CHAPITRE XVIII
les uns à la suite des autres, comme dans un défilé ; ce n'est plus une juxtaposition, c'est une succession ; la description n'est plus concentrée en un point du temps, elle se développe en profondeur, elle embrasse un certain laps de temps, en un mot, elle dure.
Si aux phénomènes viennent se mêler des actes de dévoûment ou d'autres, alors on ne décrit plus seulement, on raconte ; la description passe au second plan et devient l'auxiliaire de la narration.
La description des phénomènes de la nature comme la pluie, la neige, la tempête, les marées, les éruptions des volcans, nous offre un élément nouveau d'observation, qui est la gradation. Presque rien dans la nature ne se produit subitement ; non seulement tout phénomène a ses causes plus ou moins cachées, mais il a ses indices précurseurs ; de plus il n'éclate pas d'abord dans toute son intensité, mais il s'élève le plus souvent par une série d'accroissements plus ou moins sensibles jusqu'à son maximum de puissance, pour redescendre ensuite par une série contraire d'affaiblissements successifs vers le point où il s'éteint et disparaît. Enfin il laisse après lui des effets, des traces de son passage, qui, longtemps encore après sa fin, témoignent de sa puissance funeste ou bienfaisante.
Cette différence de genre engendre une différence de méthode; car l'art ne fait que suivre la nature pour l'imiter et la reproduire. Aussi toute descrip-
tion méthodique et complète d'un phénomène comprendra donc quatre ou cinq parties bien distinctes: les causes et les symptômes, la gradation ascendante, le maximum, la gradation descendante, les traces et les effets. Elle suivra la marche du phénomène, elle l'observera et le peindra dans sa naissance,* sa croissance, sa maturité, sa décroissance et sa fin. Quoi de plus naturel que de suivre la nature ?
A l'enfant qui aura pris l'habitude de conduire ainsi son esprit, de régler son observation, è celuilà lés idées ne feront pas défaut, ni Tordre ni l'art dans l'arrangement de ses idées.
Voyez la description d'un orage par Saint-Lambert, Fauteur du poème des Saisons, un maître dans l'art de décrire : les premiers vers peignent les signes avant-coureurs de l'orage :
On voit à l'horizon, de deux points opposés Des nuages monter dans les airs embrasés ; On les voit s'épaissir, s'élever et s'étendre; D'un tonnerre éloigné le bruit s'est fait.enteadre, Les flots en ont frémi, Vair en est ébranlé Et le long du vallon le feuillage a tremblé!
Il succède à ce bruit un calme plein d'horreur Et la terre en silence attend dans la terreur.
Voici maintenant le crescendo de l'orage: les nuages sombres sont arrivés sur nos têtes, ils nous enveloppent, le tonnerre gronde.
Des monts et des rochers le vaste amphithéâtre Disparait tout à coup sous un voile grisâtre;