfant à l'Adolescent — lo
à la vie quotidienne de la maison. Une discipline sévère doit exister pour le personnel attaché à l'institution aussi bien que pour les élèves, afin d'assurer l'ordre de la vie intérieure et l'unité des buts ; et les adolescents s'adapteront nécessairement à un milieu ordonné.
De jeunes maîtres — hommes et femmes — viendront aussi enseigner de l'extérieur. Il faut, bien entendu, qu'ils soient qualifiés pour enseigner dans une école secondaire, mais cela ne signifie pas qu'ils seront fibres d'enseigner par leurs propres méthodes ; il leur faut, au contraire, adopter les méthodes de l'établissement pour que leur collaboration soit efficace. Ces maîtres doivent être jeunes, avoir l'esprit ouvert, être prêts à prendre une part active à la vie de l'école, et à y apporter leur propre contribution. Il ne les faut, d'ailleurs, pas en trop grand nombre : le minimum capable d'enseigner les connaissances, au fur et à mesure des exigences que font surgir les méthodes de l'institution.
A côté des maîtres qui enseignent les sujets habituels, il est nécessaire d'adjoindre des techniciens tels qu'un professeur d'agriculture et de jardinage, un autre, apportant l'enseignement des affaires pour la Boutique et pour l'Hôtel, un maître pour les travaux artistiques. Tous les membres du personnel doivent être spéciale-
ment qualifiés pour les travaux pratiques qui leur incombent : cuisine, couture, raccommodage et comptabilité ; il est également intéressant de s'attacher un ouvrier intelligent, sachant exécuter divers travaux et qui aide un peu à tout dans la vie pratique de la maison.
De même que nos enfants, dans nos écoles élémentaires, ont appris à plier leurs effets, à coudre, à ranger, ceux-ci doivent apprendre à réparer les objets détériorés, à remettre une machine en état ou à ajuster un meuble, remplacer un carreau, réparer une serrure, etc. Ils doivent être capables de tracer un sentier, établir une sonnerie, scier du bois et autres petits travaux.
On peut se demander comment ils gagneront de l'argent. Ce gain, qui ne peut pas être immédiat, ne peut être obtenu qu'avec la collaboration des adultes. C'est, en effet, aux adultes à gagner pour commencer, donnant l'exemple du travail, et laissant participer peu à peu les jeunes gens à l'organisation matérielle et économique, et à l'exécution des travaux. Par exemple, une ferme moderne, qui existe déjà, ou un jardin où l'on fait la culture des fleurs, peuvent peu à peu enrôler des enfants. Il suffit d'un arrangement entre l'école et les établissements voisins.
Ainsi, la Boutique peut être créée par un
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comité d'adultes, par des familles d'élèves. C'est un adulte qui doit en assumer la responsabilité, mais les enfants, en y collaborant à tour de rôle, y apportent leur note de gaîté juvénile, en même temps que la primeur de leur travail et de leur ingéniosité.
Et l'établissement devra croître avec la collaboration des parents, des techniciens et des enfants eux-mêmes.
Il serait bon de placer à la fin de cette période une préparation d'un mois environ, suivie d'une sorte d'examen ne portant pas sur les études, mais sur les problèmes de conscience. C'est, en effet, à ce moment-là que se produit en quelque sorte l'entrée de l'enfant dans la vie. C'est donc alors que nous devons le préparer à lutter contre les forces mauvaises devant lesquelles il va se trouver. Il lui faudra vaincre les tentations. Aussi, ne pouvons-nous le laisser se présenter devant « le prince de ce monde » sans une préparation : un résumé de ce qu'il a fait jusqu'alors, un examen de conscience, constituant une sorte d'admission à l'entrée dans la vie.
Les écoles sont faites pour les enfants et pour les adolescents. Une seule école est destinée aux adultes : l'Université.
Après dix-huit ans, la « préparation de Torganisme » est terminée, et les lois reconnaissent la maturité physique de l'individu en l'autorisant à se marier. A vingt et un ans, l'homme se considère comme Hbéré : il est majeur.
Or, on entre en général à l'Université après dix-huit ans, et l'on y est encore à vingt et un, et même deux ou trois ans au-delà. L'Université est donc une école pour adultes.
C'est la seule considération, d'ailleurs d'ordre purement physique, qui place l'Université dans une position différente des autres écoles.
