LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
BUE PIEBBE-SABRAZIN, 14
( Prèi de rteote de Médecine )
HAUVAHO OOLLEOC UMMIT
FROM THE LI1RARY Of
COMTE ALFRCO BOULAY OC LA MEURTHI
APWL 1927
On ne traite pas ici la question de l'enseignement obligatoire au point de vue de l'exécution. C'est ailleurs qu'on se propose d'entrer dans la discussion technique et dans les détails de la mise en œuvre.
On n'a présentement qu'un dessein : indiquer un problème.
On n'a poursuivi qu'un but : revendiquer au profit des intérêts conservateurs le principe dont un malentendu a fait une arme de guerre.
On n'ignore pas qu'on vient heurter de front une opinion qui semblait avoir force de chose jugée. Mais en 1 850, lors de la discussion de la loi du 1 5 mars, ce n'est pas la cause qui a été condamnée, ce sont les avocats.
La sentence ayant été rendue sans que la cause ait été instruite , il y a lieu, on ose le croire, de reviser le procès.
PRÉFACE
Le mémoire qu'on va lire a été soumis à l'Empereur.
Tombé dans l'arène de la polémique, ce mémoire a subi l'épreuve d'une ardente controverse.
Si, en dehors même de la presse, l'idée dont il est le développement a provoqué des adhésions d'une haute valeur, cette idée, en même temps, a soulevé des colères.
Nous nous y étions attendu.
La raisonne revendique pas impunément ses droits là où règne le parti pris1; et l'on ne touche pas sans péril à une question que la politique, en des jours orageux, avait choisie pour champ de bataille.
(1) Le journal V Assemblée nationale disait dans un article du 9 janvier : • Nous nous sommes bien mal expliqué, puisque M. Eugène Rendu a pu nous croire impartial dans cette question. Nous avons un parti pris.»
Ce n'est pas l'intérêt intellectuel , c'est l'intérêt moral qui domine avant tout le problème. 11 ne s'agit pas de décider siipplppient ci (Je jpunes enfants devront, de par la loi, savoir lire et écrire. Des peuples ont vécu sans cette science! La question est plus haute. Les faits la posent chaque jour sous nos yeux; elle est celle-ci : Une partie de la génération qui s'élève ne trouve plus au foyer domestique le dépôt des vérités morales et religieuses. Dans un nombre cop$ifléfable de familfes appartenant aux classes souffrantes, la tradition chrétienne, par là même la tradition sociale, est brisée. Qui renouera cette tradition?
— L'Église, dit-on, et la Famille. —Plût à Dieu que r Église étendit, sur celte partie des populations dont on parle, sa puissante influence; que cette influence fût invoquée partout, ou du moins partout acceptée? Plût à Dieu que la Famille lui universellement ce qu'elle doit être, c'est-à-dire le sanctuaire où se conservent, avec les vérités morales , les mœurs pures qui font les peuples forts! Vais, ne le voit-on pas? le problème étant formulé dans les termes que nous dictent les frits, répondre directement par l'Église et par la Famille, c'est répondre par la question.
Sans doute les vivantes leçons de la Famille et les préceptes de la religion sont le nerf de l'éducation. $£n$ dçutç il faut posçr la loi chrétienne, dans l'en-
seignemenl , comme point de dépari et comme but. Qui le conteste? Mais dans les centres manufacturiers, mais dans ces villages trop nombreux où la foi religieuse est sans vie, comment en ranimer les germes dans le cœur d'une génération qui échappe à ses en* seignements? En d'autres termes, dans ces communes où un matérialisme théorique et pratique a chassé la population de l'église ou du temple, quels moyens d'action mettrez-vous aux mains du curé ou du pasteur? — Et si trop souvent la Famille elle-même n'est pas demeurée intacte ; si trop souvent, par le renversement des lois providentielles, l'instrument de vie est devenu instrument de mort, invoquerezvous cette même influence qu'il s'agit de suppléer, qu'il s'agit même de combattre?
Voilà des considérations que, sous peine de se placer en dehors des faits et de discuter dans le vide, il est impossible de méconnaître. Eh bien , là où l'indifférence et un brutal mépris élèvent comme un rempart entre l'âme de Tepfant vt la main de l'Église; là où la vie morale s'éteint dans une atmosphère viciée, quelle ressource pourront invoquer encore et la religion et la société? sur quel terrain engager un dernier combat contre la corruption de l'esprit et du cœur? A notre humble avis, il n'en reste qu'un, un seul; et ce terrain, c'est l'École.
