‹ De l'enseignement obligatoire; mémoire présenté à l'EmpereurChapitre 28 sur 43 · L'INSTRUCTION PRIMAIRE · texte numérisé non relu

L'INSTRUCTION PRIMAIRE

A LA CAMPAGNE

Fuit homo minus a Deo cvi rumen trot Jûannes.

Il fut un homme envoyé de Dieu qui s'appelait Jean.

Jean naquit en 1791, dans un rapport fait à l'Assemblée nationale au nom du comité de constitution, par M. de Talleyrand, évéque d'Àutun. Il a donc aujourd'hui soixante-neuf ans. Soixante-neuf ans, dirat-on, font un âge assez honnête, un âge où, si Ton n'a pas eu le temps d'arranger ses affaires, on court le risque de ne les arranger point. Il faut bien avouer que jusqu'ici Jean n'a pas réussi : son patron, le précurseur du Christ, vivait au désert, ceint d'une corde et mangeant des sauterelles. Lui aussi, vit au désert, est ceint d'une corde et mange des sauterelles. Il a eu de la patience; on lui a dit et on est parvenu à lui persuader que les temps étaient durs. Malheureusement l'usage met les meilleurs arguments hors de service. Il croit toujours fermement que les temps sont durs (la foi est une de ses vertus) ; mais il commence à s'ennuyer d'attendre. Il fait beau, prétend-il, de lui écrire que sa récompense est au ciel. Certes, il a du goût pour les

biens du ciel, comme il convient à tout homme, qui se respecte; néanmoins il aimerait autant une légère avance sur sa pension de là-haut, que M. le préfet du département devrait bien se charger de réclamer à Dieu et lui envoyer dans un mandat. Qu'il ait tort, je veux le croire ; il ne m'appartient aucunement de le justifier, d'autant moins que j'estime la carrière de Jean pourvue de quelqu'avenir, ce qui le rend inexcusable, une belle position ne s'acquérant pas facilement, ni sans un labeur opiniâtre. Pourtant au milieu de l'oubli auquel il semble être voué, il ne sera pas inutile d'esquisser sa situation. On voudra bien ne voir en moi qu'un écho désintéressé de ses plaintes et si quelqu'un se trouvait froissé du tableau suivant, il devrait s'en prendre à l'état des choses, non pas à moi, qui n'aspire qu'à donner au déshérité social ayant nom : l'instituteur primaire, plutôt un gage de bon vouloir qu'une preuve de compétence dans une matière grave à tous les points de vue.

Je suppose que nous soyons au mois de novembre et qu'il gèle un peu, comme il arrive souvent à cette époque de l'année. Vous entrez vers dix heures du matin dans une école de village telle qu'il en reste quinze mille en France. Il est inutile de vous apprendre que l'école primaire, en beaucoup d'endroits encore, est une aile d'une masure en paillotis, couverte de chaume, mal éclairée, mal fermée et ordinairement malpropre.

Sur une estrade exhaussée d'un pied au-dessus de la terre battue, qui sert de parquet à la salle rustique, vous distinguez un homme en blouse portant sur le nez des lunettes de soixante-quinze centimes et chaussé de sabots ou plus souvent, dans nos provinces du nord, d'une paire de vieux souliers auxquels on a remis des semelles de bois et qu'on nomme des galoches en français comme en patois. C'est un vieillard sec, à physio-

nomie taciturne, doué de cet air particulier qu'une demi-éducation jointe à un dénûment de trente années et au manque à peu près absolu d'estime autour de lui, fournissent à ceux dont personne ne s'est jamais occupé, et qui ne l'ignorent pas. Ce n'est pas de la dignité, ce n'est pas non plus de l'hébétement : c'est quelque chose de mixte, tenant de l'un et de l'autre. Si celui que vous avez devant vous est un jeune homme, il est mis avec une décence si maigre qu'elle Tait mal à considérer. Sa contenance junévile, grotesquement grave, est visiblement apprêtée comme chez une personne dont le moral est endimanché. C'est une feinte qu'il affecte en présence de tout le monde et qu'il garde vis-à-vis de lui-même. Du reste, le milieu qui l'environne n'est pas fait pour lui laisser le moindre doute relatif à sa condition. Le mobilier de l'école ne vaut pas quarante francs ; il se compose de plusieurs bancs façonnés de quelques planches mal assemblées qui gémissent au moindre mouvement des enfants qui s'appuient dessus, d'un petit nombre de tableaux en carton appendus aux parois humides et dus aux talents calligraphiques du maître toujours ; après cela il n'y a plus rien... Hors la férule traditionnelle, faite de lanières tressées, et un poêle de fonte qui n'existe point partout, et dans lequel on tient du feu pendant une heure de la matinée afin d'échauffer tant soit peu l'atmosphère du lieu pour le restant du jour, et cela seulement lors des froids les plus intenses de l'hiver.

