DEUXIÈME EXAMEN D'ÉTAT
Candidats examinés.
Proportion des échecs.
La tendance actuelle est de se montrer plus sévère pour le premier examen que pour le second (1).
A la différence de ce qui a lieu en France et en Autriche, l'enseignement des sciences politiques n'est pas en Allemagne réuni à l'enseignement du droit. Il est presque toujours donné dans la Faculté de philosophie. C'est par exception qu'à Wûrzbourg et à Strasbourg il rentre dans la Faculté de droit. Il semble qu'on ait voulu, pour cette dernière ville, lors de la réorganisation de l'Université en 1872, ne pas s'éloigner des usages français. C'est exceptionnellement aussi que dans les deux Universités bavaroise et wurtembergeoise de Munich et de Tûbingue, il y a une Faculté spéciale des sciences politiques (Staatswissenschaftliche Facultiit).
L'utilité qu'il peut y avoir à créer une Faculté séparée ne paraît pas manifeste (2). Quelques professeurs désirent que le
(1) Le Jahrbuch der .deutschen Gerichtsverfassung pour 1883 donne la statistique du nombre des examens qui ont eu lieu pendant les trois années 1880-81-82. Pendant ces trois années 4,520 candidats se sont présentés au premier examen d'Hitat; 3,700 ont réussi, 820 (18 p. 100) ont échoué. Pour la Prusse seulement il y avait 3,185 candidats, dont 618 (19,6 p. 100) ont échoué.
Le second examen d'État a été subi par 2,467 candidats, dont 338 (13, 7 p. 100) n'ont pas réussi. (En Prusse, sur 1,717 candidats, 298 échecs, 17,3 p. 100.) C'est en Bavière et en Wurtemberg que le second examen d'Etat paraît le plus facile ; en Bavière, il n'y a eu qu'un seul échec sur 228 examens ; en Wurtemberg, les 61 candidats ont tous réussi.
Cf. Zeitung fur dos hohere Unterrichtswesen Deutschlands du 1 er août 1884, et Justizministerialblatt, 1885, n oi 6 et 7.
(2) On s'appuyerait à tort, pour la réclamer, sur l'autorité de Leibnitz qui, dans ses Nouveaux Essais sur l'entendement humain demandait la création d'une Faculté « économique ». Mais cette Faculté nouveUe devait embrasser le programme de nos Écoles polytechnique et centrale, les arts mécaniques, les mathématiques appliquées et tout ce qui regarde la subsistance et la commodité.
groupe des sciences économiques soit rattaché à la Faculté de droit, soit pour prémunir renseignement du droit « contre le danger qu'il court de s'enfermer dans un formalisme raide et étroit et de perdre son utilité pour la vie de la nation si changeante et si complexe (1) », soit pour renforcer la Faculté de droit qui en a plus besoin que la Faculté de philosophie, déjà chargée à l'excès. Mais on reconnaît que les sciences politiques, surtout avec l'acception très large qui leur est donnée en Allemagne, se rapprochent moins du droit que de la morale, de la politique, de l'histoire et môme de .certaines branches des mathématiques, toutes choses qui sont enseignées dans la Faculté de philosophie. Le groupe des sciences politiques ne formant pas un ordre nettement défini de sciences se trouve en quelque sorte plus à Taise dans les cadres si larges de cette dernière Faculté. Il forme une sorte d'encyclopédie où se rencontrent les matières les plus diverses : c'est un enseignement auquel il faut les méthodes les plus différentes : descriptive, inductive, déductive... Voici quels étaient pendant le semestre d'été 1884, dans les deux grandes Universités de Berlin et de Leipzig, les cours du groupe des « Staats und Gameralwissenschaften » .
Faculté de Berlin.
Professeur Wagner.
\° Économie politique pratique (monnaies, banques, assurances, commerce, agriculture, politique industrielle), à l'exclusion de la politique commerciale. — Cours privé, 6 heures par semaine;
2° Science des finances. — Cours privé, 5 heures ;
3° Politique commerciale extérieure (libre échange et protection). — Cours public, i heure ;
4° Exercices d'économie politique. — Privatissime, i heure.
Professeur Schmoller.
4° Économie politique générale au point de vue théorique. — Cours privé, 4 heures;
2° État des villes, commerce et industrie au moyen âge. — Cours privé, 1 heure;
3° Questions choisies de politique agraire. — Cours public, \ heure;
4° Exercices sur les sciences politiques, sur le commerce au moyen âge, particulièrement sur le commerce de la Hanse. — Privatissime, 2 heures.