Pourtant sa constitution ne diffère pas effectivement, et l'Université n'est que le prolongement direct des autres écoles. Les étudiants continuent à suivre des leçons, à écouter des professeurs, à passer des examens dont dépend le succès de leur carrière. L'unique différence consiste en ce que les élèves de l'Université
ne sont pas tenus de répéter leurs leçons ni de faire des devoirs à la maison : c'est-à-dire que, en gens habitués à un travail forcé continuellement contrôlé, ils travaillent moins. Ils ont, en outre, des vacances plus longues. Pour le reste, tout comme aux stades précédents, ils dépendent de leurs familles, qui surveillent, si Ton peut dire, du point de vue financier, le succès des études, évalué par le passage des examens et par les notes.
A l'Université, des hommes vivent comme des enfants, alors que ce sont des hommes. C'est là qu'ils devraient prendre conscience de leurs responsabilités, de leur rôle, qui est de créer une famille. Au lieu de cela, ils font preuve, en général, d'un manque de conscience; ils se font de la vie une idée fausse. On ne peut espérer que de tels hommes contribuent à améliorer la société.
Au Moyen Age, la vie des étudiants était empreinte de grandeur et de dignité. Il existait des centres d'études tels que la célèbre Université de Bologne, où affluaient les jeunes gens de tous les pays d'Europe. Chacun de ces étudiants avait le sens de sa responsabihté intellectuelle à l'égard de son pays d'origine, qui était honoré de compter à l'Université quelques uns de ses compatriotes. Et l'université de Bologne exposait somptueusement sur les murs de son
grand amphithéâtre les armes, en émail et en or, des villes et des états représentés. Les étudiants participaient à des discussions philosophiques et politiques, qui les faisaient prendre conscience de leur propre valeur et de leurs propres responsabilités morales. La solennité des formalités, les robes d'hermine des professeurs étaient des rappels constants d'une dignité particulière à ces centres. Dans les Universités anciennes, il n'y avait d'examen que celui du doctorat. Les étudiants s'occupaient de leur études, puissamment intéressés par l'acquisition de connaissances élevées ; leur temps était compté et précieux. Les fêtes universitaires, empreintes d'un souci artistique, constituaient des événements dans la vie pubhque. Les Universités étaient véritablement des « centres de culture » d'où rayonnait la civiHsation, dans des buts universels ; et les étudiants — c'est-à-dire ceux qui étaient studieux — en devenaient les propagateurs.
Mais aujourd'hui, la civilisation et la culture se transmettent par d'autres moyens, toujours plus étendus et plus faciles. La culture se répand par la presse et par les communications rapides, qui étabhssent une espèce de nivellement universel.
Aussi, les universités sont peu à peu devenues de simples écoles professionnelles, dont seul le degré de culture est supérieur à celui des
autres écoles. Mais elles ont perdu le sens de leur dignité et de leur grandeur qui faisait d'elles un instrument central pour le progrès et la civilisation.
Les étudiants dont le but est simplement d'obtenir un obscur emploi personnel ne peuvent plus avoir conscience de cette mission qui créait jadis « l'esprit de l'Université ». Le seul désir de travailler le moins possible, de passer coûte que coûte les examens et d'obtenir le diplôme qui servira à l'intérêt individuel de chacun, est devenu le mobile essentiel, commun des étudiants. Si bien que, au progrès de la culture, qui a transformé l'existence, a correspondu la décadence des institutions universitaires. Les véritables centres du progrès se sont établis dans les laboratoires des chercheurs scientifiques, qui sont des lieux clos, étrangers à la culture commune.
La décadence générale des écoles constatée aujourd'hui ne vient pas d'une diminution de culture apportée aux étudiants, mais du manque de correspondance entre l'organisation de ces écoles et les besoins actuels ; elles sont restées au-dessous du niveau atteint extérieurement par la civilisation. Les bases matérielles de la civilisation ont changé au point qu'elles annoncent le début d'une civilisation nouvelle. En cette période critique de l'histoire de l'humanité, c'est la vie
même des hommes qui a besoin de s'adapter à nouveau. Et c'est là que réside le problème de l'éducation.
