JO DE ^ENSEIGNEMENT
conciliation avec les Armoriques , sans obtenir de succès. En 418, les députés des Gaules furent convoqués à se réunir à Arles , pour la tenue d'un convent ; les cités séparées de l'empire ne comparurent pas à ce rendez-vous. On essaya encore de faire agir le pape et enfin on se décida à faire l'emploi de la force. Les villes frontières des Armoriques et des provinces restées romaines eurent seules à souffrir de cène guerre. A part Bourges, Tours, Orléans, le reste fut en général à l'abri des armes des Romains. Nous aurions peu de chose à dire du régime des Armoriques, si nous voulions en écrire l'histoire. Cette république fut donc heureuse sous le gouvernement des chefs qu'elle s'était donnés. En effet, quand les histoires sont muettes , c'est que le pays dont elles s'occupent a été tranquille. La République armoricaine a vécu quatre-vingt-huit ans, de 408 à 496.
Clovis tenait, en 495, les provinces du centre, qui jusqu'alors avaient obéi à l'empire; il avait vaincu le dernier comte que Constantinople y avait eu pour la représenter. Il pressa les Armoriques du côté du nord et de l'ouest, et se mit en marche pour les attaquer. Les Wisigoths menaçaient cette république du côté de Bordeaux ; les armées romaines semblaient vouloir venir, elles aussi, par la Provence; et les Burgondes, alliés à la fois des Francs et des Romains, pouvaient donner la main aux Francs, de telle sorte que toute la frontière de Dunkerque à la Garonne pouvait être attaquée à la fois. Cette situation était extrêmement périlleuse. Les évêques se réunirent et résolurent de traiter avec certains de leurs ennemis, pour ne pas perdre leurs privilèges et ne pas être soumis aux dévastations qui accompagnaient les guerres de cette époque.
Il fallait choisir entre tous les adversaires
ceux avec qui Ton ferait alliance pour résister aux autres.. Si l'on s'adressait aux Romains, on avait à répondre à des récriminations sans fin; les révoltés qui se soumettent sont toujours maltraités. Il y avait là des difficultés considérables et un péril sérieux. Les Wisigoths, de leur côté, présentaient des inconvénients auxquels on ne pouvait s'exposer. Ils étaient Ariens et la tolérance n'était point une des vertus du temps. Restait Clovis. Ce roi était païen, mais sa femme était catholique fervente; on disait qu'elle engageait son mari à changer de religion. Les évêques traitèrent donc avec Clovis dans des conditions que l'on connaîtra peut-être un jour ; nous n'en savons encore que les résultats. Les Francs, campés en corps de nation, restèrent en dehors des cités. C'était une armée toujours prête à combattre, comme les faits l'ont montré. Nous savons que Clovis vainquit les Burgundes,
battit les Wisigoths, imposa sa domination sur une grande partie des Gaules. Il tenta même de s'emparer des possessions romaines qui dépendaient d'Ares et finit par s'entendre avec Constantinople qui lui envoya les ornements dont se revêtaient les consuls. A sa mort, ses enfants partagèrent le royaume de leur père. La manière dont la division fut opérée démontre que ce que l'on avait divisé, c'était le revenu des diverses localités et non le territoire luimême. Nous pouvons donc affirmer que les cités armoricaines n'ont pas été vaincues, qu'elles ont traité avec Clovis et qu'elles ont conservé leur organisation, sans que les Francs y aient modifié quelque chose.