(1) Bluntschli, Die Eintheilung der Universitât in Facultâten, dans la Revue Gegenwart, 1 er décembre 1877. — Il ajoute : « L'union du droit et des sciences politiques préserve le juriste contre l'étroitesse d'esprit, et les inconvénients qu'il y a à ne voir les choses que sous un seul aspect. Et de leur côté les sciences politiques peuvent gagner, par leur union avec le droit, en fermeté, en pénétration, en précision, en logique et en clarté. »
Professeur Bôckh.
4° Théorie de la statistique. — Cours privé, 2 heures; 2° Statistique des nationalités. — Cours public, 4 heure; 3° Exercices statistiques. — Privatissime, 2 heures.
Professeur Meitzen.
1° Excursions technologiques dans le domaine de la statistique et de l'économie politique. — Cours privé, 3 heures;
2° Histoire et sciences auxiliaires de la statistique. — Cours public, 1 h.
Professeur Orth.
i° Aménagement du sol et des plantes. — Cours privé, 3 heures;
2° Amélioration du sol. — Cours privé, 1 heure ;
3° Le sol et l'eau. — Cours public, 1 heure;
4° Exercices pratiques d'agronomie. — 2 fois par semaine;
5° Excursions.
D T von Kaufmann, privat-docent.
1° Économie politique théorique. — Cours privé, 5 heures; 2° Science des finances. — Cours privé, 5 heures; 3° Affaires de bourse et opérations financières dans leurs rapports avec l'industrie. — Cours public, 1 heure.
D r Schultz, privat-docent.
Chapitres choisis de la science de la police. — Cours privé, 2 heures.
Faculté de Leipzig.
Professeur Roscher.
i° Économie politique théorique (y compris les banques). — Cours privé, 5 heures;
2° Théorie naturelle et historique de la monarchie, de l'aristocratie, de la démocratie comme école préparatoire de la politique pratique. — Cours public, 2 heures;
3° Correction de travaux d'économie politique. — Privatissime, 4 heure.
Professeur Fricker.
i° Droit administratif dans ses rapports avec la science de la police. — Cours privé, 5 heures;
2° Droit constitutionnel du royaume de Saxe. — Cours privé,2 heures.
D r Walcker, privat-docent.
4° Économie politique pratique et règlements économiques. — Cours privé, 3 heures ;
2° Protection et libre-échange. — Cours public, 1 heure;
3° Exercices d'économie politique et de statistique. — Privatissime, 1 h.
Professeur Jacobi (professeur extraordinaire).
4° Économie rurale générale. — Cours privé, 2 heures;
2° Introduction à l'étude des sciences politiques. — Courspublic,4 heure.
Professeur Blomeyer.
1° Économie rurale. — Cours privé, 4 heures;
2° Culture spéciale des plantes. — Cours privé, 2 heures;
3° Démonstrations expérimentales. — Cours public, 2 heures.
D r Friedberg, privat-docent.
1° Science des finances dans ses rapports avec la législation financière des principaux États civilisés. — Cours privé. 3 heures ;
2° Statistique dans ses rapports avec la morale. — Cours public, i heure
Professeur Birnbaum (professeur extraordinaire).
4° Étude du sol et de ses améliorations. — Cours privé, 2 heures;
2° Théorie des taxations. — Cours privé, 2 heures;
3° Reproduction des animaux. — Cours privé, 3 heures.
D r Zûrn, privat-docent.
i° Soins à donner aux animaux domestiques. — Cours privé, 2 heures 2° Traitement des animaux de culture. — Cours privé, 1 heure; 3° L'art de ferrer les chevaux. — Cours privé, 1 heure; 4° Démonstrations vétérinaires. — Cours privé, 3 heures 5° Exercices de laboratoire. — Gratis, tous les jours.
D T Stohmann, privat-docent.
Exercices pratiques de laboratoire (chimie agricole). — Tous les jours.
Il est absolument impossible que la Faculté de droit introduise dans ses programmes des éléments aussi divers. Il y aurait donc tout d'abord un choix à faire : il faudrait déterminer quels ' cours doivent être rattachés à l'enseignement du droit, et quels ' cours doivent être laissés au contraire, à la Faculté de philosophie. Et ce partage, indépendamment de sa difficulté, n'aurait-il pas pour conséquence de dénaturer quelque peu ceux des cours qu'on ferait rentrer dans les sciences juridiques. Ainsi un cours sur la science financière ne tendrait-il pas à se transformer peu à peu en cours de législation financière, alors qu'il doit être tout autre chose. La plupart des professeurs chargés des cours de sciences politiques ne sont point, comme dans nos Facultés françaises (1), des jurisconsultes mal préparés par leurs études antérieures à aborder ces questions. Beaucoup appartiennent à ce groupe d'économistes contemporains qui cherchent dans l'étude ; de l'histoire l'un des meilleurs moyens pour arriver à la solution ) des problèmes économiques et sociaux. Ce sont des spécialistes qui, dès leur entrée à l'Université, ont été des étudiants « en
(1) Je parle de nos Facultés de droit, car il n'y a rien en Allemagne de comparable à l'Ecole libre des sciences politiques. Mais cette Ecole est unique en France, tandis qu'en Allemagne les sciences politiques sont enseignées par des spécialistes dans chaque Université.
