L'ÉTUDE DU LATIN
La dernière lecture, relative cà renseignement, que j'ai eu l'honneur de faire à la classe ^ avait pour but d'indiquer un procédé particulier tendant à fortifier l'étude de la langue latine. J'eus en même temps l'occasion de rappeler les deux moyens que notre honorable confrère M. Devaux nous avait précédemment signalés comme étant les seuls propres à renforcer l'étude de cette langue. Le premier de ces moyens, disait-il, c'est de faire rentrer dans son ancienne insignifiance l'enseignement des matières autres que le latin ; le second, c'est d'étendre la durée générale des études moyennes.
Cependant, comme j'eus soin d'en faire la remarque, notre honorable confrère n'a pas hésité à reconnaître que les besoins réels de la société ne permettent guère
• Ci-dessus p. 321-327.
de songer à l'emploi du premier moyen, et que l'application du second froisserait des idées trop répandues aujourd'hui sur la durée des études.
Depuis lors, un autre de nos confrères, mon savant ami M. Roulez, a, dans une circonstance solennelle \ appelé de nouveau l'attention sur l'emploi de ces deux moyens. Comme M. Devaux, il croit aussi que, l'enseignement ayant dû être mis en harmonie avec les besoins du siècle et les progrès de la civilisation générale, personne n'oserait songer à réduire considérablement le nombre des matières et à revenir à l'ancien programme. Quant à l'autre moyen, il ne partage pas l'avis de notre honorable confrère. Il ne reste, dit-il, d'autre alternative qu'une augmentation du nombre des années d'études.
Si M. Roulez ne recule pas devant l'application de cette mesure, bien qu'il ne s'attende nullement, comme il en convient, à ce qu'elle reçoive un accueil favorable de la généralité du public, cela s'explique facilement. Partant de ce principe que la langue latine constitue la base des humanités, convaincu, d'un autre côté, que le perfectionnement des méthodes, les examens de passages dans les dilférentes classes des collèges, l'institution des concours généraux et enfin l'établissement de l'examen de gradué en lettres ne peuvent nous donner l'espoir que les études latines se relèveront de leur infériorité actuelle, M. Roulez devait nécessairement arriver à la conclusion qu'il a formulée. Aussi, j'ai hâte de le reconnaître, les raisons qu'il a développées à
* A la dernière distribution des prix du concours universitaire et du concours général entre les établissements d'instruction moyenne.
l'appui de sa thèse sont, à mes yeux, une nouvelle preuve de cette logique serrée, de cette force d'argumentation que la classe a toujours distinguée dans tout ce qui sort de la plume de notre savant confrère.
Si donc je me permets de ne pas me déclarer partisan de la mesure que M. Roulez propose , c'est que son point de départ, le fondement de sa thèse, ne me pai'aît pas être en harmonie avec les besoins du siècle et les progrès de la civilisation. Eh quoi ! l'on tient compte des tendances de l'époque pour maintenir à côté du latin les autres matières que ces tendances réclament, et, d'autre part, on se refuse à en tenir compte, afin de pouvoir conserver au latin la place qu'il occupait à bon droit dans le passé !
Que de fois n'ai-je pas entretenu la classe du résultat de mes réflexions sur la nécessité de changer la base de l'enseignement moyen en réservant l'étude des langues anciennes aux trois dernières années des humanités ? Je le sais, un changement de ce genre ne peut s'opérer que lentement ; mais ne sommes-nous pas aujourd'hui bien loin du temps où le latin était , pour ainsi dire, la langue universelle, la langue indispensable dans toutes les relations littéraires et scientifiques ? Ceux d'entre nous qui ont fait leurs études universitaires avant l'époque de notre émancipation politique ont été témoins des derniers efforts tentés pour perpétuer l'usage de cette langue. Alors le latin était encore la langue officielle des universités : c'était en latin que se faisaient les cours, les examens et les dissertations inaugurales. Tout cela a disparu irrévocablement ; pourquoi donc envier à la langue maternelle cette prépondérance qu'elle a acquise et qui ne cesse de grandir de jour en jour ?
