ALPHONSE I^EB^^TRE, E^C^UR
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DE
E système d'enseignement adopté en France a soulevé, à plusieurs reprises, des critiquas qui ne sont point restées infructueuses : notre histoire, trop longtemps négligce, a conquis peu à peu le rang important qu'elle mérite ; les sciences naturelles, considérées dans leurs résultats, fournissent aux jeunes gens un grand nombre de connaissances précises ; les langues étrangères commencent à être mieux connues ; enfin les programmes actuels, malgré leurs imperfections de détail et leur inévitable généralité, répondent assez bien aux principales exigences de la vie moderne.
a DE L'ENSEIGNEMENT
Au milieu de ce renouvellement des études, une seule, la plus indispensable de toutes, hérissée de difficultés rebutantes, obscurcie par un amas de règles contradictoires, est resiée presque stationnaire : celle de la langue nationale.
Depuis le commencement de ce siècle la linguistique s'est constituée comme science, à l'aide d'une série non interrompue de découvertes importantes; le champ de ses explorations s'est successivement étend a; sa méthode s'est transformée; notre langue en particulier a vivement captivé l'attention de l'Europe savante. Mais, tandis que ces progrès s'accomplissaient avec grand éclat dans le domaine de l'érudition, oîi le public ne s'aventure guère, à côté, ou plutôt au-dessous, les rédacteurs de livres élémentaires continuaient à copier les travaux de leurs devanciers, ou introduisaient dans l'enseignement quelques-unes de ces innovations individuelles qui ne reposent ni sur la philosophie du langage ni sur l'histoire de notre idiome, et n'ont pour base que la fantaisie de ceux qui les imaginent.
L'importance même des découvertes accomplies semble avoir contribué à les empêcher de pénétrer dans l'enseignement élémentaire. On y aurait bien fait passer quelques faits isolés, quelques corrections qui n'eussent pas sensiblement modifié l'ensemble, mais le changement complet de principes et de méthode , qu'il devenait indispensable d'adopter, a découragé beaucoup de gens. D'autres n'ont pas même tenté cette laborieuse transformation : ils ont cru de bonne foi
qu'il suffisait d'exposer à tous, sans préparation et dans leur appareil scientifique, les vérités nouvelles; naturellement ils ont échoué, et ont conclu de leur insuccès que le public s'intéresse peu à ces matières et est d'humeur à étudier indéfiniment la langue française dans la grammaire de Lhomond, ou, tout au plus, dans celle de Chapsal.
Tel n'est pas notre avis : nous croyons qu'on s'empressera de faire mieux dès qu'on le pourra.
L'important serait de transformer les ouvrages élémentaires à l'aide des découvertes récentes. Nous l'essayerons pour notre part; et, si nous ne pouvons y parvenir, peut-être du moins contribuerons-nous à frayer la voie à de plus expérimentés ou à de plus heureux.
Tâchons donc de déterminer :
1° Les conditions indispensables à la connaissance suffisamment approfondie d'une langue ;
2" La manière dont la nôtre a été étudiée jusqu'ici ;
3" La méthode à l'aide de laquelle elle devrait l'être.
ouR posséder parfaitement une langue, il faudrait :
; 1° Connaître tous les mots dont elle se compose;
2° Se rendre un compte exact des divers rôles que ces mots peuvent jouer dans le discours.
Le dictionnaire et la grammaire sont les deux ouvrages destinés à nous faciliter ce double résultat; mais ils n'y contribuent que fort imparfaitement.
La première des deux conditions est d'ailleurs impossible à remplir dans toute son étendue.
Chaque homme emploie, pour l'usage ordinaire de la vie, un nombre assez borné d'expressions, qui s'étend plus ou moins en raison de ses besoins, de son intelligence, de ses relations avec ses semblables.
Cette langue générale n'est pas d'ordinaire la seule qu'il parle; il y en a une autre qu'il connaît mieux, dont il se sert avec plus d'exactitude et de justesse, et qui cependant n'est familière qu'à un petit nombre de gens : c'est celle de sa profession.
Le plus grand écrivain ne peut connaître, dans leurs détails infinis, ces nombreux idiomes techniques, qui sont cependant de nature à lui être fort utiles à l'occasion; et les dictionnaires ne sont presque d'aucun secours pour cette étude.