L'éducation ne consiste pas à rechercher des méthodes nouvelles en vue d'une aride transfusion des connaissances ; elle doit se proposer d'aider au développement de l'homme. C'est, par conséquent, la vie humaine, la vie dans ses valeurs, qu'il nous faut considérer. Si c'est la « formation de l'homme » qui devient la base de l'éducation, il sera nécessaire d'établir une coordination entre tous les degrés, de l'enfance à la maturité, de la nursery à l'Université, puisque l'homme, s'il traverse des phases interdépendantes, n'est pas moins un. La phase qui précède prépare la suivante, en forme les bases, en cultive les énergies. Le manque de coordination entre les degrés successifs de l'École constitue déjà un obstacle dans les écoles, même telles qu'elles existent aujourd'hui : les universités ont un plan d'études à elles ; mais elles trouvent les étudiants insuffisamment préparés pour le suivre. Il en est de même de l'école secondaire par rapport à l'élémentaire ; et tout le monde sent peser l'obstacle dû au manque de préparation de la personnalité.
Si, en outre, ce n'est pas seulement la culture, mais aussi le développement de l'homme qu'entend obtenir l'éducation, une rigoureuse coor-
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dination devient essentielle et indispensable à toutes les périodes de la vie.
Lors de l'expérience faite avec des enfants de l'école élémentaire, nous avons constaté que c'est exactement entre 6 et 12 ans qu'il serait bon de poser les bases de toutes les sciences. Il existe, psychologiquement, une période sensible qui pourrait s'appeler « la période sensible de la culture », durant laquelle s'organise le plan abstrait de l'esprit humain. C'est alors que tout doit être semé. On peut comparer cette période de l'âme humaine au champ où sont jetées les graines qui attendent leur saison pour lever.
Le but de l'éducation est d'étudier tous les moyens possibles pour « semer ces graines » à l'âge qui convient. Cet « ensemencement » ne doit pas seulement intéresser l'école élémentaire, mais aussi l'Université, au même titre que la plantation du Un doit intéresser le fabricant de toile. Car, si la matière première vient à manquer, il devient inutile d'avoir de bons instruments pour la travailler.
Il en va de même dans la vie psychique ; à certains âges, une activité intérieure enracine les premiers développements intellectuels, suscitant des réactions d'enthousiasme et éveillant des capacités qui, sans cette activité, resteraient assoupies. Vient ensuite toute l'époque de la jeunesse qui développe ces centres d'intérêt.
Mais si les germes des connaissances n'ont pas été semés à la bonne saison, il ne reste que l'inertie qui se refuse à l'effort, et toute l'étude est stérile. On pourrait dire que c'est quand on a commis ce péché contre les lois de la vie que le travail devient un effort aride, une espèce de condamnation dans le genre de celle que décrit la Bible pour Adam. Ce n'est évidemment pas le Travail, mais le travail en dehors des lois, qui se voit condamner par la malédiction divine. C'est ainsi que l'étudiant poursuit le cours aride et forcé des études sans animation. Il faudrait un encouragement suprême, un rayon de lumière pour appeler les cœurs repHés dans l'inertie et dans l'erreur, et pour revivifier la vie languissante. Mais ce n'est pas l'école aride qui peut faire cela, elle qui sous-estime la personnalité de l'étudiant, et qui continue à aggraver son découragement et son inertie.
Donc, même pour l'acquisition de la culture, les divers degrés de l'École ont un intérêt commun ; ou, pour mieux dire, les écoles supérieures ont, à l'égard des écoles élémentaires, un intérêt de contrôle, puisque c'est dans ces dernières que se préparent les énergies humaines.
Les professeurs à l'Université, tant de sciences que de lettres, auront devant eux des apôtres
ardents, des critiques intelligents, de véritables collaborateurs en leur élèves, si ceux-ci ont été développés normalement ; sinon, ils n'auront devant eux que des esprits répulsifs, indifférents et inertes, des jeunes gens irrespectueux, qu'il leur faudra tenir comme des chevreaux en laisse.
Mais la collaboration est plus nécessaire encore quand il s'agit de la personnalité humaine dans sa totalité, car la vie humaine n'a pas soif que de culture. La culture comporte quelque chose de réceptif, alors que la vie est active et expansive, et qu'elle cherche à créer à l'extérieur. C'est à dire qu'étudier, ce n'est pas vivre ; et vivre, c'est précisément ce qui est le plus nécessaire pour pouvoir étudier.