Après avoir ainsi montré quelques exemples des erreurs historiques accréditées en France et à l'étranger, et avoir répondu à des prétentions sans fondement d'une nation mal
inspirée quand elle ose se comparer à nous,
je vais signaler une autre erreur qui esc assez plaisance. Les Bourbons descendent de Hugues Capec et ils prétendent tirer leur droit à régner de ce chef de leur race. Us ne remarquent point que les enfants de ce prince n'ont pas recueilli le trône à titre de succession, mais parce qu'ils ont été élus à leur tour. Ainsi, le fils aîné de Hugues Capet étant mort, Robert fut élu pour le remplacer, du vivant de son père, suivant ce qui avait été dit à Senlis, lors de la réunion des Etats généraux, assemblés pour nommer un successeur à Louis V. Adalbéron, évéque de Reims, avait alors déclaré que « ce n est pas la naissance qui donne la royauté. » Les premiers Capétiens ont reconnu la justesse de cette idée, que Ton conteste aujourd'hui avec le mot légitimité. Si ce mot signifie quelque chose, il veut dire ce qui est conforme a la loi. Or la loi des Capétiens est que c ce n'est pas la naissance qui donne la royauté. • Toute
autre interprétation n'est que de la fantaisie. Une autre erreur est de croire à la monarchie absolue, c'est-à-dire à un état dans lequel toute la France obéissait sans contestation à son roi, et, par exemple, à Louis XIV. Certes, Louis XIV fut plus obéi que ses prédécesseurs, mais sa volonté ne fut jamais incontestée. Nous avons les souvenirs de la Fronde, cette guerre civile odieuse faite par des privilégiés qui voulaient augmenter leurs privilèges. Les sceptiques en rient, les grands seigneurs en font l'éloge ; le peuple en pleura et eut bien des raisons de la maudire. La guerre de la Fronde fut le début du règne de Louis XIV.
Paris se soumit en 1652, la résistance armée continua dans les provinces. Les dignitaires de la couronne ne se faisaient d'ailleurs pas faute de défendre leurs prétentions contre la royauté. En 1656, le maréchal de La Meilleraie, époux d'une nièce de Mazarin, équipa
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une flotte avec laquelle il alla attaquer Madagascar, dont le gouverneur Pointis, représentant du roi, fut vaincu et obligé de se réfugier dans une possession des Indes.
Bientôt arriva l'affaire de Fouquet, seigneur de Belle-Isle, procureur général du parlement et surintendant des finances, qui voulait se tailler une principauté indépendante dans la Bretagne. En 1673, ^ e chevalier de Rohan , descendant des d'Albret comme Henri IV et les Bourbons, conspira avec les Espagnols et les Anglais pour leur livrer la Normandie et se faire concéder un apanage, ou se rendre prince souverain. Tout le temps du régne de Louis XIV a été occupé à réprimer les conspirations de l'intérieur autant qu'à combattre l'étranger. Les séditions avaient, après 1685, pris un caractère particulier ; il ne s'agissait plus de savoir si les grands auraient tels ou tels avantages. Le peuple se mêlait de la guerre civile, parce
que le roi lui enlevait sa liberté de conscience en révoquant Tédit de Nantes, qui avait permis aux protestants de conserver leur culte et d'en célébrer les cérémonies. Si donc nous suivions pas à pas ce qui s'est
passé de 1643 * I 7 I 5» nous verrions qu'il n'y a pas eu une seule année dans laquelle il ne se soit manifesté des troubles et même des insurrections armées. Le clergé fut divisé tout le temps entre les jansénistes et les jésuites ; les parlements contestaient sans cesse ; les Etats provinciaux refusaient les subsides qu'on leur demandait. Il est vrai que les dragons pacifiaient les lieux où ils passaient en s'y comportant comme en pays ennemi, à savoir en pillant, égorgeant, incendiant, etc. Triste temps, quoi qu'on en dise, dont la situation n'est pas enviable. Le roi savait à quoi s'en tenir sur l'amour de ses peuples, c'est pourquoi il habitait ses châteaux de Versailles, Marly ou Fontainebleau; il
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pensait qu'il n'aurait pas été en sûreté à Paris. En un mot, Louis XIV savait que son autorité cessait d'être reconnue, sitôt que l'on était en dehors de l'ombre de sa perruque. Tel a été l'état de la France sous ce roi dans lequel on a personnifié la grandeur de l'époque monarchique. Mais Louis XIV n'avait pas d'illusions. Les gens qui désirent voir revenir le temps des confiscations avec lesquelles on enrichissait les courtisans, peuvent regretter ce passé. Quiconque n'a pas ces aspirations malsaines doit se réjouir des changements que le temps nous a donnés. Il existe une pièce officielle, document précieux dans lequel les vices de l'ancien régime, je veux dire ses crimes continuels, sont reconnus et légués à l'histoire future, qui doit en perpétuer le souvenir afin de dissiper les erreurs du vulgaire.