Les enfants qui se pressent dans l'étroite enceinte peuvent être rangés en deux catégories : les uns paient elles autres non. Les premiers appartiennent aux paysans aisés de la commune, et ont généralement des livres ; les seconds appartiennent aux habitants inscrits sur la liste des indigents, ne vont rien porter à la caisse du percepteur et n'ont d'ordinaire pas de livres. Il est des enfants d'une troisième catégorie, n'ayant égale*

ment pas de livres. Ce sont les enfants trop jeunes pour apprendre quelque chose (à cinq ans les enfants campagnards sont très-jeunes) que leurs parents envoient à l'école primaire afin d'en être débarrassés pendant le jour. Pour ces derniers, l'instituteur est une sorte de bonne non rétribuée et dont on exige des soins assidus. De sous-maîtres, point, sauf des exceptions rares. Quand un instituteur en a un, c'est qu'on le lui impose, et il est facile de concevoir qu'il n'en accepte pas volontiers : il est obligé de le payer sur son traitement. On appelle cela un suppléant (1). Mais le suppléant du curé, c'est-à-dire son vicaire, est payé par l'État.

Dans nos écoles primaires, la classe du matin commence à neuf heures et dure jusqu'à midi; celle du soir commence à une heure et demie ou deux heures, suivant la saison, pour se terminer à quatre heures et demie ou cinq heures en été (2). Outre les dimanches et fêtes, l'école est fermée une demi-journée de chaque semaine et pendant un mois entier à l'époque des vacances d'automne.

On aurait sans doute le droit d'attendre de ce règlement une quantité de travail suffisante au but avoué de l'instruction primaire. Mais ce serait se tromper étrangement de croire à son application. D'abord lé- * lève manque d'assiduité. Le paysan n'envoie son enfant à l'école du village que quand il lui est absolument impossible de l'utiliser à quoi que ce soit, le petit ne

(1) En vertu d'un décret du 29 décembre 1860, à partir du lw janvier 1861, il ne aéra plus nommé d'instituteurs primaires suppléante. Nous ne croyons pas qu'il s'agisse ici de suppléants chargés d'Aider l'instituteur communal dans l'exercice de ses fonctions ; mais uniquement de suppléants remplissant jusqu'ici les fonctions d'instituteurs dans les communes où il n'y en a pas.

(2) Nous nous abstenons à dessein de mentionner las classes supplémentaires prescrites ou conseillées par l'administration. Croire qu'il existe des écoles primaires où l'on fasse, par exemple, un cours d'agriculture sérieux serait se méprendre d'une façon maladroite.

dût-il lui rapporter qu'un bénéfice de deux centime* par jour. Il lui arrive communément de le laisser flâ ner sans aucun motif de lucre, car le besoin de fournir de l'instruction à sa progéniture ne lui parait pas démontré. Il a sans cesse sous les yeux des exemples de Tinutilité ou même de la nocuité de la chose;» à donner à quiconque essaierait de le convertir. D'un autre côté, il a sous la main des gens respectés et parfois respectables, pour lui insinuer que l'éducation, même rudimentaire, détourne des travaux rustiques, pousse au mépris de ce qu'ont vénéré ses pères et qu'il vénère lui-même, excite à la débauche physique, n'étant ellemême qu'une débauche morale. Ce siyet est l'un des textes favoris développés en ' chaire à propos de tout et toujours d'une manière détournée, souvent avec un luxe de commentaires touchants.

Les circulaires et les conseils de l'administration civile ne détruisent pas l'effet produit par ce zèle d'un autre âge, et cela pour une raison fort simple : ils ne parviennent point aux intéressés. Hélas 1 oui, cela vient du ministère de l'instruction publique jusqu'à l'instituteur par tous les canaux administratifs, mais cela ne va pas plus loin qu'à l'instituteur. Les enfants qui fréquentent son école n'en savent pas un mot. On le leur dirait, qu'ils n'en retireraient aucun profit C'est aux parents qu'il faudrait s'adresser. Or, personne n'a mission de parler aux parents en faveur de l'instruction de leurs enfants.