sciences politiques», et qui n'ont pas été obligés de s'occuper presque exclusivement de droit pendant sept ou huit ans. Rien d'ailleurs ne s'oppose en Allemagne, en raison de l'organisation différente des Universités, à ce que ces professeurs changent de Faculté en changeant d'Université : c'est ainsi que M. Schmoller a été appelé dernièrement de la Faculté de droit de Strasbourg à la Faculté de philosophie de Berlin. Il dirigeait à Strasbourg un séminaire réputé; à Berlin, où il n'existe pas encore de séminaire pour les sciences politiques, il l'a remplacé par une conférence dont les exercices sont analogues. Les réunions ont lieu chez lui, dans son cabinet de travail, au milieu des livres qu'il est souvent fort utile d'avoir sous la main. J'ai assisté à une ( séance intéressante, au début de laquelle un des membres de la conférence a lu une excellente étude sur le commerce de Bâle au moyen âge, de 1300 à 1560. Après la lecture presque intégrale do ce travail où les recherches originales ne manquaient pas, le professeur a cherché, mais sans grand succès je dois le dire, à faire naître une discussion, puis il a présenté quelques critiques, en faisant très large la part des éloges, et a formulé son jugement, j — La correction de travaux écrits alterne d'ailleurs avec l'interprétation de textes anciens ou modernes, traités de commerce, statuts de corporations, règlements de police, tarifs, etc.
Je me suis renseigné sur la composition de la conférence ; elle est assez remarquable pour être rapportée. Sur quatorze membres présents, quatre étaient déjà docteurs : l'un s'occupait d'histoire, un autre d'économie politique, le troisième était un économiste autrichien, le quatrième, un Polonais étudiant l'histoire du droit'. Les dix autres auditeurs étaient : quatre étudiants en droit (dont un s'occupant spécialement d'histoire du droit); trois étudiants en sciences politiques; trois étudiants en histoire.
C'est bien dans un semblable milieu, sous l'œil et dans l'intimité d'un professeur aimable autant que savant, qu'il est permis de croire à l'influence heureuse de cette fréquentation d'étudiants appartenant à diverses Facultés. M. Schmoller est très satisfait do ses élèves, qui lui remettent parfois d'excellents travaux dignes de figurer honorablement dans la Revue qu'il dirige, les « Staats und socialwissenschaftliche Fprschungen (1) ». A son cours d'économie politique il a surtout pour auditeurs des étudiants en droit;
(1) Une fondation particulière permet à M. Schmoller d'accorder chaque semestre une récompense de 100 marks au meilleur travail qui lui a été remis. Les exercices dont je viens de parler sont demi-payants, demi-gratuits. Ceux qui les fréquentent pour la première fois doivent payer des honoraires. C'est un bon moyen d'avoir des élèves sérieux et de les conserver plus longtemps.
son cours sur les villes au moyen âge est fréquenté principalement par des historiens. Il est en même temps professeur à la Landwirlschaftliche Hockschule dont les élèves ont le droit de suivre les cours de l'Université. J'ai assisté à un assez grand nombre de cours d'économie poli tique dans diverses Facultés. C'est un enseignement auquel les étudiants paraissent s'intéresser. Les cours remarquables de MM. Wagner à Berlin, Roscher à Leipzig,- Conrad à Halle, Laspeyres à Giessen, Knapp et Brentano à Strasbourg, Knies à Heidelberg, etc.. sont très appréciés et très suivis. Il existe en Allemagne, à côté du doctorat en droit, un doctorat es sciences politiques (rerum politicarum). Cet examen est subi dans la Faculté de droit, là où l'enseignement des sciences politiques rentre dans cette dernière (à Strasbourg et à Wurzbourg). Le candidat doit remettre une dissertation sur une branche des sciences politiques et subir un examen oral où il peut être interrogé sur l'économie politique, la science financière, la statistique, les sciences politiques, et le droit constitutionnel. Dans les Universités où l'enseignement des sciences politiques rentre dans la Faculté de philosophie, et dans celles où il y a une Faculté à part, ce doctorat est soumis à des conditions analogues. A Tùbingue (qui est dans ce dernier cas), le candidat, après avoir formé sa demande, doit y joindre son curriculum vitas en exposant quelle a été la marche de ses études, en indiquant ses moyens d'existence et sa situation actuelle. Il remet une dissertation portant sur une des matières enseignées dans la Faculté. Cette dissertation une fois acceptée, le candidat est admis à subir l'examen oral qui porte sur l'économie politique, la science financière, le droit constitutionnel et le droit administratif. Il peut être dispensé de cette épreuve s'il a subi le grand examen d'État wurtembergeois dans le département de l'intérieur ou des finances, et mérité le diplôme de première ou de seconde classe; ou bien encore si la dissertation remise par lui a une haute valeur scientifique. — Les frais de ce doctorat s'élèvent à 345 marks.