Louis XIV avait eu en 1682 un petit-fils légitime auquel il avait donné le nom de
duc de Bourgogne. Cet enfant avait été entouré des soins les plus touchants et le roi lui avait cherché des précepteurs capables d'en faire l'homme le plus vertueux, le prince le plus dévoué à son .peuple. C'est pour lui que Fénelon écrivit son Télé" maque, rêve d'un homme de bien, mais satire sanglante de la cour de Versailles. Les précepteurs du jeune duc de Bourgogne demandèrent que Ton fît une enquête sur la situation du pays, afin que leur élève bien renseigné pût porter un remède aux abus.
On était en 1697, Louis XIV était à l'apogée de sa puissance et de sa gloire. La guerre contre la Hollande et l'Angleterre venait d'être terminée par le traité de Rysvick. Le roi, ajoutant de nouveaux titres à son illustration, avait voulu se montrer magnanime en cédant, quoique vainqueur, sur certaines des prétentions qu'il avait eues avant le commencement des hostili-
tés. Il consentit aux désirs des précepteurs du duc de Bourgogne et chargea les Intendants dts provinces du royaume, Maîtres des requêtes du conseil, de vérifier ce qui se faisait. Il leur remit un travail intitulé Mémoire que Sa Majesté a ordonné être envoyé à messieurs les maîtres des requêtes, départis dans les provinces. Nous avons cette pièce, à laquelle nul ne peut refuser créance. C'est une des pages les plus curieuses du grand livre sur lequel le passé a enregistré ses actes ; je n'en donnerai que des extraits, parce qu'il y a des questions de pure statistique. La première partie à relever est ce qui concerne les gouverneurs des provinces et les lieutenants généraux .du roi.
• Quoyque Sa Majesté connoisse tous les talents des gouverneurs et lieutenants généraux des provinces, Elle veut néanmoins, pour rendre les mémoires parfaits, que les
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dits commissaires commencent par les noms des gouverneurs généraux^ leurs maisons et alliances dans ces provinces, s'ils y font résidence actuelle;
t Leur bonne ou mauvaise conduite ;
t S'ils sont accusés de prendre de l'argent, ou de vexer les peuples par quelque autre voye;
« Si les accusations sont véritables ; quel crédit ils ont parmy la noblesse et les peuples ;
t Et comme la principale et la plus importante application que Sa Majesté veut que les gouverneurs de province ayent, est d'appuyer fortement la justice et d'empêcher l'oppression des faibles par la violence des puissants, Sa Majesté veut être particulièrement informée de la conduite passée de ces gouverneurs, pour juger ce qu'elle en doit ou peut attendre à l'avenir;
» Au cas qu'il se soit passé quelques
actions violentes d'éclat, dans chacune province, Sa Majesté sera bien aise d'être informée du détail, ensemble de quelle sorte les gouverneurs se seront conduits, i
Cette suspicion du roi contre les représentants de son autorité va s'aggraver quand il s'agira des nobles. Lisons :
i S'ils (les nobles) commettent des violences sur les habitants de leurs terres, et au cas qu'il y en ait été commis quelquesunes de considérables qui n'aient point été punies, Sa Majesté sera bien aise d'en savoir le détail ; s'ils favorisent ou empêchent les procédures de sa justice royale; des bailliages ou présidiaux. »
Le mémoire n'est pas terminé après ces questions, il passe des nobles aux gens de justice et demande pour ces derniers :
• S'il y a de la corruption ou non, les causes et les personnes qui en sont le plus soupçonnées;
a S'il s'est rendu quelque injustice manifeste, qui ait fait quelque bruit dans la pror vince, et qui ait tourné à l'oppression du faible par la faveur de quelque ami, parent, ou quelques autres considérations aussi vicieuses; Sa Majesté désire en être informée ;
f Comme aussi sur la longueur des procès et excès des épices, tant des compagnies souveraines que subalternes, étant important de savoir fort en détail ce qui concerne ces deux points, qui sont d'une grande charge aux sujets de Sa Majesté ;
• Comme ces grandes compagnies sont établies par le Roy pour administrer la justice, et que leur principal objet doit toujours être de se servir de l'autorité qui leur est commise, pour protéger les faibles contre les puissants,, il faut s'informer si dans toutes les occasions de violence, comme meurtres, assassinats et mauvais traitements conir mis par les gentils-hommes et principaux des
provinces, ils ont soutenu fortement la même autorité, et s'ils se sont portés sans crainte à faire les procédures, et justice, et sévère, contre les coupables, comme ils y sont obligés.