Les évéques ont des missionnaires diocésains, des congrégations occultes à leur service, des mandements qu'on lit et qu'on explique devant leurs ouailles rassemblées, qu'on colporte sous le manteau, des moyens puissants de propagande enfin. L'État, qui a son enseignement distinct, qui doit tenir à ce qu'on en profite, puisqu'il prend le parti de professer, a bien des missionnaires très-nombreux en matière administrative ou

politique ; eo matière d'instruction publique, il n'en a pas. On dirait qu'il évite d'en avoir, de façon que ses ennemis l'accusent de complicité avec ceux dont il se charge de contrôler l'enseignement N'enseignez pas, lui disent-ils , ou prenez les moyens de rendre votre enseignement efficace. Il y aurait beaucoup à dire sur les moyens qu'ils ont l'habitude de proposer pour obvier à l'inconvénient qu'ils accusent. Néanmoins, un fait reste patent : l'enseignement de l'État, et surtout l'enseignement primaire, n'a pas de moyens de propagande, de chaire du haut de laquelle il puisse prêcher aux multitudes, inaptes à comprendre les bienfaits de l'instruction, l'utilité de savoir lire. Pour les élèves d'une école primaire, il n'existe pas encore de distribution de prix, aucune réunion dans le cours de l'année où on puisse assembler les parents , leur dire un sermon, déposer dans les consciences mornes de tant d'êtres humains voués aux ténèbres de l'esprit, le germe de quelque idée de progrès.

Eh bien 1 en attendant mieux, que ne prend-on le garde-champêtre, que ne lui fait-on publier au son du tambour une circulaire de l'inspecteur ou du recteur de l'Académie, comme il publie un avis du préfet concernant les chemins vicinaux?

Ainsi l'enfant ne trouve point dans sa famille de stimulant à l'étude ; il ne fréquente pas assidûment l'école primaire. L'instituteur, de son côté, n'est pas plus assidu à faire la classe. Voici pourquoi : dans les quinze mille communes de France dont j'ai déjà parlé, il joint à ses fonctions de maître d'école celles de clerc de la paroisse, c'est-à-dire qu'il est non-seulement chantre, mais sacristain, bedeau, et en quelques endroits fossoyeur. On objectera que cela doit prendre une part considérable de son temps, car il est de plus greffier de la mairie souvent : cela est vrai ; cependant il en est ainsi. L'instituteur primaire se lève

donc le matin à l'aube ; provisoirement, il est bedeau, la fabrique n'ayant le moyen d'en payer un autre que le dimanche. En sa qualité de bedeau, il va à l'église sonner Y angélus ; ce qu'ayant fait il devient sacristain, prépare la messe du curé, met du vin et de l'eau dans les burettes, dispose l'autel, cherche l'office dans le missel et termine par habiller l'officiant. A partir de ce moment , il est chantre , quelquefois enfant de chœur ; il s'acquitte du tout avec gravité. La messe chantée, il redevient sacristain, déshabille le patron, plie le linge, range tout dans la sacristie et dans l'église, que le samedi il balaie, occupation familière à l'instituteur primaire, car c'est également lui qui balaie d'ordinaire son école, quand il advient que quelqu'un balaie l'école. Alors seulement il appartient à ses fonctions pédagogiques jusqu'à midi, heure où il les interrompt de nouveau, afin d'aller sonner Y angélus une seconde fois. A part Y angélus et parfois une séance à l'église, où il remplit auprès du curé, son supérieur, la charge de répétiteur de catéchisme, et une aubade qu'il va sonner le vendredi, à trois heures du soir, aubade connue sous le nom de volée de trois heures, en commémoration de la mort de Jésus-Christ. Il est généralement instituteur jusqu'à cinq heures. Dans la soirée , il se métamorphose selon l'occurrence , en bedeau , sacristain , chantre , sous-diacre, etc. Le frater ancien, successivement barbier, chirurgien, artiste vétérinaire, tailleur d'habits et pharmacien, n'a jamais réuni tant d'emplois sur son chef auguste.

Malgré tout , ce qu'on vient de voir énumérer n'est, en dehors de ses fonctions de maître d'école, qu'une partie de la besogne sacrée de l'instituteur primaire. Le grand inconvénient de ses divers états, la cause principale du désordre permanent qui règne dans son enseignement, résultent de l'obligation

où il se trouve d'assister à l'administration des sacrements, souvent d'aller à domicile aider le curé à conférer l'extrême -onction aux malades.