L'organisation des études et des examens dans les Facultés de droit allemandes est depuis quelques années l'objet de vives discussions. En 1869, la question d'une réforme fut agitée à la Chambre des députés de Prusse (comptes rendus t. II, p. 1825); on déposa même un projet qui portait la durée des études universitaires à quatre ans pour les aspirants aux carrières judiciaires,
DAiNS LES UNIVERSITÉS ALLEMANDES. 63
maintenant la durée de trois ans seulement pour les candidats aux carrières administratives. La question fut de nouveau agitée sans plus de succès en 1875. Les professeurs les plus compétents, Muther, Gneist, Gierke, Goldschmidt, réclament aussi énergiquement une réforme.
On trouve d'abord, en ce qui concerne la durée des cours que trois ans c'est bien peu, surtout avec la déplorable facilité de prendre ses inscriptions en faisant son volontariat (1). On demande que la durée des études soit portée à quatre ans, comme en Bavière, en faisant remarquer combien l'unité de réglementation pour tout l'Empire serait désirable. Déjà dans les royaumes de Saxe et de Wurtemberg, les candidats ont pris l'habitude de ne pas demander à subir le premier examen d'État avant sept ou huit semestres. Plusieurs branches de la science ont pris une telle mportance que le temps consacré à leur enseignement ne suffit plus. L'étude des sciences politiques en particulier demanderait une année entière; et il résulte de l'état de choses actuel que c'est en Bavière seulement qu'on interroge sur les sciences politiques d'une façon sérieuse, et qu'en Prusse on use à cet»égard d'une extrême indulgence (2).
On a bien objecté qu'il y aurait là une augmentation de frais assez notable pour les étudiants ; et, d'autre part, que le moment où les jeunes gens peuvent entrer dans la carrière à laquelle ils se destinent, déjà si impatiemment attendu, serait encore reculé. A cela on a répondu que les étudiants en droit se recrutant presque tous dans les classes aisées pourraient, sans imposer à leurs familles de trop lourds sacrifices, prolonger d'une année la durée de leurs études ; qu'une semblable prolongation était le meilleur moyen d'obtenir à l'avenir des référendaires plus instruits, et de faire cesser des plaintes trop fondées sur l'insuffisance de beaucoup de jeunes gens auxquels on se borne à confier un travail de scribe pour ne pas avoir la peine de leur apprendre ce qu'ils ignorent. Il y a d'ailleurs aujourd'hui une surabondance
(1) La suppression du droit de prendre ses inscriptions en faisant son volontariat, droit dont on use naturellement presque toujours, semble la réforme la plus simple. On objecte, non sans quelque raison, que supprimer ce droit, ce serait assurer un avantage non justifié à ceux que leurs infirmités physiques ont pu dispenser du service. Mais ne serait-il pas possible d'antidater, pour ceux qui ont fait une année de service, le décret de nomination comme assesseur.
(2) Voir le discours de M. Wirselinck à la Chambre des députés en 1876, compte rendu sténographique, III, p. 1524). Aux examens d'État auxquels j'ai assisté à Berlin je n'ai guère vu poser de questions d'économie politique proprement dite ; ce qui paraît en être, n'est au fond que du droit commercial. En Saxe, il en est autrement.
dans le nombre des candidats, surabondance qui a pour effet, depuis deux ou trois ans, une diminution dans le nombre des étudiants en droit. Ne vaut-il pas mieux, dit-on, que l'élimination d'un certain nombre de candidats soit due à la difficulté plus grande des études? Quelques publicistes se contentent de demander une diminution dans la durée des vacances. D'autres estiment qu'on pourrait, en portant la durée des études universitaires à quatre ans, diminuer le temps de stage pratique, peut-être un peu considérable depuis que la procédure de l'Empire a été simplifiée par le Gode de procédure du 30 janvier 1877, la loi d'organisation judiciaire du 27 janvier de la môme année, et les lois postérieures, en vigueur depuis le 1 er octobre 1879. Cette réforme, qui aurait l'avantage de ne pas changer la durée totale des études, serait peut-être la meilleure. Il est certain qu'en raison du grand nombre de référendaires, beaucoup sont insuffisamment occupés, et pourraient aisément connaître en trois ans ce qu'ils apprennent aujourd'hui en quatre. Toutefois une réforme semble peu probable : c'est en effet le ministère de la justice et non celui de l'instruction publique qui réglemente les conditions d'admission aux emplois judiciaires. Et il ne semble pas qu'on soit disposé à abréger la durée du stage pratique regardé comme plus important pour de futurs magistrats ou fonctionnaires, que l'enseignement surtout théorique donné à l'Université.