Nous l'avons également constaté : l'étude, même élargie, même assimilée, ne satisfait pas la personnalité humaine. Il reste d'autres besoins, dont l'insatisfaction conduit à des conflits intérieurs qui influent sur l'état mental en en troublant la clarté. La joie, le sentiment de sa propre valeur, de se sentir apprécié et aimé par les autres, de se sentir utile et capable de produire, voilà des facteurs d'un immense intérêt pour l'âme humaine. Et c'est de ces facteurslà, et non de la seule culture, que l'Université nouvelle devra extraire sa dignité nouvelle. La considération morale et philosophique de la vie
et le but de riiomme étaient, jadis, la base même de l'Université ; la culture était le splendide moyen d'élever l'humanité à un niveau supérieur. Aujourd'hui, ce n'est ni par la philosophie, ni par la discussion de concepts métaphysiques que l'on peut développer la morale de l'homme : c'est par l'activité, par l'expérience et par l'action.
Il est intéressant de constater combien tous les actes pratiques intéressent l'enfant dans la période qui précède l'adolescence. C'est le travail manuel avec un but pratique qui aide à acquérir une discipline intérieure. Quand la main se perfectionne dans un travail choisi spontanément et que naît la volonté de réussir, de surmonter un obstacle, c'est autre chose qu'une simple acquisition qui surgit à la conscience : c'est le sentiment de sa propre valeur. Depuis l'âge le plus tendre, l'homme trouve sa plus grande satisfaction à se sentir indépendant. Le sentiment de pouvoir se suffire à soimême survient comme une révélation. Aucun doute que ce ne soit là un élément fondamental de la vie sociale.
Il est bien évident que le besoin d'aider les autres ou de chercher leur collaboration ne peut naître quand on dépend entièrement d'eux et que l'on est convaincu de sa propre incapacité. Enfin, le sentiment de sa propre valeur et la
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possibilité de participer à une organisation sociale constituent des forces vives. Et cela ne s'acquiert pas seulement en apprenant par cœur des leçons ou en résolvant des problèmes qui n'ont rien à faire avec la vie pratique.
Il faut que la vie devienne le point central, et la culture, un moyen. Rien ne prouve davantage la nécessité de la culture, que d'expérimenter combien elle est nécessaire pour vivre intelligemment et consciemment. Comprendre l'aide essentielle qu'elle apporte, sentir sa nécessité pour arriver à obtenir le succès et, par conséquent, la considérer comme la source de la joie spirituelle, c'est cela qui pousse à étudier toujours davantage.
Le rapport qui existe entre la vie et la culture est bien la preuve que les enfants sont susceptibles d'acquérir bien plus que ce que l'École d'aujourd'hui prétend leur enseigner avec ses programmes. Et c'est pendant l'enfance qu'il faut éveiller le premier intérêt, apporter la semence de toutes les sciences.
L'homme croît comme un grand tout ; et si le développement d'une de ses parties essentielles fait défaut, des complexes surgissent, qui peuvent troubler jusqu'au cerveau.
Celui qui prend conscience de sa propre valeur devient enclin à l'association ; il représente une énergie. Nous avons vu comment l'asso-
dation entre les enfants se produisait spontanément, toute seule, pour penser et pour comprendre. Il semble que la véritable compréhension aille de pair avec la discussion, avec la critique, avec le consentement des autres. Il faut que le plaisir de connaître soit aussitôt communiqué à autrui. C'est dans cette communication que se développe l'enthousiasme.
Étudier et penser appellent l'association, tout comme le travail manuel. Celui qui se livre à un travail trop difficile pour lui a besoin de s'associer avec d'autres individus ; mais, même pour comprendre, l'aide des autres est nécessaire. La collaboration spontanée est une manifestation vraiment révélatrice.
L'association apporte des forces nouvelles ; elle stimule les énergies. La nature humaine a besoin de la société, tant pour la pensée que pour l'action.
Toutes ces constatations font toucher du doigt l'impossibilité d'enfermer l'éducation dans les limites d'une chambre où celui qui travaille est inerte, perpétuellement sous la coupe de celui qui enseigne, et séparé du reste du genre humain ; et cela est vrai même pour les petits enfants.
La première réforme de l'éducation doit être d'offrir aux enfants un miHeu plus vaste, des activités plus variés et des
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possibilités pour eux de travailler en association.