Et maintenant, qu'est-ce que l'École? L'École n'est pas seulement à nos yeux, est-il besoin de le dire? cette salle garnie de bancs et de tableaux, où de jeunes drôles, sous la férule d'un maître, viennent s'initier
tant bien que mal à la science du deux et deux font quatre. Non ; l'École a pour nous une destination plus sérieuse. Elle se propose, avant tout, de rendre quelque dignité aux âmes des pauvres êtres qui lui sont confiés, de purifier leurs sentiments, en jetant, comme des éclairs dans la nuit de leur intelligence, les vérités qui font du christianisme le fondement de Tordre social. Elle est le lieu où la loi morale, à la lumière de leçons quotidiennes, et sous l'autorité de la tradition religieuse, se manifeste à l'enfant. Elle est cela, sous peine de cesser d'être elle-même.
Supprimez l'École, ou, ce qui revient au même, laissez-la supprimer par la cupidité d'un maître ou l'insouciance d'une famille : on ne supprimera pas l'enseignement de la place publique, de l'atelier, du cabaret. Que gagnera la société à laisser un tel enseignement sans rival, et son abdication sera-t-elle une sauvegarde?
, Dans les deux hypothèses où nous nous sommes
placé, — et quiconque refuse de s'y placer avec nous
1 \ ne tient pas compte de la réalité, — si la loi morale
! ne peut, du moins au sein de l'École, fai reentendre
sa voix, entre la société et une partie de ses membres toute communication est rompue. Il reste à faire des vœux pour que le divorce dont on accepte la responsabilité ne produise pas ses conséquences naturelles. Mais je crains que le mattre d'École n'ait alors un
remplaçant, le sergent de ville; et l'École une succursale, la prison.
Ainsi l'École ne passe ni avant l'Église ni avant la Famille, tant s'en faut! Dans une certaine mesure, file est un instrument pour la première, un point d'appui pour la seconde. Elle n'a de valeur qu'autant que Tidée chrétienne non -seulement y pénètre, mais y règne. Elle méconnaît son rftle, si elle n'est pas le trait d'union entre la société laïque et la société religieuse; si, loin de tenir lieu de l'Église, elle n'en devient pas le vestibule. Et c'est précisément parce que tel est le rôle de l'École, que l'obligation de fréquenter l'École nous parait, non pas certes un moyen de transformer subitement le monde, mais simplement un remède, remède dont nul n'a intérêt, après tout, à contester la puissance.
Quand le pontife illustre qui préside aux destinées religieuses de la capitale de la France visite, dans les quartiers populeux, les écoles que créa sa charité, c'est au nom des intérêts éternels, comme au nom du salut social, que sa voix y convoque une population délaissée : l'École, qui est remède lorsqu'elle est facultative, deviendra-t-elle poison parce qu'elle sera obligatoire?
Que les adversaires à priori de l'enseignement obligatoire se donnent la peine d'y regarder de près : moins de théories, plus de faits; point de phrases, mais des chiffres.
Le poipbre de* enjants de si) à treize ans, des enfants par conséquent qui appartiennent » l' instruction primaire, s'élève, pour tonte la France, à environ 5,300,000*. Le chiffre des élèves présents dans les écoles est officiellement de 3,335,639. Différence : • | ,964,361 .
Je le reconnais, ces deux millions d'enfants, deux | cinquièmes de la totalité, ne demeurent pas étrangers
t à tout enseignement. Pour fixer l'exact contingent des
t pcoles primaires, i) convient de rétrécir le wcle des
années dans lesquelles peut être dispensée l'instruction. Eh bien , au lieu d'adopter comme point de départ la sixième année, prenons lige de huit ans. Nous avons encore pn total d'au moins 4,000,000. Différence I entre ce chiffre et la population des écoles : 604,361 .
1 Sur ce nombre, mettons de côté les entants de fa-
milles riches ou aisées, recevant l'éducation daqs la maison paternelle; restent 500,000 individus, en minimum, qui échappent a toute instruction1.
Je veux, par un exemple, rendre immédiatement saisissable le résultat qui vient d'être signalé. Le département de l'Aisne est an nombre de ceux qui fournissent, eu égard a la population, le plus d'élèves aux \ écoles. Or, sur 83,000 enfants devant y recevoir l'en?
j seignement primaire, défalcation faite de ceux que
leurs familles destinent aux établissements secondaires, sait-on combien restent étrangers à toute in-
\ (i) Noos modifions en raison de l'augmentation de la population le
chiffra donné par l'administration en aMS. (*) Voir, a VAppcndkc, la note À.
structloh? 17,000. Dans I* sédl arrondissement de Saint-Quentin, de I9J80 enfants en âge de fréquenter les écoles, 7,580 n y mettent jamais les pieds.