M On peut trouver... que l'Académie... — dit à à ce sujet M. Villemain^ — a trop épargné certains termes usités des artisans, et qui sont des images ou peuvent en fournir. Il y a là souvent une invention populaire, qui fait partie de la langue, et qui ne change pas, comme les dénominations imposées par les savants. Furetière avait raison de regretter le nom énergique d'orgueil, employé par les ouvriers pour désigner l'appui qui fait dresser la tête du levier, et que les savants appelaient du beau nom d'hypomoclion. Ces emprunts faits, pour un besoin matériel, à la langue morale, ces expressions intelligentes sont précieuses à recueillir. Shakspeare en est rempli dans sa langue poétique et populaire. »
Un de nos poètes , qui voulait étendre au delà du nécessaire les limites déjà si reculées de notre langue, et qui, en faisant au latin et au grec des larcins trop fréquents, ne négligeait pas pour cela nos richesses nationales, Ronsard, s'exprime ainsi dans son Art poétique:
« Tu pracliqueras bien fouuent les artifans de tous meftiers comme de Marine, Venncrie, Fauconnerie, & principalement les artifans de feu,
I. Préface du Dictionnaire de l' Académie française, sixième édition publiée en i8?î, page x\.
Orfeures, Fondeurs, Maref chaux, Minerailliers, Si de là tireras maintes belles & viues comparaifons auecque les noms propres des meftiers pour enrichir ton œuure & le rendre plus aggreable & parfaict i. »
Molière, qui, mieux peut-être qu'aucun poëte de son temps, a possédé notre langue dans toute son étendue, a cependant eu à suivre ce conseil de Ronsard, que, selon toute apparence, il ne se rappelait guère : il s'est trouvé dans la nécessité d'avoir un assez long entretien avec M. de Soyecourt, grand veneur de France, afin d'être bien certain d'employer les termes de chasse avec une exactitude complète dans sa comédie des Fâcheux^; et l'on pense que Racine a dii également à un de ses amis les expressions judiciaires qu'il a si abondamment répandues dans Les Plaideurs^.
Les mots provinciaux, sur lesquels Ronsard attire aussi l'attention du poëte, lui recommandant de ne point se soucier « fi les vocables font
1. Ahbregè de l'art poétique François. A Alphonce Delbene abbé de Hautecombe, enSavoye. — Paris, G. Buon, 1565, in-40, feuillet 4, verso.
Dans toutes les citations de notre Cours historique de langue française nous reproduisons scrupuleusement l'orthographe, l'accentuation et la ponctuation adoptées par chaque auteur, et , pour les œuvres posthumes, celles de l'édition où elles ont paru pour la première fois,
2. Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, par M. J. Taschereau, 3» édition, p. 41.
3. Œuvres de J. Racine, édition de M. P. Mesnard, t. II, p. 153.
Ga/cons, Poiteuins, Normans, Manceaux, Lionnois ou d'autres pais, pourueu qu'ilz foyent bons '», sont encore moins généralement compris, même par les gens qui cultivent les lettres avec le plus de succès. Racine, alors fort jeune, à la vérité, nous raconte une petite contrariété qu'il éprouva pour s'être servi d'un mot dans un sers différent de celui qu'il avait à Uzès. « Ayant befoin — ditil — de petits clous à broquette pour ajufter ma chambre, j'envoyai le valet démon Oncle en ville, & lui dis de m'acheter deux ou trois cents de broquettes. Il m'apporta incontinent trois bottes d'alumettes. Jugez s'il y a fujet d'enrager en de fomblables mal-entendus 2. »
Les termes archaïques sont-ils mieux connus? En aucune façon. Voltaire, cet esprit si net, si ouvert à tant de connaissances diverses, cet écrivain si judicieux et si fin, méconnaissait sur bien des points les nuances de sens propres au XVII* siècle; et, s'étonnant de la meilleure foi du monde de l'ignorance et de la rusticité de Corneille, à l'occasion de ce vers d'Œdipe^ :
Le fang a peu de droits dans le fexe imhécille, il s'écrie : « C'eft une injure très-déplacée & très-