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De L'enseignement de l'histoire de France

Cet adage enseigne en peu de mots des devoirs trop souvent oubliés. Pour bien savoir jusqu'où va sa portée, il importe de se rendre compte de ce que Von doit entendre par le mot de patrie. J'entends par là V ensemble des

hommes qui ont vécu et qui vivent dans une communauté de mœurs. Ainsi je ne comprends pas comment on peut se dire ami de son pays et dénigrer sans cesse le temps présent. Telle est pourtant l'habitude d'un certain monde, trop oublieux de ce que nous devons à nos contemporains, qui sont partie de chacun de nous.

Cette vérité passe inaperçue; on aime à signaler le mal et Von ne veut pas regarder ailleurs. Semblables aux Sybarites de V antiquité, nous ne pouvons pas dormir sur un lit de roses, lorsqu'une feuille fait un pli. Nos récriminations sont V expression de notre excessive délicatesse. La classe moyenne est, de nos jours, cent fois plus heureuse que ne Pétaient les grands seigneurs d'autrefois; les riches ont de mime centuplé les sources de leurs jouissances matérielles. Quant aux plaisirs de l'imagination, nous avons réalisé les prodiges des contes des Fées. Nos bibliothèques renferment des trésors où le vrai, le beau, le

bon dépassent ce que tous les anciens âges ont rêvé. Et cependant, alors que les moins fortunés demandent encore des améliorations et répudient la barbarie des vieux us , ce sont les bénéficiaires du progrès accompli qui, par irréflexion ou ignorance, songent à revenir vers des époques où le désordre était à son comble, où la satisfaction des désirs et des besoins était impossible. La patrie, sachons-le bien, n'est pas seulement l'espace, c'est, avant le cadre, les personnages qui font le tableau. Nous sommes tous solidaires les uns des autres, et une part de notre dette dans notre société est de respecter nos compatriotes, comme nous voulons être respectés. Les liens qui nous unissent sont ceux de la fraternité. Pourquoi se charger du rôle de de Caïn?

Lorsque, sortant du sein dans lequel il fut couvé neuf longs mois, le petit enfant gît dans son berceau, sa mère le suit des yeux

prête à le nourrir, à le réchauffer, pour qu'il vive et lui sourie. Cette mère, c'est la patrie, ne V oublions jamais. Bientôt l'enfant, capable de marcher et de comprendre, se promené à côté de son père et l } interroge; celui-ci répond et nomme les êtres animés et inanimés pour que son fils puisse apprendre à se conduire.

Le soir, au foyer domestique , la grand?— mère et le grand- père font des récits du temps passé, et ajoutent aux bienfaits du père et de la mère ce que la famille, le fondement de la patrie peut donner. Ensuite l'enfant se mêle à ses pareils. Il entre dans l'école et contracte de ces amitiés qui durent toute la vie et se prolongent même au delà de la mort. Il prend part aux œuvres de V école professionnelle, de l'atelier et de V armée; d'enfant il devient homme. Et ce qu'il est, à qui le doit-il? A la grande et sainte mère qui nous a tous formés, à la patrie qui s'étend pour lui £ instant en instant.

L'adolescent^ arrivé à l'âge où le sang bouillonne, voit passer dans les vapeurs de V horizon, au travers d'un rayon de soleil, une figure adorable dont le souvenir ne le quitte plus. Il y songe le jour, il en rêve la nuit. Cette image le suit sans cesse, jusqu'à ce que la possession ait calmé V effervescence de la passion. C'est la patrie qui lui a donné Vobjet de ses amours. Bientôt il aura à faire pour ses enfants ce que Von a fait pour lui.

Plus tard, le plus tard possible, il partira des berceaux de sa descendance pour conduire son père et sa mère à leur dernière demeure, où nous arriverons à notre tour. Père, mère, grands -parents y camarades, compagnons à! armes , épouse , enfants , frais ou douloureux souvenirs, voilà ce que c'est que la patrie.