La distribution intérieure du travail à l'Université a paru aussi susceptible de quelques réformes. Si l'institution des séminaires a donné d'excellents résultats et accru l'activité des Facultés de droit, ce n'est pas, dit-on, sans quelques inconvénients. D'abord, en confiant exclusivement aux professeurs la direction des séminaires, on a rompu l'équilibre entre les membres du corps enseignant. Certains professeurs, qui, tout en dirigeant leur séminaire, n'ont pas voulu (sauf le cours public peu important) diminuer le nombre de leurs cours, sont véritablement surchargés. L'un des professeurs qui dirigent le séminaire de Berlin avait reçu pour le semestre d'été 1884, 60 à 70 demandes. Il a fallu déjà procéder à un premier travail d'élimination pour réduire le nombre des séminaristes à 20. Ceux-ci ont le droit de choisir les sujets qu'ils veulent traiter, mais ils prient ordinairement le professeur de leur donner son avis, de leur dire s'il y aura beaucoup de recherches à faire, s'ils pourront se procurer aisément les ouvrages nécessaires, etc.. Le choix définitif de l'élève est toujours précédé de plusieurs visites chez le professeur qui ne ménage ni ses conseils ni ses encouragements. Chaque
membre du séminaire doit remettre un travail dans le semestre; c'est donc presque régulièrement chaque semaine pour le professeur une dissertation de 40 ou 50 pages, et quelquefois plus, à lire et à corriger. Le sujet étant souvent très spécial, c'est un véritable travail pour lui. La direction d'un séminaire est assurément pour un professeur consciencieux une lourde tâche. Pendant ce temps, les privat-docenten se fatiguent à préparer un cours que personne ne suit (1). Quelques-uns sont réduits aux trois élèves regardés comme nécessaires pour former un auditoire, suivant le vieil adage : très faciunt collegium. Il en est môme qui, après avoir annoncé leur cours, ne peuvent l'ouvrir faute d'auditeurs. N'y aurait-il pas, dit-on, un meilleur emploi à donner à leur activité? Au lieu de laisser au professeur la charge et la direction exclusives des séminaires n'y aurait-il pas avantage à y faire participer les privat-docenten qui n'ont aujourd'hui d'autre ressource que de faire un cours parallèle à celui du professeur, ce qui absorbe leur temps et les oblige à rester superficiels? Ne vaudrait-il pas mieux laisser aux professeurs, hommes de plus d'expérience, le soin de faire les cours généraux et de donner aux étudiants des vues d'ensemble, tandis que le privatdocent s'occuperait d'études plus spéciales avec les membres du. séminaire, approfondissant pour son compte en même temps qu'il leur apprendrait à travailler, et préparant dans de meilleures conditions les ouvrages qui sont nécessaires à sa réputation.
On a fait à l'organisation des séminaires un tout autre reproche. Beaucoup d'étudiants, dit-on, rétrécissent le cercle de leurs idées et se spécialisent prématurément. « Par crainte de conclusions prématurées on en arrive à ne plus chercher dans le fait que le fait lui-même, à dédaigner la synthèse... Les observations s'accumulent, les faits se multiplient, les matériaux s'entassent, si bien que l'espace s'encombre et qu'au lieu de s'agrandir l'horizon se rétrécit (2). » — « Aujourd'hui, le chercheur se contente d'une seule science, souvent même d'une partie de cette science. Il ne regarde ni à droite ni à gauche, de peur que ce qui se passe dans le champ voisin ne l'empêche d'approfondir de tout cœur le petit coin qu'il s'est choisi (3). » Ces inconvénients
(1) C'est surtout pour les études spéciales que les cours des privat-docenten peuvent rendre des services et avoir du succès. Mais ces études sont moins nombreuses dans la Faculté de droit que dans les autres.
(2) Lasker, Uber Anlage und Erziehung. Deutsche Rundschau, 1875, cité par Lavisse. Revue des Deux Mondes, 1°' juin 1884.
