CHAPITRE XXIV
Puisque le discours est si usité, puisqu'il est .inévitable et que non seulement on est destiné à en entendre, mais même à en faire, encore vaut-il mieux savoir à ppu près comment on s'y prend. Le voici en deux mots.
Pour amener quelqu'un à prendre un parti qui lui plaît, il n'est pas besoin de longs discours, ou, pour mieux dire, il n'en faut pas, car nous sommes tout, naturellement disposés à nous procurer du plaisir; mais pour lui persuader de faire quelque chose de pénible, de dangereux, c'est une autre affaire, il y faut de l'art, et d'autant plus, que le parti à prendre est plus douloureux. S'agit-il de nous foire accepter un bon dîner, un beau présent, vous n'aurez pas. grand'peine ; mais voulez- vous nous décider à rompre nos habitudes, à vaincre nos passions, à exposer, à sacrifier notre fortune ou notre vie, tâchez d'être éloquent, et encore ne comptez p.as trop sur votre éloquence.
Toutes les raisons que Ton peut faire valoir se puisentà deux sources, ni plus ni moins, et ces deux sources sont le devoir et l'intérêt ; si l'on prouve à ses auditeurs que leur intérêt se concilie avec leur devoir, on a grande chance de réussir ; c'est donc en ce sens qu'il faut diriger ses efforts, c'est à cette démonstration qu'il faut employer tout ce que Ton a de ressources dans l'esprit.
Quel que soit le discours que vous avez à composer, vous pouvez toujours le mettre sous cette forme som-
maire : « Je vous engage à prendre ce parti par telle, telle et telle raison. » D'où il suit que, pour faire un bon discours, l'essentiel est d'avoir des raisons solides, et par conséquent du jugement. De même, pour apprécier un discours, il faut le dépouiller des phrases plus ou moins brillantes, plus ou moins retentissantes, plus ou moins amples dont il peut être revêtu, en tirer les raisons qu'il contient, les mettre à nu, les compter et les peser de la manière suivante :
« On vient de nous dire que nous devons prendre ce parti par telle, telle et telle raison ; la première ne vaut rien et voici pourquoi ; la seconde n'est pas meilleure, et en voici la preuve ; la troisième n'est pas mauvaise, mais elle ne suffit pas. »
Le discours est donc et doit être avant tout un raisonnement.
Ai-je besoin de dire qu'avant d'essayer de convaincre, il faut être convaincu ? l'honnête homme parle pour être utile à ses semblables et non pour les tromper ; aussi le premier soin d'un auditeur doit-il être de se renseigner sur la valeur morale de l'orateur ; tant vaut l'homme, tant vaut le discours.
Il est prudent de se défier des gens qui crient trop haut et qui se démènent trop fort ; non pas qu'il soit interdit de s'animer en parlant, mais parce qu'en général l'homme convaincu se possède et ne s'emporte pas, il a confiance dans sa propre raison et dans le bon sens de ceux qui Técoutent. Sans doute quand on parle des grandes choses, des grands