Médire de tout cela est un crime dans tous les pays, ou bien il faut dire que le mot crime doit disparaître de notre langue.

Dénigrer la France et dire qu'il faut la régénérer, c'est plus qu'un crime, c'est une insanité.

En quoi donc la France est-elle inférieure à son passé ou aux peuples d'alentour? Choisissej vos exemples dans l'ancien temps; fouille\ partout et cherche^ plus de calme, de sincérité 3 de bien-être , de morale? Je vous défie de rien trouver de comparable au temps présent. A l'égard de la comparaison avec l'étranger, les expositions universelles des arts et de l'industrie répondent. La France, même la France diminuée par les désastres de iSjQ, est victorieuse dans tout l'univers* Nous n'avons pas de rivaux pour la peinture et la sculpture : Ingres, Delacroix, De Camps, Delaroche ont triomphé partout. Pradier, Rude, David d'Angers ont été reconnus supérieurs dans tous les concours. Dans la musique, nous pouvons défier l'Italie et l'Allemagne; les noms de Boieldieu, d'Hérold,

d'Auber peuvent s'inscrire à côté des noms des plus illustres compositeurs. Rossini a voulu mourir au milieu de nous pour rendre hommage à nos maîtres } et, sans les affreux malheurs de la dernière guerre, c'est che^ nous que Meyerbeer aurait fini sa vie. Ce que y ai dit des beaux-arts, Je le répète pour toutes les sciences. Laplace et Arago n'ont pas été égalés comme astronomes. Lavoisier, Raspail y Thénard sont les maîtres de la chimie. Nos médecins } depuis Broussais surtout P remportent sur tous les autres. Il en est de même pour Vérudition. C'est un Français, Anquetil- Duper r on , qui a commencé à étudier l'Orient; M. Oppert a continué et a porté les découvertes de la linguistique si loin que personne n'ose lui contester la première place. Partout nous retrouvons ce même éclat, et il faut savoir en être fier; c'est un devoir impérieux.

Et tout cela se meut dans cet admirable

cadre que les géographes appellent la France. Je sais que sur les cartes de géographie, des hommes se disant des politiques ont tracé des lignes qui rognent et déparent les tableaux : ce sont des lignes sans valeur. Bientôt les deux rives du Rhin s'entendront pour lutter contre les descendants des Huns o? Attila.

Strasbourg, Met\, Colmar, Mulhouse sont en larmes. Trêves, Worms, Mayence, Coblentj, Aix-la-Chapelle, Fribourg en Brisgau, Hanovre, Hambourg , Francfort ne pleurent plus. Elles rêvent qu'un jour elles seront libres du joug des barbares. Donc, Alsace et Lorraine, séche\ vos larmes et appréte\-vous. Soyons calmes et bientôt nous aurons la république du Rhin et nous nous fédérerons avec elle. Il faut le vouloir pour que cela soit; le jour oà les patriotes l auront compris, la chose sera faite.

Je reconnais pourtant que la France a beaucoup souffert en %8jo et i8ji. Alais

ce rûest pas une raison pour la cribler d'invectives. Abandonnez-vous votre vieille mère parce qu'au déclin de sa vie les ans ont perdu ses membres? Si la France a souffert, sachez la secourir, mais ne la maudissez pas.

D'ailleurs , rassurez-vous ; l'histoire nous donne de bons exemples dont nous devons tirer profit. Apres que les descendants de Charlemagne eurent divise son empire , la France était bien amoindrie. Vers le XI e siècle de notre ère, toute la puissance semblait transférée aux empereurs à? Allemagne. Mais c'est à Poitiers, à Reims, à Paris que l'on venait apprendre les sciences, la philosophie et les lettres. Nos troubadours et nos trouvères savaient seuls chanter les poèmes antiques ou . nouveaux. Tous les fabliaux, tous les. romans de chevalerie , tous les livres de valeur se faisaient chez nous et P ar les nôtres. On parlait français partout et nous fournissions des papes à Rome; bientôt

des rois à l'Angleterre, au sud de l'Italie, à Jérusalem; des ducs à Athènes, des princes à Antioche, des empereurs à Constantinople.

