LE MEUNIER SANS-SOUCI
Loin du bruit de la cour, du tracas de la ville, Frédéric construisait un agréable asile.
Sur le riant coteau par le prince choisi S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci.
Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude, Et, de quelque côté que vint souffler le vent, II y tournait son aile et s'endormait content.
Fort bien achalandé, grâce à ce caractère, Le moulin prit le nom de son propriétaire ; Et des hameaux voisins, les filles, les garçons, Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons. • Sans-Souci I... Ce doux nom d'un favorable augure Devait plaire aux amis des dogmes d'Épicure ; Frédéric le trouva conforme à ses projets, Et du nom d'un moulin honora son palais.
Hélas ! est-ce une loi sur notre pauvre terre Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre ; Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits Tourmentera toujours les meuniers et les rois ? En cette occasion le roi fut le moins sage :
Il lorgua du voisin le modeste héritage.
On avait fait des plans fort beaux sur le papier, Où le chétif enclos se perdait tout entier.
Il fallait sans cela renoncer à la vue, Rétrécir les jardins et masquer l'avenue.
Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant Fit venir le meunier ; et d'un ton important : « Il nous faut ton moulin ; que veux-tu qu'on t'en donne?
— Rien du tout : car j'entends ne le vendre à personne. Il vous faut est fort bon... Mon moulin est à moi... Tout aussi bien, au moins, que la Prusse est au roi.
— Allons,, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde.
— Faut-il vous parler clair? — Oui. — C'est que je le garde, Voilà mon dernier mot. » Ce refus effronté
Avec un grand scandale au prince est raconté. Il mande auprès de lui le meunier indocile, Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile. Sans-Souci s'obstinait. « Entendez la raison, Sire ; je ne puis pas vous vendre ma maison : Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître, C'est mon Potsdam à moi. Je suis tranchant peut-être ; Ne l'êtes-vous jamais ? Tenez, mille ducats, Au bout.de vos discours, ne me tenteraient pas. Il faut vous en passer; je l'ai dit, j'y persiste. » Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste. Frédéric, un moment par l'humeur emporté :