(3) Discours du professeur Hoffmann en prenant possession du rectorat, 30 octobre 1880.
de la spécialisation se manifestent surtout dans la Faculté de philosophie, mais ils existent aussi dans la Faculté de droit. L'absence d'examens, l'indépendance trop grande laissée aux étudiants ne font que les favoriser. Ne vaudrait-il pas mieux, dit-on, faire une part plus grande aux besoins de la pratique, et substituer aux séminaires, au moins dans une certaine mesure, des conférences analogues à celles de nos Facultés de droit françaises, qui auraient pour but de remettre en mémoire les matières enseignées au cours? Les privat-docenten pourraient concourir utilement à une semblable organisation. Au moyen âge le privat-docent, qu'on appelait Repetitor, était attaché à la chaire d'un professeur : son rôle était de se rapprocher davantage des étudiants, de répondre à leurs questions, de les aider dans leurs recherches. Il était l'intermédiaire entre les étudiants et le professeur qui chargeait le privat-docent d'enseigner à sa place une ou plusieurs matières qu'il ne pouvait ou ne voulait pas traiter dans son cours. Un édit de 1779 défendait môme à tout privat-docent de chercher à faire concurrence à un titulaire en annonçant le môme cours que lui. N'y aurait-il pas avantage à rétablir aujourd'hui une organisation analogue? Ne vaudrait-il pas mieux que le privat-docent fît un peu comme le tutor des Universités anglaises, au lieu d'être absorbé par la préparation d'un cours de douze ou quatorze heures qui no rend presque aucun service (1)?
Le professeur 0. Gierke (2) voudrait qu'on organisât dans toutes les Facultés de droit trois sortes d'exercices :
1° Des Exegetica, ayant pour but de familiariser les élèves avec les textes, de leur apprendre à les commenter, de les habituer à s'en servir. Les étudiants pourraient y ôtre admis dès leur second semestre d'études.
2° Des Practica, à l'usage des élèves plus avancés, et où l'on étudierait des questions pratiques de droit civil et de droit pénal, de procédure et d'économie politique.
3° Des séminaires destinés à une élite, où l'on donnerait au besoin quelques récompenses, et qui auraient pour but d'initier les jeunes gens laborieux aux recherches personnelles et de les exciter à produire.
Il serait facile de généraliser cette organisation qui existe déjà presque au complet dans plusieurs Universités. La seule difficulté est la répartition du travail entre les divers membres du corps
(J) Quelques privat-docenten ont essayé de tenir des Examinatorien pour s'assurer que leurs auditeurs les avaient bien compris. Cet essai ne s'est pas généralisé. (2) Die juristische Studien-Ordnung , Breslau , 1877.
enseignant. Il semble difficile de ne pas laisser la direction des séminaires aux professeurs ordinaires.
Toutes ces questions se lient intimement aux projets de réforme du régime des examens. Nous avons vu comment et pourquoi les Allemands sont en principe opposés à la multiplication des examens. Mais n'est-on pas allé trop loin dans cette voie; est-il sage de laisser l'étudiant son seul maître pendant trois ans? Il gaspille le plus souvent, comme disait le ministre Mùhler au Parlement, le 6 mai 1870, quatre ou cinq semestres et travaille seulement pendant les deux derniers. La faiblesse de tant de candidats au premier examen d'État tient moins au défaut de temps qu'au défaut de travail. Exiger quatre ans d'études au lieu de trois, ce serait, ajoute-t-on, donner à l'oisiveté et à la dissipation une année de plus : notre système allemand, ayons le courage de l'avouer, repose sur une confiance trop optimiste dans le zèle de la jeunesse. — On propose donc de créer un nouvel examen qu'on placerait à la fin du quatrième semestre et que devraient subir aussi bien ceux qui aspirent aux grades universitaires que ceux qui se destinent à l'examen d'Étatt. D'autres proposent une organisation analogue à celle qui existe aujourd'hui en Autriche, où les examens d'État sont au nombre de trois : le premier examen d'État (rechtshistorische Staatsprufung) porte sur le droit romain, l'histoire du droit allemand et le droit canonique; le second (judicielle Staatsprufung) a pour objet le droit civil, le droit commercial et le droit de change, le droit pénal, la procédure civile et la procédure criminelle ; le troisième (Staatswissenschaftliche Staatsprufung) comprend l'économie politique, la science des finances et la statistique autrichienne. Le premier examen d'État est placé à la fin du quatrième semestre ; il doit être subi par tous les étudiants, et le succès dans cet examen est une condition essentielle du passage de seconde en troisième année; le second examen d'État ne peut être passé au plus tôt que dans les six dernières semaines du huitième semestre d'études; et la quatrième année doit être expirée pour que le troisième examen d'État puisse être subi. Les deux derniers examens d'État ne sont pas exigés des aspirants au doctorat (1).