En ce temps-là la France , reine du monde par son intelligence , semblait éteinte sous les faibles descendants de Hugues Cape t.

Aujourd'hui nous ne sommes pas tombés si bas qu'au temps de Henri 1 er , Si nos généraux ne sont plus les chefs de la croisade entreprise pour conquérir Jérusalem, nos sa»

vont s et nos artistes remplissent le monde; sans eux rien ne se fait. Nous avons creusé l'isthme de Suej, commencé les chemins de fer de la Russie et de l'empire ottoman. Nous allons relier par un chemin de fer l'Europe avec l'extrême orient de l'Asie.

Gloire donc à notre France, notre belle patrie, que nous ne devons jamais cesser de louer, de louer comme elle le mérite. Et puis pour nos blessures, si longues à -cicatriser, gardons nos espérances.

Un jour , dit Gœthe } Wilhelm Meister trouva Mignon } qui regrettait sa patrie et qui chantait :

• Connais -tu le pays où Jleurit le citronnier y où la pomme d?or de V oranger mûrit à Vabri de son feuillage sombre? Là le myrte croît solitaire et le laurier s'élève haut dans les airs,

• Ce beau pays, le connais-tu? C'est là, c'est là que je voudrais aller. »

Quand le hasard me met en présence d'une de ces grandes et belles filles de F Alsace et de la Lorraine que V émigration a conduites dans nos murs, û me semble que je F entends répéter la chanson de Mignon y qu'elle d quelque peu modifiée pour dire à son fiancé:

t Connais-tu le pays traversé par le grand fleuve rapide, sur les bords duquel croît le myosotis dont la 'Jleur nous disait : Ne m'oublie\ pas? La prairie y nourrit de nombreux troupeaux, A ma droite, je voyais les gla-

ciers des Alpes ; devant moi, les sommets de la forêt Noire chargés de sapins toujours verts; à ma gauche , les bourgs qui couronnent le Taunus; derrière moi étaient les versants des Vosges.

i Ce beau pays, le connais-tu? C'est là, c'est là que je voudrais aller.

c Connais-tu le beau pays où les jeunes filles en corsage de velours chantent et dansent le soir avec les Jeunes hommes f La terre y est fertile en héros. Mes aïeux ont combattu sous le drapeau tricolore, émancipation des peuples. Ils suivaient Kléber, Kellermann et Ney, le brave des braves. Un jour on a dit à mes frères d'être soldats sous le drapeau de la servitude ; ils se sont levés, ont enterré la pierre du foyer domestique, dit adieu aux ossements de nos pères. Ils m'ont pris par la main et nous sommes partis.

« Ce beau pays, le connais-tu f Rends-lui

sa liberté! C'est là y c'est là, 6 mon bienaimé y que je veux vivre avec toi; c'est là que je veux mourir. •

Tels sont les vœux de ces exilées , puissentils être exaucés! et alors on n : aura plus le moindre prétexte pour mal parler de la France*

DE

DE

'histoire, suivant la définition la plus généralement reçue, est le miroir du passé, la leçon de l'avenir. Un homme qui avait beaucoup vu et beaucoup étudié disait : « L'histoire est

i. Ce travail, traduit en portugais, a été publié à Lisbonne dans lé numéro du 15 mars de la Revis ta occidental.

un mensonge convenu. » La première définition est bonne, en théorie du moins; la seconde est la constatation d'un fait vrai.

Nous avons tous assisté au spectacle des événements d'aujourd'hui et nous avons souvent été pénétrés d'un sentiment de tristesse en remarquant combien la vérité est altérée par les contemporains eux-mêmes.