Mais, dit M. Roulez , ce n'est pas seulement pour connaître les langues anciennes qu'on les étudie , c'est encore parce que cette étude est l'instrument le plus parfait pour la culture de l'esprit, qu'elle développe ses forces et l'oblige à travailler le plus sur lui-même.
Loin de moi la pensée de méconnaître les nombreux avantages qu'offre l'étude approfondie des langues anciennes , à l'enseignemeut desquelles j'ai déjà consacré les deux tiers de ma vie ! La classe voudra bien me rendre cette justice que dans toutes les considérations relatives à l'enseignement que j'ai eu l'honneur de lui soumettre, jamais je n'ai eu d'autre dessein que de contribuer à rendre les^ études plus fortes et plus sérieuses. Si plus d'une fois j'ai parlé expressément de la nécessité d'accorder à l'étude de la langue maternelle une place plus large dans nos programmes , c'est que l'expérience m'a prouvé qu'il est possible de faire étudier la langue maternelle par les élèves comme on veut qu'ils étudient une langue ancienne. Aussi ne puis-je m'empêcher d'exprimer le regret qu'en persistant à donner, d'une manière absolue, la préférence à la langue latine pour le développement des facultés de l'âme, on n'ait point rencontré les arguments que j'ai si souvent produits à l'appui de l'opinion que je défends \ Toutefois , je suis heureux de pouvoir invoquer en faveur de cette opinion le témoignage de notre honorable confrère M. Van de Weyer dont les titres à la reconnaissance de l'Académie et des amis des lettres ne
' Voir particulièrement la notice intitulée : Examen d'une ohjec tion relative à la langue maternelle , considérée comme hase de l'enseignement. Ci dessus p. 269 et suiv.
sont ignorés d'aucun de nous. Dans son projet de loi de 1846 pour la réorganisation de l'enseignement moyen, il adopta la distribution, des matières que j'avais proposée l'année précédente \
Mais, pour revenir à mon sujet, en admettant même que, comme instrument pouvant servir à l'exercice et au développement des facultés intellectuelles, le latin l'emporte sur la langue maternelle, ne sommes-nous pas forcés d'avouer que l'enseignement, aussi bien que toute autre institution humaine, ne peut rester inditï<irent aux exigences et aux besoins de l'époque ?
Quoi qu'il en soit, je suis convaincu que l'élève dont l'esprit aura été soigneusement cultivé pendant un certain nombre d'années, à l'aide de la langue maternelle, n'en sera que plus apte et beaucoup mieux disposé à aborder l'étude du latin. Son application sera plus sérieuse et ses progrès plus sûrs et plus rapides. Cette étude nouvelle, il l'envisagera non comme un but, mais comme un moy 671 d'instruction. Et, comme je l'ai dit dans une de nos séances, lorsqu'à la lecture et à l'interprétation des auteurs anciens viendront se joindre des exercices dans l'art d'écrire, il comprendra que ce n'est pas en vue de lui faire acquérir le talent, désormais superflu, d'exprimer ses pensées dans une langue morte que ces exercices lui sont prescrits ; il y verra uniquement un moyen propre à lui faire saisir mieux toutes les nuances, toutes les finesses, tous les secrets de style et à le rendre capable, en parcourant et en admirant les trésors de l'antiquité, d'y puiser les vrais principes du goût et le sentiment du beau.
* Considérations siir Voo^ganisation des collèges. Ci-dessus p. 67.
Ajoutez à cela que les connaissances dont -il aura ainsi enrichi son esprit recevront une application immédiate dans lusage de la langue maternelle. Elles lui procureront des ressources précieuses non-seulement pour augmenter la puissance de sonjugement, mais même pour épurer, pour perfectionner son style. Si, après cela, il se décide à prendre part aux concours de la classe, il trouvera des juges heureux de n'être plus dans la nécessité d'écarter un mémoire pour cause d'incorrection et d'imperfection dans la forme.