Cette réforme, si excellente qu'elle paraisse, semble néanmoins peu probable. Aussi a-t-on proposé plus simplement de partager l'unique examen actuel en trois examens partiels : le premier porterait sur le droit romain, le droit allemand, l'histoire du droit et la philosophie du droit; le second, sur le droit public
(1) Lyon-Càen, op. cit. p. 48.
et administratif, le droit ecclésiastique, le droit des gens, Féconomie politique; le troisième, d'un caractère essentiellement pratique, sur le droit local, la procédure, et le droit criminel. Pour chaque partie de l'examen, il devrait y avoir trois examinateurs; deux professeurs de l'Université au moins devraient interroger pour la première; elles se succéderaient à quelques jours d'intervalle*
La difficulté est d'obtenir le zèle et l'assiduité des étudiants, sans contrainte, et en laissant subsister ce principe de liberté d'apprendre auquel en Allemagne on tient beaucoup (i). On veut éviter aussi tout ce qui pourrait favoriser l'industrie déjà trop florissante des répétiteurs, et la préparation hâtive et superficielle des candidats (2).
Au terme de cette étude sur les Facultés de droit allemandes, il importe de faire une remarque : Paris, à ne considérer que sa Faculté de droit, paraît dans un état d'infériorité manifeste vis-à-vis de Berlin; mais, pour avoir la liste complète de tous les cours de droit qui s'y font, il faudrait à l'enseignement de la Faculté joindre les cours de droit qui se font au Collège de France, à l'École des hautes études, à l'École des chartes, aux Facultés de théologie catholique et protestante, à l'École supérieure du commerce, au Conservatoire des arts et métiers, à l'École des mines, à l'École des ponts et chaussées, à l'École centrale, à l'École des beaux-arts, à l'Institut agronomique, à l'Institut catholique, etc. Le spectacle des Universités allemandes n'est si imposant que parce qu'elles concentrent l'enseignement qu'il faut chercher chez nous dans une foule d'écoles spéciales qui absorbent en grande partie l'élite de notre jeunesse. En Allemagne, les Universités jouent à la fois le rôle d'école spéciale préparant les jeunes gens aux carrières les plus diverses, et d'établissement de haute culture donnant à côté des connaissances pratiques, un enseignement général scientifique. Aux yeux du public comme dans leurs rapports avec l'État, les Universités apparaissent comme des Académies, comparables, toute proportion gardée, à notre Institut.
(1) Les Allemands regardent l'assiduité comme si importante, mâme pour ceux qui se consacrent à la pratique, qu'ils prétendent qu'on reconnaît toujours ceux qui, ayant appris dans les livres ou à l'aide de répétitions, ne sont capable», comme en Angleterre, que de faire d'habiles routiniers. Les professeurs m'ont souvent déclaré qu'ils tenaient la fréquentation du cours pour indispensable, aussi bien à l'étudiant d'intelligence médiocre, encore indécis sur la direction à suivre, qu'aux bons élèves qui trouvent au cours un aliment tout préparé, et un stimulant pour les études personnelles. Ils semblent attribuer une vertu à l'atmosphère qu'on respire dans les Universités. On peut, disent-ils, comme quantité de connaissances, obtenir davantage hors de l'Université; comme qualité, jamais.
(2) Les étudiants désignent ordinairement cette préparation hâtive par l'expression « Einpauken » (pauken, battre la caisse). Ils se servent aussi du mot plus expressif encore de « Eintrichtern, verser avec un entonnoir ».
Les écoles spéciales que nous venons d'énuniérer sont presque toutes concentrées dans la capitale. Aussi faut-il avouer que si Paris reste le plus grand foyer scientifique du monde, l'Allemagne du moins remporte par ses ressources d'enseignement supérieur sur la France considérée dans son ensemble ; l'habitude prise par les jeunes gens qui veulent réussir de venir faire ou au moins terminer leurs études à Paris, a fait déserter nos villes de province : elles sont encore loin d'être des centres d'enseignement et de science comparables aux Universités provinciales de l'Allemagne. Sans doute, beaucoup de ces Universités de petites villes vivent surtout par la puissance de la tradition. La plupart doivent leur origine au morcellement politique du pays, et il est bien probable que, si l'Allemagne eût été centralisée jadis comme elle l'est aujourd'hui, elle n'aurait point vu se former d'aussi importants foyers intellectuels, dus à l'esprit d'émulation d'une foule de petits souverains jaloux de fonder de magnifiques établissements, d'y attirer beaucoup d'élèves et de bons professeurs.