Reportons-nous en arriére et nous aurons à appliquer cette observation aux écrits de nos devanciers. Hérodote, Thucydide, Tite- Live, Tacite ont obéi aux passions de leurs époques tout autant que les écrivains d'aujourd'hui. La Mothe-le-Vayer, jurisconsulte, philosophe et historien, sous-précepteur des enfants de France, qui vécut de 1588 à 1672, aimait à redire que si les sénateurs des cités gauloises avaient écrit l'histoire de l'invasion romaine, ils l'auraient racontée autrement que César. Voltaire et bien d'autres ont aperçu ce point de vue, ec

il y a des vers de Boileau qui le rappellent. Sans vouloir insister sur les doutes que soulèvent les historiens, nous devons ne pas.

oublier que notre ancienne Académie des inscriptions et belles-lettres avait réduit à néant tous les récits relatifs aux premiers siècles de Rome. Beaufort, un Français qui vivait en Hollande, publia, en 1738, un livre dans lequel, démontrant l'incertitude de l'histoire des cinq premiers siècles de la République romaine, il a devancé toutes les critiques dont on a parlé de nos jours, en les vantant, parce qu'elles reviennent d'Allemagne.

Est-ce donc à dire qu'il faille douter de tout? Assurément non ; mais il faut étudier avec soin, en se dégageant autant que pos-^ -sible de tous les préjugés.

Cette méthode exige des études que les gens du monde n'ont pas le temps de faire ; par conséquent, on doit leur donner des

notions précises, clairement exposées. Mais tenons compte de leurs aptitudes et sachons qu'en général on ne répugne pas au doute, pourvu que Ton sache les points sur lesquels il y a incertitude.

Les cours d'histoire et autres ouvrages, qui, sous des titres divers, racontent brièvement les choses du temps passé, sont faits pour la masse des lecteurs. Ces livres sont trop souvent des entreprises de librairie ; il est rare qu'un auteur publie un cours d'histoire dans un autre but que celui de gagner de l'argent. De loin en loin on voit apparaître une timide correction sur les erreurs les plus énormes ; le gros du récit reste chez les nouveaux ce qu'il fut chez leurs prédécesseurs, le contre-pied absolu de la vérité. Les cours, abrégés, principes, tableaux d'histoire ne sont point ordinairement des œuvres d'érudition, ce qui est une des causes pour lesquelles ils se répètent les uns les

DE L HISTOIRE DE FRANCE. Ip

autres. Puis ces ouvrages s'adressent à un public qui veut y retrouver ce que tout le monde dit ; les lecteurs seraient choqués d'y voir des idées contraires au courant général. Ces diverses raisons concourent ensemble à maintenir les études historiques dans une certaine routine et elles permettent aux esprits difficiles de répéter le mot de M. Talleyrand : « l'histoire est un mensonge convenu. •

Le respect que nous avons pour les pères de la littérature nous empêche aussi de contrôler les témoignages des auteurs classiques. Vous prenez pour vraies les appréciations de Plutarque, de Pline l'Ancien, de Dion, de Florus, osant tout au plus contrebalancer leurs témoignages les uns par les autres. Ce n'est pas pousser la critique assez loin. Peu d'auteurs vulgaires ont remarqué que les historiens dont nous avons les œuvres on; tous été du même parti pour lequel ils ont

écrit leurs livres. Cette observation a été faite déjà bien des fois dans des écrits spéciaux, dans des mémoires présentés aux académies; elle n'a pas laissé de traces dans les ouvrages destinés à l'enseignement. Cependant il importerait de signaler qu'un nommé J uni us, surnommé Gracchanus, parce qu'il était l'ami des Gracches, passe pour avoir fait une histoire au point de vue des plébéiens de Rome et que tous les exemplaires de cet ouvrage ont disparu. On soupçonne les patriciens d'avoir détruit ce livre, et par là on nous donne le droit de révoquer en doute tout ce que l'antiquité nous a transmis.