Une période de germination pour la construction de la société se présente précisément pendant l'adolescence ; or, la société se construit au moyen d'activités diverses, et pas seulement par des activités purement intellectuelles ; et surtout, elle a besoin que l'individu qui développe ses expériences sociales acquière le sentiment croissant de sa propre conscience.
Un enfant inerte, qui n'a jamais travaillé de ses mains, qui n'a jamais ressenti que « vivre » signifie vivre socialement et que, pour penser et pour créer, il fallait au préalable réaliser l'harmonie de son âme, cet enfant sera un adolescent égoïste, pessimiste et mélancolique, qui cherchera dans les valeurs superficielles de la vanité les compensations d'un paradis perdu. Et c'est ainsi qu'il se présentera, homme, aux portes de l'Université. Pour demander quoi?... Pour demander une profession qui lui permette d'assurer sa vie matérielle dans une société qui lui est étrangère et indifférente ; pour participer à une civilisation qu'il ignore. On ne peut considérer l'homme seulement quand il est déjà un homme. C'est avant cela, qu'il faut le considérer. Si l'on veut se trouver un jour devant un homme, il faut avoir d'abord cherché l'enfant. Détacher les différentes phases de sa vie est absurde. L'homme est le résultat de
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l'enfant ; et les causes du bien et du mal que l'on trouve chez l'adulte, on pouvait les déceler au cours de la brève période de croissance de l'enfant.
La distinction que nous établissons entre les intérêts de l'enfant et ceux de l'adulte, tant en éducation que dans les questions sociales, me fait penser à une lutte entre deux pays qui, au Moyen Age, prétendaient posséder des reliques précieuses : l'un détenait les trois crânes des Rois Mages enfants, et l'autre, les trois crânes des Rois Mages adultes.
Ce critère fatal, cette espèce de barrière psychique qui sépare nettement les deux intérêts est à la base de graves erreurs, et constitue un danger pour l'humanité civilisée. Pourquoi, devant les périls qui menacent le salut des peuples, ne considère-t-on pas la défense suprême, celle qui consiste à soigner, à fortifier et à redresser l'humanité par tous les moyens possibles, quand elle est encore à la période de formation ?
Aujourd'hui, dans cette civilisation miraculeuse, ce qui manque, c'est la force spirituelle de l'homme ; c'est la rectitude des consciences, mais, par dessus tout, c'est le sens de la vie humaine triomphant de l'univers.
L'homme qui arrive à l'Université a laissé derrière lui l'enfance et l'adolescence : c'est un
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homme formé, et une grande partie de son destin social, de son succès dans les études dépendent de la façon dont il a été formé.
Ce qui nous importe, c'est le « but de l'homme ». Et ce but ne peut se réduire à emmagasiner des connaissances pour l'exercice d'une profession. Les étudiants sont des adultes qui auront à exercer une influence sur la civiHsation de leur époque. C'est de l'Université que sortent les éducateurs et, par conséquent, les dirigeants de la nouvelle humanité. C'est aussi de l'Université que sortent ceux qui seront les dirigeants des masses et les défenseurs de la civilisation. Quand ils feront passer les examens, et qu'ils se trouveront ainsi devant les portes du monde, il leur faudra une sérieuse préparation morale. Une fois hommes, ils ne resteront pas à l'école simplement pour en savoir un peu plus que les autres. La culture représente, il est vrai, une grande partie de leur préparation ; mais ces hommes seront susceptible de tout trouver grâce à ce moyen. Le milieu social s'infiltre par elle. Il est donc important de l'intensifier et de la faire pénétrer dans la conscience ; c'est une arme défensive pour l'humanité et pour la civilisation.
De même que la reUgion, qui est à la portée de tous, prend chez les missionnaires et chez les prêtres une intensité plus pénétrante et
les fait agir pour le bien de l'humanité, de même, la culture, qui est partout éparse, et qui est nivelée chez les peuples civilisés, prend une forme plus profonde chez quelques élus qui s'en font les apôtres pour soutenir la civilisation.
La préparation devrait donc être plus étendue et plus active à l'Université. Si l'éducation des enfants ne peut se poursuivre entre quatre murs, elle peut encore moins satisfaire des hommes. Pour un adolescent, il est nécessaire de se sentir indépendant ; l'homme doit avoir déjà réalisé son indépendance. Les expériences sociales doivent être continues.