Qu'on poursuive cette expérience dans certains dëpartetttéùts classés, cbmiiie le département de T Aisne, parnll lé& plus favorisés sous le rapport du développement de l'instruction primaire, dans là Côlé-d'Ôr, dahfc la Lozère, dané la Hautfe-Saône, dans la Seine- Inférieure, etc.: on constatera des résultats analogues. Que âert-ce dans les départements tels que l'Allier, l'Indre, la Haute-Vienne, la Corrèze, l'Indreet-Loire, etc. î
Quand donc je pose le chiffre de 500,000 comme chiffre des enfants privés en France du biedfaitde l'instruction élémentaire, je suis plutôt en deçà que je ne vais au delà de a vérité.
Certes un tel chiffre est considérable; et pourtant, qu'on ne s'y trompé pas, il n'est point ericore l'expression exacte de l'état des chose§.
En dépit d'ùrie statistique où pourrait se complaire l'àaioti^-propre àdmihi&tratif, mettons le doigt sur la plaie. Point d'illusions! Du nombre total des enfanta qui fréquentent les écoles en France, le onzième environ ne reçoit qu'une éducation nominale; le onzième n'appartient aux écoles que sur le papier. On a fait son temps lorsque , dans une période de quatre et cinq années , oh a passé sur les bancs les ciûq ou si! mois absolument nécessaires pour la préparation à la première communion. Un tel acte n'est plus, en ces conditions, que l'accomplissement
d'une formalité dont on se débarrasse, bien loin de poser les bases de la vie religieuse et inorale.
Cescinq ou six mois d'École ne laissent aucune trace, on le comprend*. Ils sont, à l'esprit etàl'araedel'enfant, ce que serait une goutte d'eau à un champ desséché.
En dernier résultat, 800,000 enfants au moins, de huit à treize ans, grandissent en France, à l'heure qu'il est, sans qu'un lien intellectuel les rattache à la vie traditionnelle de la société. Voilà les faits!
• Que la loi nous donne un moyen comminatoire pour triompher de l'incurie ou de la cupidité, pour peupler l'École et surtout la rendre efficace par une fréquentation assidue1; * telle est l'invariable conclusion que nous avons cent fois recueillie de la bouche de curés et de maires, c'est-à-dire d'hommes qui chaque jour luttent corps à corps avec les faits, et qu'une expérience pratique affranchit des entraves de la routine comme de la tyrannie du lieu commun.
L'obligation légale de l'enseignement est une des armes de la civilisation chrétienne contre une barbarie nouvelle. La société saura-t-elle se saisir de cette arme 7
Prenez-garde I nous dit-on ; cette arme est périlleuse. On cherche à donner à la question de l'obligation
(I) En Autriche et dans les provinces catholiques rhénanes, comme dans la Prusse protestante, l'obligation, on le verra, porte sur une période de temps déterminée. C'est la, pour l'enseignement moral de l'École, une condition tinequâ non d'efficacité.
(!) Lisez, à ce point de vue, rinslrucLion du ministère prussien (18 mars 184S) à IMoperufe.note D,et le règlement du Grand-Duché de Bade, note F.
légale une origine révolutionnaire. On lui forge des précédents. On cite le plan d'éducation de Michel Lepelletier ; on exhume la loi du 29 frimaire an II, la loi du 17 brumaire, la Convention, le Directoire. Mais, en vérité , quelle analogie possible entre ces souvenirs de nos plus mauvais jours et la législation dont nous sommes le défenseur? Quoi ! ces théories qui outragent les droits les plus sacrés de la conscience, on affecte de les confondre avec un système dont l'application régulière est consacrée par un siècle d'expérience dans tous les États de l'Allemagne, États catholiques ou États protestants, en Autriche comme en Prusse, en Bavière comme en Saxe !
Ces doctrines insensées qu'on évoque se résument en un mot : éducation de tous les enfants en commun. C'est le procédé Spartiate. «Les enfants, s'était écrié Danton, appartiennent à la république avant d'appartenir à leurs parents.» Sur quoi, la Convention avait décrété les maisons de t égalité. Un seul maître, le maître d'école de la section; une seule école, l'école nationale; un seul enseignement, la morale républicaine; une seule volonté, une seule raison, une seule conscience; la conscience, la raison, la volonté d'un despote qui est l'État : voilà le système!