L'ignorance des faiseurs de cours n'a pas été seule la cause qui a empêché les doutes de se manifester sur les opinions émises par Xénophon, Tite-Live ou Procope ; la principale paratt être le désir que nos écrivains modernes ont eu de se faire accepter par

l'autorité et par les chefs des maisons d'éducation. Car il faut ajouter que les ouvrages qui sortiraient de la donnée reçue ne seraient point tolérés par les autorités chargées de surveiller les écoles. Les simples particuliers eux-mêmes ne voudraient pas, pour leurs enfants, de livres qui diraient la vérité, parce qu'ils craindraient de voir accuser cette jeunesse de pédantisme ou d'avoir l'esprit enclin au paradoxe.

Les abrégés d'histoire ont tous un autre défaut, au moins aussi fâcheux que celui de se répéter les uns les autres et de perpétuer la foi dans les mêmes erreurs. Aucun d'eux n'insiste sur son insuffisance. Ainsi il n'est pas rare d'entendre dire d'un enfant qu'il est très-fort en histoire, ou qu'il connaît très-bien son histoire. Ces manières de parler ont le tort d'exalter la vanité et d'être absolument fausses. Nul ne connaît bien l'histoire. Il y a des gens qui ont consacré

toute leur vie à étudier une époque et qui n'ont pu terminer leur tâche malgré une aptitude incontestable et de longues années d'un labeur constant. L'élève qui a eu dans les mains un ouvrage d'histoire, qui Ta bien compris et retenu , a répondu à l'attente de ses maîtres, il faut l'en féliciter ; mais enseignons-lui que cet abrégé a besoin de développements et que nul n'est savant en sortant de l'école, du lycée ou de la faculté. Un professeur prudent devra donc se tenir en garde contre les affirmations trop énergiques des historiens ; surtout sa principale recommandation sera d'avertir les élèves que l'enseignement des écoles n'est que l'indication, la simple indication de la table générale d'un livre immense dont nul ne peut songer à faire la lecture complète.

Revenant à la définition de l'histoire, miroir du passé, flambeau de l'avenir, nous remarquerons que la principale préoccupa-

non des écrivains a été presque toujours de nous parler des chefs des gouvernements.

Leur leçon s'adresse par suite aux rois, aux empereurs et aux autres princes ; s'il a été un temps où cet enseignement suffisait, on ne peut pas s'y tenir aujourd'hui. Au temps où nous vivons, cette méthode est vicieuse ; nous voulons être instruits de ce qui nous regarde, et nous savons que nous ne sommes pas tous appelés à gouverner les nations.

Même en conservant l'ancienne méthode, il ne serait pas mal de mettre les têtes couronnées dans une certaine défiance. Lorsque le souverain et son entourage étaient tout, que le peuple n'était rieri, il n'y avait dans les livres que l'histoire des chefs des divers pays. Les historiographes, le plus souvent payés pour vanter leurs maîtres, pliaient leurs écrits aux convçnances de leur intérêt. Suivant les circonstances, ils célébraient les monarques nés dans la pourpre ou vantaient

les usurpateurs. Nous avons tous vu, par exemple, combien l'histoire de Jules César a été fouillée par les compétiteurs des trônes. Ils ont toujours aimé à suivre la vie de cet homme, depuis sa plus tendre enfance ; s'ils avaient pu nier sa mort, ils n'auraient pas manqué de l'emporter au ciel sur le char d'Elie. Laissons aux César Borgia de tous les âges le culte de ces divinités. Je crois que nous devons chercher d'autres leçons, à savoir celles qui nous représenteront les progrés de l'esprit humain et de la civilisation. Un grand homme du siècle dernier, Voltaire, le plus clair et le plus consciencieux des historiens, a tenté d'accomplir un* travail général sur ce sujet. Il connaissait toutes les difficultés de son entreprise, c'est pourquoi il se bornait modestement a indiquer la route et intitulait son livre : Essai sur les mœurs et l'esprit des nations.