De sorte qu'on peut mettre en règle générale qu'il n'est instituteur que tes jours de la semaine où il n'y rien à faire à t église. Les jours de mariage, d'enterrement, de baptême, de services de bout-de-l*an, etc., l'école reste fermée le matin, où on l'ouvre pour une demi-heure, ce qui équivaut à ne pas l'ouvrir. D'autre part, le concordat, de soixante-quatre fêtes chômées célébrées en France avant la révolution, n'en admet que quatre; mais le concordat, obligatoire pour l'État, ne Test pas pour l'Église. Donc, dans la plupart de nos départements, les fêtes prohibées en vertu du concordat sont solennisées, surtout dans les campagnes, avec autant de pompe que si aucune convention n'était intervenue entre le Saint-Siège apostolique et H. Bonaparte , premier consul de la république française. 11 est vrai que presque partout les populations n'en continuent pas moins de vaquer à leurs travaux des champs, au risque de subir les objurgations violentes qui les attendent au prône du dimanche suivant Hais l'instituteur est obligé d'être debout à son lutrin toutes les fois qu'il pleut un saint de premier ordre du martyrotogium romanum. Ces jours-là, il n'y a pas de classe le matin. Pendant l'avent, pendant le carême, pendant la semaine du saint-sacrement, le temps pascal, je mets en fait qu'il est impossible de trouver un jour où l'on puisse faire une classe du matin qui ne soit pas insignifiante. On chante la messe à dix heures, à onze heures, selon l'affluence des enfants et des dévotes au tribunal de la pénitence. Les époques de première communion sont une autre cause de détournement des enfants. Bref, il est difficile d'apercevoir autre chose qu'une métaphore dans le terme : instruction primaire, à comparer le sens accordé par le langage à ces deux mots et lapra-

tique qu'on en Tait dans nos campagnes. Si quelqu'un me définissait un élève de nos écoles primaires, un enfant de chœur et son maître, un homme remplissant dans les églises rurales la charge de valet de chambre, j'avoue que j'aurais peu d'objections à formuler.

De ce qui précède, il serait permis de conclure à priori que l'instruction primaire est à peu près nulle en France, en dehors des villes. Il existe de plus , une raison grave de l'inefficacité de l'enseignement primaire dans les campagnes. Cette raison est le mépris obligé qu'inflige au maître d'école de la commune, non pas vraiment la question de domesticité à laquelle il est réduit auprès du desservant de la paroisse, mais bien la manière dont il perçoit la rétribution de ses services paroissiaux» Il n'est pas aisé de respecter je ne dirai pas un homme qui chante la messe moyennant un salaire journalier de cinq sous, ce peut n'être pas déshonorant auprès d'un certain public, mais an homme qui n'ayant pas de traitement comme bedeau, comme sacristain, comme chantre, s'en va chaque dimanche avant la grand' messe, porter de l'eau bénite dans toutes les maisons du village, avec une besace sur le dos, dans laquelle besace les paysans aisés dé posent une miche de pain d'un kilo. D'autres moins fortunés paient un sou à M agi s ter. Dans les cabarets, au lieu d'un sou, on lui offre un verre d'eau-de-vie; de manière que s'il existe six eabarets dans le village, il a six verres de trois-six à boire. 11 n'est pas interdit de vérifier le fait à l'heure qu'il est, dans le Pas-de-Calais, par exemple; ailleurs il se perpétue des coutumes semblables. C'est un restant des pratiques observées avec les moines mendiants, auxquels l'instituteur a succédé dans les fonctions de clerc de paroisse.

L'instituteur « est l'inférieur de bien du mondeïdans une commune, dit M. Guizot: il ne doit être le serviteur dégradé de personne. » 11 est le serviteur dégradé de