Quel rapport entre ces inventions païennes et un principe qui n'appartient pas plus aux montagnards de 1848 qu'aux montagnards de 1793; qui, sous la haute approbation des évoques, avec la participation de l'autorité ecclésiastique à tous les degrés de la hiérarchie, a pris partout possession des faits au delà
du Rhin? Liberté pour le père de famille de donner l'éducation à son fils comme il veut, où il veut : catholique, il en fait un catholique, protestant un protestant, juif un juif. Que le père lui même donne l'éducation dans la famille, qu'il confie son 61s à l'école publique, à l'école des frère» on à l'école laïque; qu'il choisisse l'école privée, il n'est pas seulement indépendant, mais souverain dans l'accomplissement d'une mission qu'il tient non de la loi, mais de Dieu ; dans ('accomplissement de cette mission, il ne reconnaît et l'État lui-même ne lui reconnaît qu'un juge,- sa conscience.
Hais que le père déserte son rôle naturel, qu'il dédaigne la pratique de ses premiers devoirs, la société, par l'organe de ses représentants, intervient pour sauvegarder, dans l'âme de l'enfant, les conditions de la vie morale. La société, qu'on y songe, agit alors au nom d'un double droit : au nom du droit du faible qu'elle prend sous sa tutelle; au nom de son propre droit, car il s'agit de l'un de ses membres. Où est l'oppression, où l'abus de la force? et cette intervention de la puissance publique n'est-elle pas le plus éclatant hommage qui puisse être rendu, dans une société chrétienne, à la dignité de l'âme humaine?
Ainsi : intervention de l'État à défaut de la Famille, voilà le sens de ces mots, obligation légale de l'enseigne-
ment; voilà notre pensée, dans sa modération, par conséquent dans sa force.
Qu'on n'affecte plus de trembler devant le prétendu fantôme de l'Étal ! Pour nous pas plus que pour vous, l'État n'a le droit de s'emparer de la jeunesse afin de la jeter dans son creuset, et, selon un mot célèbre, de « la frapper à son effigie. » L'État n'est pas un despote qui commande dans son intérêt égoïste, mais la société elle-même parlant dans l'intérêt de tous. Il n'est pas le moule de la société, il en est la représentation.
11 faut en prendre son parti : cette obligation légale n'a quoi que ce soit de commun avec les détestables folies qu'une appréciation superficielle invoquait comme des précédents. Les précédents, les seuls, sont les prescriptions de l'évêque de Munster, que nous citons dans le Mémoire, les articles de la loi prussienne, articles exécutés à l'heure qu'il est, sous la sanction commune de l'Église et de l'État, dans les diocèses de Cologne, de Breslau, etc., les articles du code autrichien. Les précédents sont là et non ailleurs.
11 est loisible maintenant de nous jeter à la tête, à défaut d'arguments, les discussions fiévreuses de la loi du 45 mars 1850. Oui, l'esprit de parti a voulu s'emparer de la question ; oui, l'esprit de parti l'a compromise; oui, il y a peut-être quelque courage à entreprendre de dégager une telle question des nuages que l'ignorance et la passion accumulèrent autour d'elle. Mais d'autres questions encore avaient été
.'om promues- Le bon sens public les a réhabilité^ pour les résoudre.
Les devoirs de la mission, dont nous étions chargé il y a quelques mois, nous avaient conduit dans la capitale de la Silésie. Un émiiient prélat, un homme iont la religion et la science pleurent aujourd'hui la perte, le prince-évéque de Breslau, nous fit l'honneur de nous communiquer les lumières de sa haute •aîson sur différentes questions d'instruction publi- ]Ue. Il vint à parler de la France: «Cequi m'a charmé, tous dit avec une courtoise ironie le cardinal de Die- Itenbrack, c'est que, lors de la discussion de votre loi le 1850, les orateurs de l'Assemblée française inventèrent de très bonne foi le principe de l'obligation de 'enseignement. Partisans ou adversaires, pour les ins comme pour les autres, c'était une découverte. Vous îutres Français, un de ces jours vous découvrirez 'Amérique! •
Et comme je demandais au cardinal si, dans sa peniée, La diffusion de l'instruction au sein des masses levait créer un péril pour la société : * Jamais, reprit-il , si l'instruction reçoit de l'idée religieuse la direction et son but. D'ailleurs il ne s'agit plu» de discuter la question. Elle est posée. Sous peine de mort, la société doit la résoudre. Quand le wagon est tancé sur les rails, que reste-t-il à faire? A le diriger. Dr, en ce qui concerne l'instruction des masses popuaircs, pour un très grand nombre, on ne la dirige au à !a condition de l'impoier. s
MÉMOIRE
PRÉSENTE i L'EMPEREUR