L'auteur avait étudié tous les documents

connus jusqu'à lui ; s'il a commis des inexactitudes, la faute ne peut lui en être imputée. Depuis lors, des progrès scientifiques dans toutes les branches de nos connaissances, des publications innombrables de documents inédits ont modifié les données qu'il pouvait tenir pour certaines; c'est pourquoi l'essai sur les mœurs et l'esprit des nations est à recommencer. Celui qui l'entreprendra devra tout voir afin de tout enseigner ; il lui faudra choisir une méthode capable de le guider à travers les âges, sans permettre à son imagination de se laisser égarer. A cet égard, je ne connais pas de méthode plus sûre que celle dont Bacon nous a dotés. Ce grand philosophe a montré que l'observation pouvait seule nous donner des connaissances positives. Il ajoutait que l'observateur devait être dégagé de tous les préjugés. Appliquons ces principes aux études historiques et bientôt nous changerons les idées fausses

pour les remplacer par des opinions irréprochables. Après avoir bien pris le parti d'étudier les faits en eux-mêmes et sans prévention, on distribuera les matières comme on le fait à regard des sciences naturelles.

Là, on commence par regarder l'espace, que Ton partage ensuite en des régions multiples. Les uns suivent les mers et les terres, les montagnes et les vallées, les bois et les champs. D'autres s'attachent à des divisions convenues entre les hommes et parlent de ce qui se passe sur le globe, en considérant les faits dans les pays soumis à tel ou tel gouvernement, dépendant même de telle ou telle circonscription administrative. Entre ces méthodes, j'ai ma préférence; cependant l'une et l'autre donneront de bons résultats sous les efforts d'un esprit patient et logique. Retenons pourtant que l'œil ébloui par de trop vastes horizons a besoin de fixer chaque objet en particulier, afin de le discto-

guer des autres ; les divisions sont indispensables. Les historiens, obligés d'imiter les naturalistes, prennent des points de repère, jalons qui leur servent à s'orienter pour classer leurs études et les ranger dans un ordre méthodique. Ces bornes indicatives se trouvent dans la chronologie.

A Rome, la division du temps se faisait d'abord en parlant de ce que l'on disait s'être passé sous les rois, ensuite on comptait d'après les noms des premiers magistrats de la République, consuls, décemvirs, tribuns militaires. Après Auguste , on continua à suivre les consuls pour marquer la chronologie, et ce n'est que bien tard que l'on a pris les noms des empereurs pour classer les faits de leur temps. L'Eglise catholique date du nom des papes et des années de leur gouvernement ; nous Français, nous avons l'habitude de rattacher ce qui s'est passé, depuis treize siècles, au nom des

rois, de la République ou des empereurs qui ont gouverné notre pays. Ces manières de compter les temps ont eu leur raison d'être, et certainement il y aurait trop de hardiesse à s'en prendre à une pratique si longtemps observée et certainement autorisée par les précédents.

Cependant quand les Bénédictins du siècle passé ont voulu écrire Y Histoire littéraire de la France, dont le premier volume parut en 1765, ils disposèrent leurs matières d'après l'ordre des siècles et ne s' arrêtèrent point à celui que présentait la série des papes ou la liste des rois. Les diverses manières de constater Tordre des temps ne seront point ici l'objet de plus amples remarques. Mais de même que les Bénédictins ont parlé des écrivains de notre pays, d'après l'époque de leur vie, et ont résumé, siècle par siècle, dans un aperçu général les résultats obtenus ; de même les bons historiens modernes com-

mencent par établir la chronologie des rois et des chefs des gouvernements pour bien fixer les . dates. Après avoir donné l'histoire des souverains et le récit des guerres, ils font un retour sur. le temps dans lequel se sont passés les faits dont ils viennent de parler et racontent les changements qui se sont manifestés dans les lettres, les arts et les mœurs.

Notons donc ce point capital : la date des faits. Sans ce point de départ, la filière des idées nous échappe ; la loi du progrès ne se révèle pas. Ajoutons à ce. premier examen celui des synchronismes, c'est-à-dire des faits qui se sont passés au même instant dans tous les pays du monde. Les rapprochements donneront des conséquences remarquables et feront comprendre bien des choses inintelligibles pour qui ne voit pas l'ensemble. Par les synchronismes on arrivera encore, à dissiper bien des erreurs et

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