tout le monde, Monsieur, grâce à l'office qu'il remplit à F église, c II doit servir à tous de conseiller, » ajoute M. Guizot. Ce serait peut-être son goût. En ce cas, ce serait un goût bien mal satisfait. On ne demande de conseils qu'à des gens qu'on estime. Il est beau évidemment de l'engager à c avoir l'âme élevée pour conserver cette dignité de sentiments et même de manières sans laquelle il n'obtiendra jamais le respect et la confiance des familles. • Je vous assure, Monsieur, qu'une Ame élevée serait un luxe inutile et probablement nuisible pour lui. Quant à la confiance et au respect à inspirer au paysan, cela dépend moins de l'instituteur que du budget dont la munificence serait seule efficace à concilier au maître d'école le respect d'abord et puis après la confiance à des gens habitués à ne respecter qu'un vêtement convenable et à n'avoir confiance que dans un homme qui possède. Surtout, n'est-ce pas? que « l'instituteur ne songe point à sortir de son état, content de sa situation parce qu'il y fait du bien, décidé à vivre et à mourir dans le sein de l'école. » Dam I pourquoi pas une férule à la main ? C'est en parler fort à son aise ! il vaudrait autant lui rendre aimable son état, si l'on désire qu'il en soit satisfait. Démontrer à quelqu'un comme quoi il doit être content de son état, attendu qu'il y fait du bien, est

d'un excellent effet en rhétorique. Pratiquement,

cela vaut moins, c Que l'austère plaisir d'avoir servi les hommes et secrètement contribué au bien public soit pour lui un digne salaire; • c'est très-platonique. Que sa gloire soit c de ne prétendre à rien au delà de son obscure et laborieuse condition, de s'épuiser en sacrifices à peine comptés de ceux qui en profitent, de travailler pour les hommes et de n'attendre de récompense que de Dieu. • Ce n'est pas un vilain speech, à beaucoup près. Cependant j'affirmerais que maint Socrate de hameau trouverait plus éloquent un supplé-

ment de salaire de cent francs, et les familles qui lui confient leurs enfants seraient d'un avis identique. On me permettra, je l'espère, d'oser exprimer la même opinion. N'est-il pas bien dur qu'à ce savant infime et laborieux, à cette abeille de la civilisation, à ce martyr du progrès, on n'offre en paiement de ses travaux qu'une lettre de change à aussi longue échéance que l'éternité? L'ermite chrétien se dévouait volontairement à la sainteté. A Termite moderne du savoir, fera* t-on un devoir de la sanctification ? Certes, on n'accusera pas l'éminent publiciste que je viens de citer de prêcher le martyre à autrui : il est capable de se dévouer à une cause. Mais encore est-il exorbitant d'imposer le dévouement dont on s'éprouve capable, principalement si l'on s'adresse à toute une classe d'hommes. L'héroisme n'est pas une vertu praticable à tant de gens à la fois. L'événement l'a prouvé depuis l'époque où M. Guizot développa sa thèse à la tribune. En dépit de l'amélioration prétendue du sort de l'instituteur primaire, on recrute avec peine, à l'heure qu'il est, le personnel nécessaire à cette branche si utile du service public. C'est dire qu'on le recrute mal : des fils de boutiquiers ruinés, jetés dans la vie sans avenir avec une éducation ébauchée, des enfants de manœuvres campagnards à qui le curé de la paroisse a reconnu quelques dispositions et appris quelques rudiments de langue latine et qu'on a ensuite envoyés au petit séminaire diocésain d'où ils s'échappent afin d'échapper au servage épiscopal; des fruits secs de toute provenance, scories des carrières libérales, des êtres déclassés. Enfin, la loi de 1850, après avoir désorganisé le système universitaire par la création des académies départementales, a désorganisé l'instruction élémentaire en supprimant de fait, sinon de droit, les écoles normales. 11 existait une sorte d'homogénéité dans le corps des instituteurs primaires : élevés sous la même

influence, nourris d'un esprit uniforme et distinct de l'esprit clérical, ils étaient dans no» communes rurales les colporteurs des idées modernes, ayant pour ainsi dire conscience de leur mandat Dix ans de plus de ce régime eussent fondé une corporation puissante, désormais difficile à détruire. Or, non-seulement la loi Falloux a neutralisé cette tendance, mais elle a poursuivi les écoles normales jusqu'au fond des hameaux ; visites domiciliaires, destitutions arbitraires : un exemplaire de journal trouvé en la possession d'un instituteur suffisait à briser sa carrière. C'est une histoire lamentable et qui n'est pas faite. La besogne d'élimination avait du reste commencé dès 1849 ; à l'avènement de l'Empire, on suspendit réparation ; mais il était tard : l'œuvre des écoles normales avait disparu avec le personnel sorti de chez elles.