■ Sa Majesté ayant aussi souvent reçue quelques plaintes que les officiers des compagnies souveraines se faisaient vendre par force les biens et fonds de terre, qui les accommodent, sa dite Majesté sera bien aise d'être informée des lieux où cela se pratique. •
Le mémoire s'occupe ensuite des gens de finance. Les accusations qu'il porte sont les mêmes que celles qui ont été dirigées contre les magistrats : corruption, concussion, vexation, longueur des procès. Je pourrais ne pas m'arrêter plus longtemps sur le document qui m'occupe, je veux pourtant en citer encore le fragment relatif aux faux monnayeurs. Ces coupables industriels pul-
lulaient et, il faut l'avouer, l'exemple leur venait de haut. Louis XIV,. vaniteux à l'excès, dépensait toujours au delà de ses ressources. On n'a pas encore compté combien de fois il refondit les monnaies afin d'en altérer le poids ou le titre , dans le but de diminuer d'autant ce qu'il payerait aux créanciers de l'Etat. Donc on lit dans notre mémoire :
« Le Roy recevant en toutes les occasions diverses plaintes du préjudice et de la perte que souffrent les peuples pour les expositions de la fausse monnaye qui se fabrique, à ce que l'on dit, presque dans toutes les provinces de son royaume et particulièrement dans les maritimes et les plus. éloignées de sa cour, Sa Majesté désire que les dits maîtres des requêtes s'appliquent soigneusement à arrêter le cours de ce désordre sans qu'il soit besoin de le leur exagérer, à quoi ils auront d'autant moins de peine que
les personnes qui s'en mêlent sont presque connues publiquement dans chaque province , le Roy voulant que quand ils auront découvert le mal et l'auront pénétré jusqu'à la source, ils donnent tous leurs soins et emploient l'autorité qui leur est commise , pour la punition des coupables , et, en cas qu'ils estiment que les seules forces qui sont dans les provinces ne soient pas suffisances pour cela, sur l'avis qu'ils en donneront à Sa Majesté, il y sera pourvu promptement. •
Ce tableau de l'ancien régime serait insuffisant si nous n'y ajoutions pas ce que le roi pensait alors de ses droits. Louis XIV avait préparé des mémoires pour l'instruction de son fils, celui qui fut appelé le grand Dauphin ; le manuscrit de cet ouvrage a disparu dans le coupable incendie de la bibliothèque du Louvre. Cependant, comme on a publié cette œuvre, nous savons que l'auteur
disait à son fils • d'être persuadé que les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens d'église que par les séculiers, pour en user en tout temps comme de sages économes, c'est-à-dire suivant le besoin général de l'Etat • . Ce qu'il pensait des biens il le pensait des personnes, dont il s'arrogeait la disposition suivant son bon plaisir. Tout le monde connaît le mot de ce roi : VEtat, cest moi. Par conséquent les besoins de l'Etat c'était le désir de Louis XIV de remplir ses coffres quand il n'y trouvait plus d'argent.