Un homme qui n'aurait jamais travaillé, qui n'aurait jamais cherché à gagner sa vie, qui ne se serait jamais approché des âges différents et des différentes classes sociales, serait difficilement digne d'accéder à une direction.
Cette « valeur de la personnalité » doit être cultivée activement par des expériences concrètes. Ce n'est pas en philosophant ni en méditant que se formera la conscience de l'homme moderne.
Le caractère même de l'Université est d'enseigner à étudier. Le diplôme n'est que la preuve que l'on sait étudier, que l'on sait acquérir tout seul la culture, que l'on est bien dirigé sur la voie des recherches scientifiques. C'est bien la preuve que l'instruction n'est pas la
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tâche essentielle de l'Université. Si Ton a appris à apprendre, c'est pour apprendre. Un homme diplômé est donc un homme qui sait mieux naviguer sur l'océan de la culture. Il a reçu une orientation ; c'est un travailleur qui a une boussole pour communiquer avec les astres qui éclairent la route.
Voilà ce que c'est qu'un homme diplômé.
Si le diplôme n'est qu'un certificat d'habileté à apprendre, pourquoi les études universitaires doivent-elles durer trois ou six ans? Un homme qui étudie à l'Université sait bien qu'il lui faudra étudier toute sa vie ou renoncer à toute valeur. Alors pourquoi doit-il être brimé durant ces quelques années pour l'acquisition d'une culture qui ne prendra jamais fin? Il doit exister une autre aide pour former les jeunes gens, pour leur permettre de s'assimiler à la civilisation et aux besoins du temps présent.
Il y aurait grand avantage, pour un véritable étudiant, à conquérir son indépendance économique durant ses études universitaires. Beaucoup de jeunes gens sont déjà professeurs dans des écoles privées, journalistes, artistes, assistants, commerçants, etc.. Beaucoup sont déjà employés dans des laboratoires ou dans la diplomatie ; ces travailleurs-là ont les plus grandes chances de travailler par amour des études et en vue du progrès humain et non dans un but immédiat.
S'ils emploient quelques années de plus, peu importe, puisque leurs études ne doivent jamais prendre fin!
Il en est de même pour ceux qui désirent devenir professeurs à l'Université ; ils étudient, mais ne vont pas à l'école ; ils gagnent cependant modestement leur vie, précisément pour pouvoir étudier et atteindre des buts toujours plus élevés. Il ne faut pas qu'un homme qui étudie soit préoccupé par un examen comme un enfant qui craint les réprimandes de son père qui l'entretient ; il ne faut pas qu'il cherche des subterfuges pour obtenir une bonne note. Un homme doit, avant tout, savoir trouver sa propre indépendance et son équilibre moral. Et l'on devrait donner toutes facilités pour créer quelque forme de travail qui permette aux étudiants de s'initier à l'indépendance économique, afin qu'ils soient entièrement fibres d'étudier, et capables de trouver leur véritable poste selon leur propre valeur.
On pourrait comparer la vie de l'homme aux trois étapes de la vie du Christ : d'abord le Bambino, miraculeux et sublime, c'est l'époque de la « sensibilité créatrice », de la construction mentale, si intense en activités qu'il y faut déposer toutes les semences de culture.
Vient ensuite l'époque de l'adolescence : époque des révélations intérieures, des sensibifités
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sociales. C'est celle où le Christ, adolescent, est venu discuter avec les Docteurs, oublieux de sa propre famille ; Il ne parle pas comme un écolier, mais comme un Maître éblouissant. Et puis. Il se consacre aux travaux manuels, et exerce un métier.
Enfin, vient l'Homme, qui se prépare à sa mission dans le monde. Et que fait-Il pour se préparer? Il affronte le diable et le vainc. C'est la préparation. L'homme a la force de connaître et d'affronter les dangers, les tentations du monde pour s'aguerrir et pour vaincre. Au sens Uttéral, les tentations de vaincre sont celles de l'Évangile : la tentation de la possession et la tentation du pouvoir. Il existe en l'homme quelque chose qui est au-dessus des tentations ; il peut comprendre le seul moyen de créer un monde purifié, puissant et riche : savoir vaincre individuellement la tentation de la possession et du pouvoir.
C'est la voie de son règne. Mais, pour la trouver par l'éducation, il faut se tourner vers l'Enfant, et le considérer sous un autre aspect.