Depuis, on a recruté des instituteurs à peu près «comme le Pape recrute des volontaires, en prenant de toute main* 11 ne faut plus attendre d'esprit de corps d'un ensemble composé de pareils éléments. Pour un grand nombre , leur emploi est un pis aller qu'ils gardent en attendant mieux. Ils vivent de leur profession dans l'espoir de la quitter, par conséquent sans le zèle qui ferait fructifier leur enseignement, sans considération devant eux-mêmes ni devant les autres. Sans doute leur vocation fortuite, et la gène à laquelle ils sont astreints, sont des causes à enregistrer si l'on veut se rendre un compte exact du marasme dans lequel ils vivent. 11 en est une autre, à laquelle tout l'avenir de l'instruction primaire en France semble subordonné : malgré la situation précaire que la loi de 1833 avait faite au maître d'école sous le rapport précuniaire, elle avait suppléé à l'insuffisance de son traitement par une série de dispositions calculées de manière à lui assurer une indépendance presqu'absolue dans l'exercice de son état.

En définitive c'était peut-être la meilleure garantie d'avenir qu'on pût lui offrir ; il s'appartenait Aucun caprice local n'avait le pouvoir de le révoquer. Pour cela un jugement du tribunal de première instance était nécessaire. Il n'était soumis à aucun de ces coups qui frappent dans l'ombre et n'oseraient se produire au soleil. La spécialité de M. de Falloux et du parti qu'il représentait était de comprendre le pouvoir de tant de sécurité, et aussi le profit qu'il y aurait à la détruire au point de vue clérical. En un mot, faire dépendre l'instituteur primaire du tribunal de première instance, et soumettre sa destitution à toute la publicité que comporte un jugement , c'était supprimer l'arbitraire à son endroit, le tenir à l'abri de l'influence occulte des congrégations, de la délation secrète, etc. M. de Falloux est un homme d'honneur qui n'a pas fouillé si loin dans les arcanes du sujet. Un fait est constant néanmoins : la loi du 15 mars brise les garanties d'indépendance accordées à ce pauvre homme qu'on appelle un instituteur primaire. Elle Ta livré, pieds et poings liés, à quiconque le hait pour une raison ou pour une autre. Au lieu de l'inamovibilité dont il était investi et à laquelle notre pays doit une si grande part de sa gloire judiciaire et la magistrature française le plus clair de la renommée qu'elle s'est acquise eu Europe, on lui a donné toutes les fantaisies à subir. La loi du 15 mars permet de le suspendre, de le changer de résidence, de le destituer sans qu'il puisse intervenir efficacement. Devenu fonctionnaire au même titre que le garde-champêtre, hiérarchiquement il n'appartient plus à l'Université que d'une manière indirecte. Le préfet du département s'est placé entre elle et lui. Avant la loi du 15 mars, il ne dépendait de personne ; après, il dépend de tout le monde, non pas seulement du côté de la préfecture, mais autour de lui, du maire de la commune, du curé de la paroisse, pourvu égale-

ment d'un droit d'inspection s'étendant à toutes les branches de son enseignement, dont l'insistance tenace et l'autorité, puisque l'instituteur est son clerc, ne permettent guère à ce dernier d'enseigner que du catéchisme. 11 en est résulté que l'instituteur a perdu tout esprit d'initiative, qu'il meurt d'atonie au milieu de son école silencieuse.

Il est, par rapport à l'instruction qu'il donne, dans le même cas que le desservant du village par rapport à la religion. Le concordat* Ta créé serf de l'évéque, qui jouit sur son clergé d'un pouvoir discrétionnaire. Il a perdu toute espèce de crédit sur son troupeau, auquel il peut être enlevé d'un jour à l'autre et sur lequel il ne se met plus en peine de régner ; par suite, il a perdu sa position, perdu à tel point qu'il n'y croit plus, qu'on né parviendra bientôt plus à le recruter non plus. L'épiscopat se plaint de n'avoir plus de bon bois : quand il lui en vient une bûche il essaie d'en faire marche-pied. A qui s'en prendre ?.. ..