Les souverains se croyaient justes quand ils tuaient ; ils étaient cléments lorsqu'ils épargnaient les personnes et prenaient les biens. Charles IX ordonnant de tirer sur Coligny, puis de massacrer les protestants, Henri III faisant assassiner le duc de Guise et Louis XIII faisant tuer le maréchal d'Ancre, usaient de
ce qu'ils croyaient leur droit 1 . Dans une leçon
i. La prétention des rois d'être les maîtres absolus de la vie de leurs sujets se heurtait contre celle des papes, qui se disaient maîtres des rois et des royaumes. On était accoutumé à cette lutte du pouvoir spirituel contre les souverains temporels, personne n'en paraissait blessé, lorsque tout à coup les Jacobins et les Jésuites prêchèrent qu'il était légitime d'assassiner un roi usurpateur criminel. Le moine Jacques Clément mit cet enseignement en pratique. Le jésuite Mariana voulut faire l'apologie de cet homme et de son action. C'est pourquoi il publia à Tolède, en 1598, un livre intitulé De Rege et de Régis institutione, dans lequel il enseigna que :
i° Un prince qui de vive force et sans le consentement public de la nation s'est saisi de la souveraineté est un homme à qui chaque particulier a le droit d'<3 ter la vie;
a° Si un prince légitimement ou successeur légitime de ses ancêtres renverse la république et les lois publiques, sans déférer aux remontrances de la nation, il faut s'en défaire par les voies les plus sûres ;
3° Le moyen le plus court et le plus sûr de s'en défaire est d'assembler les Etats et de le déposséder dans cette assemblée, et d'y ordonner qu'on prendra les armes contre lui, si cela est nécessaire pour ôter la tyrannie ;
sur Fart d'enseigner l'histoire, il faut passer avec rapidité sur chaque point, cependant je
4° On peut faire mourir un tel prince, et chaque particulier qui aura assez de courage pour entreprendre de le tuer, est en droit de le faire ;
5 Si l'on ne peut pas essayer d'avoir des États généraux, et s'il paraît néanmoins que la volonté du peuple est qu'on se détache du tyran, il n'y a point de particulier qui ne puisse légitimement tuer ce prince, pour satisfaire aux désirs du peuple ;
6° Le- jugement d'un particulier ne suffit pas; mais il faut se régler sur la voix du peuple, et même consulter des hommes graves et doctes ;
7° Il y a plus de courage à attaquer ouvertement le tyran, mais il y a plus de prudence à l'attaquer clandestinement et à le faire périr dans des pièges qu'on lui tendra.
Ces doctrines suscitèrent dix-huit assassins contre Henri IV, elles ont aiguisé le couteau de Ravaillac. On ne comprend pas bien ces faits à notre époque où les papistes s'unissent aux monarchistes pour combattre la libre-pensée. Il importe de les rappeler pourtant, car ils prouvent que si les raisonneurs laïques disparaissaient, les discussions changeraient d'objet, mais ne cesseraient pas,
suis forcé d'insister encore sur les droits du roi. Je viens de noter que les souverains se croyaient permis de tuer qui bon leur semblait sous prétexte de veiller au salut de l'Etat, ce qui veut dire pour leurs vengeances. De tout temps ils ont trouvé juste d'entreprendre des guerres pour satisfaire leurs ambitions. Ils ne se bornaient pas encore à ces abus. Il en est peu qui n'aient pas vendu des soldats. On trouvait convenable et légitime qu'ils missent les hommes en coupe réglée pour en faire de l'argent.