Dans l'Allemagne, pays de traditions, les usages comme les institutions se perpétuent. Et parmi les causes qui expliquent la prospérité des petites Universités, il en est deux qui font totalement défaut à nos Facultés. C'est d'une part l'habitude de plus en plus générale chez les étudiants de changer souvent d'Université : c'est d'autre part la manière dont se fait l'avancement des professeurs qui passent successivement par trois ou quatre villes avant de trouver le terme de leur carrière; un professeur arrivant à vingt-sept ou vingt-huit ans, et quelquefois même plus tôt encore comme cela se voit en France dans nos Facultés de droit, à la 1 situation qu'il occupera toute sa vie, serait en Allemagne chose* inouïe. C'est grâce surtout à ces deux faits qu'il y a tant de vie dans les petites Universités. L'étudiant sans doute y est attiré souvent, surtout pendant le semestre d'été, par la beauté du pays et les charmes de la nature qui exercent un profond attrait sur l'esprit allemand. Mais il sait aussi qu'il a chance d'yrencontrer,parce qu'ils passent presque tous dans les petites Universités, au temps de leur jeunesse et de leur plus grande activité intellectuelle, quelques-uns des professeurs qui doivent se faire un nom dans la science.
Pour l'Étranger, c'est dans ces petites villes qui ont encore souvent conservé leur physionomie d'autrefois, et où l'Université est tout, que se manifeste le mieux la vie universitaire, nécessairement affaiblie dans une trop grande ville. C'est là que le contact entre le maître et l'élève est le plus fréquent, que les relations entre eux peuvent être le plus affectueuses et le plus fécondes. -
L'impression la plus vive qu'a fait naître dans mon esprit Tétude attentive de l'organisation universitaire en Allemagne est l'idée d'une progression dans la valeur des éléments dont se compose une Université, progression plus manifeste dans la Faculté de droit que dans les autres. Ce qu'on trouve de moins bon, ce sont les étudiants : sans doute, il y en a d'excellents, et je crois avoir fait large la part des éloges. Mais si la paresse n'est le privilège d'aucun pays, l'élément paresseux Test en Allemagne remarquablement.. Les cours sont désertés et les brasseries sont pleines : l'absence d'examen et la liberté laissée aux étudiants de déterminer euxmêmes l'ordre de leurs études leur permettent de ne pas se presser. C'est peu à peu que l'étudiant se met en mouvement. L'examen d'État, on ne saurait trop le remarquer, étant un examen d'entrée dans une carrière et non un simple examen de sortie, il en résulte que le temps passé à l'Université est, par la force des choses, con sidéré comme un temps de préparation scientifique. La Faculté (si on laisse de côté le doctorat, qui est un examen de luxe) ne délivrant pas de diplôme, mais un simple certificat de sortie, on est moins porté qu'en France à regarder les diplômes comme la chose nécessaire, le savoir comme le superflu. L'étudiant, au sortir de l'Université, ne s'empresse point de fermer ses livres et d'oublier le peu qu'il a appris pour faire souvent tout autre chose, se transformer en journaliste ou en romancier. « Faire son droit » n'indique pas en Allemagne, aussi souvent qu'en France, la simple continuation d'une formation générale de l'esprit et la préparation à n'importe quel métier. La profession d'avocat (Rechtsanwalt) est d'un accès moins facile qu'en France. Il faut avoir subi le second examen d'État et fait les quatre années de stage sérieux qu'il suppose.
Si les étudiants allemands se révèlent à l'étranger sous un jour peu favorable, le groupe des privat-docenten ne laisse pas non plus une excellente impression. Ils ont peu d'auditeurs, leur cours est un peu dépourvu de vie et d'intérêt, leur parole manque d'autorité, ils s'expriment parfois avec une timidité d'écolier. Le privat-docent n'est pas encore, comme nos agrégés, un véritable professeur; ce n'est qu'un candidat au professorat. Mais il travaille avec ardeur, il sait que c'est l'unique moyen d'avancer. Il a pu faire une grande part à la science désintéressée lorsqu'il était lui-même étudiant; cette liberté qu'on lui a laissée porte peu à peu ses fruits. On lui a appris les méthodes de la science, il sait travailler, il creuse son sillon sans se décourager, et finit par réussir.
Si Ton monte plus haut enfin, et qu'on arrive au corps professoral, on y trouve des savants de premier ordre, des hommes dignes de notre admiration et de notre respect, qui travaillent vraiment pour travailler, pour faire avancer la science. Poussés par les habitudes laborieuses grâce auxquelles ils sont arrivés, ils voyagent, ils s'informent, ils publient de nouveaux ouvrages jusqu'à un âge avancé, et s'efforcent de produire la plus grande somme possible de travail utile. S'ils sont aveuglés quelquefois par de fausses idées de gloire nationale, ils admettent du moins la valeur de tous les peuples et rendent justice aux savants de tous les pays; presque tous savent plusieurs langues. A côté de l'aristocratie de la naissance, encore si puissante en Allemagne, les professeurs des Universités ont créé une aristocratie de la science reconnue et estimée de tous. C'est grâce à eux que le sentiment de l'autorité scientifique est si vivace dans l'esprit de la nation; ce sont eux qui ont fait l'unité intellectuelle et formé l'esprit public de l'Allemagne.