Les petits princes en particulier vendaient annuellement leurs sujets les plus valides à qui voulait les acheter, pour les employer à la guerre ; c'était un moyen d'augmenter leur revenu. On comprend bien que des rois fassent combattre leurs sujets afin de donner carrière à leurs désirs de faire des conquêtes ; mais on se rend très-difficilement raison de l'acte d'un roi envoyant ses sujets combattre
pour une cause indifférente et recevant le prix des morts et des blessés. Ces pratiques ont été longtemps suivies ; elles n'ont cessé que de nos jours. Lors de la guerre de T Angleterre contre l'Amérique insurgée, les Anglais se procurèrent des soldats partout où ils purent en recruter. L'Allemagne fut la pépinière où ils allaienr surtout prendre des hommes. Ils traitèrent notamment avec le prince de Hesse-Cassel, s'engageant à lui donner une certaine somme pour la solde des troupes, une autre était déterminée dans le cas de blessures graves entraînant des amputations, enfin une somme plus forte était allouée en cas de mort d'un soldat. La nouvelle vint un jour en Europe d'une bataille entre les Américains et les Anglais dans laquelle les Hessois avaient éprouvé de grandes pertes ; on supposa que le landgrave de Hesse-Cassel avait écrit la lettre suivante à l'un de ses officiers : « Vous ne
pouvez vous figurer la joie que j'ai ressentie en apprenant que, de mille neuf cent cinquante Hessois qui se sont trouvés au combat, il n'en est échappé que trois cent quarante-cinq; ce sont justement mille six cent cinquante hommes de tués, et partant six cent quarante-trois mille florins que la trésorerie me doit suivant notre convention. La cour de Londres objecte qu'il y a une centaine de blessés qui ne doivent pas être payés comme morts; mais j'espère que vous vous serez souvenu des instructions que je vous ai données à votre départ de Cassel, et que vous n'aurez pas cherché à rappeler à la vie, par des secours inhumains, les malheureux dont vous ne pouvez sauver les jours qu'en les privant d'un bras ou d'une jambe. Ce serait leur faire un présent funeste, et je suis sûr qu'ils aiment mieux mourir avec gloire que de vivre mutilés et hors d'état de me servir. Rappelez-vous que de trots cents
Lacédémoniens qui défendirent les Thermopyles, il n'en revint pas un seul.
Que je serais heureux si j'en pouvais dire autant de mes braves Hessois ! » Cette lettre n'aurait point été prêtée à l'un de nos souverains ; mais telle qu'elle est elle peint à merveille les idées de l'ancien régime et les bienfaits de la monarchie absolue.
En revenant sur nos pas, je demande donc que l'enseignement de l'histoire soit fait indépendamment de toutes les idées reçues, quand ces idées ne sont pas conformes à la vérité. Substituons aussi l'histoire de la civilisation, des inventions utiles, des arts, des lettres, des sciences, aux récits des intrigues des cours, et bientôt les opinions se modifieront sur bien des choses.
On ne vantera plus, sans les connaître, des époques à l'occasion desquelles nous n'avons rien à regretter.
Ces considérations nous montreront qu'il faut aimer la patrie, notre mère commune, à qui nous devons l'existence et l'éducation ; elle nous a nourris de ses produits intellectuels autant que de ses récoltes; elle a créé autour de nous l'atmosphère que nous avons respirée. Nos pères d'abord, nos contemporains ensuite ont été les soutiens de notre faiblesse. Il est né de là une solidarité qui nous fait jouir de la gloire de la France et souffrir de ses douleurs. Nous n'avons rien à envier aux étrangers, nous n'avons point non plus à déplorer de n'avoir pas vécu dans les anciens âges. Le temps présent est une patrie respectable. Nous* l'accusons souvent parce que nous ressentons vivement le mal que nous voyons et dont nous éprouvons les effets. Il y a là une cause qui nous porte à nous plaindre et instinctivement, remontant aux jours de notre insouciante jeunesse, il nous semble que nos
pères n'ont pas eu à subir les épreuves dans lesquelles notre fermeté est parfois ébranlée. Rassurons-nous et disons hautement que jamais la sécurité des biens et des personnes n'ont été aussi grandes. C'est la révolution de 1789 qui a détruit les abus, sachons le comprendre et soyons fiers de notre temps, comme nous le sommes justement de la splendeur de notre nation.