Maltraité moralement par la loi nouvelle, l'instituteur n'a pas à s'en louer davantage au point de vue matériel. Il a joui en moyenne, depuis quelque temps, d'un traitement annuel de cinq cents francs (1) ; il n'a pas de retraite à espérer. On ne peut pas nommer une pension de retraite le produit de la retenue de cinq pour cent qu'on lui prend sur son maigre traite-

(1) • La réforme de quelques abus (rapport'de M. le ministre de l'instruction publique à l'Empereur, du 29 décembre 1860), a procuré, en 1860, à 1a rétribution scolaire, une plus- value qui a élevé la portion éventuelle du traitement de beaucoup d'instituteurs. » Nous aimons à constater que le traitement de 11,200 instituteurs est supérieur à 700 francs, et qu'il y en a 18,000 qui reçoivent de 6 à 700 francs; il n'y en aurait plus que 4,400 ne touchant que 500 francs. Giftce à une allocation de 440,000 francs que M. le ministre propose d'ajouter au budget de l'intruotion primaire, le minimum de chaque traitement pourra être porté à 600 francs. Soit. Mais il faut à l'instituteur primaire un traitement de 1,300 à 1,500 francs, pour qu'il devienne un honnête homme. Le gouvernement actuel a beaucoup fait pour lui ; espérons qu'il fera pma.

ment. Si l'on affirmait que les cinq cents francs de ces dernières années ont valu moins pour lui que ses émoluments de 1833, le fait semblerait étrange; il D'en est pas moins réel. En premier lieu, cinq cents francs en 1860, n'équivalent point à deux cents francs de 1833 : 1° parce que la valeur relative de l'argent a diminué d'un tiers ; 2° parce que l'accroissement général du bien-être a multiplié les besoins de manière à en rendre la satisfaction indispensable à l'instituteur primaire comme à tout le monde. Ne pas le reconnaître serait une injustice flagrante. En second lieu, la rétribution mensuelle accordée à l'instituteur par les parents et versée maintenant dans les caisses du Trésor, outre qu'elle était un stimulant qui n'existe plus, avait souvent une, valeur supérieure à la somme allouée par l'État pour la remplacer. 11 est vrai que si le produit de la rétribution scolaire dépasse la différence de son traitement nouveau d'avec l'ancien, ce surplus lui est destiné ; mais c'est une chance de gain trop éloignée pour qu'il y songe ordinairement.

Logiquement, il est permis d'avancer que la carrière d'instituteur primaire, transformée à la suite des événements de 1848, a été amoindrie , même à ne la considérer que sous son aspect pécuniaire. Nonobstant, on lui a répété sur tant de gammes différentes qu'en avait sensiblement amélioré sa position matérielle qu'il a fini par en être persuadé, sans être bien sûr cependant qu'il soit encore le Grand- Mogol. L'optimisme est à l'ordre du jour, de quoi qu'il s'agisse. Oh ! pauvre Pangloss ! que tu dois regretter là-bas, chez le bon Dieu, de n'avoir pas eu la chance de vivre en l'an de grâce 1861 1 Donc, on serine chaque matin à l'oreille du maître d'école : Comparativement à ce que vous étiez il y a vingt ans, vous êtes un prince. Il ne sait trop que dire à cela ; mais sa qualité de prince ne lui impose pas tellement qu'il ne s'enraille.

Certes, il faut une confiance robuste dans la félidté qu'on doit éprouver à être instituteur primaire, pour résister au spectacle des difficultés croissantes qui s'opposent à ce qu'on rencontre des gens capables d'apprécier cette félicité. En 1833, c'était un martyre, selon les organisateurs de l'enseignement primaire ; en présence du mouvement ascendant des besoins sociaux et des moyens qu'on a d'y pourvoir, maintenant ce devient un suicide. On ne choisit plus cette profession, ilen est qui s'y résignent provisoirement ; peu qui le fassent volontiers. Le métier d'homme de peine est moins pénible, plus lucratif et aussi plus honoré. Un homme de peine n'est pas habituellement le serf de tout le monde, n'est point assujetti aux charges sans nombre qui ont valu à l'instituteur primaire la dénomination de forçat volontaire. Dans nos communes rurales, partout où il se trouve un emploi non rétribué à conférer, c'est une faveur accordée à l'instituteur primaire. 11 est greffier pour 50 francs par an, souvent pour moins. Nous ne sommes pas riches, dit-on. Cela implique le droit d'être servi gratis.

On a vu que les occupations cléricales laissaient au maître d'école campagnard peu de loisirs. Son emploi municipal de greffier est un surcroît de labeur qui lui prend bien des veilles. Il n'aurait à satisfaire que M. le curé de la paroisse et M. le maire de la commune, qu'il serait l'homme le plus occupé de France. Cependant ses charges universitaires, les plus utiles et aussi les plus considérables, s'il pouvait s'en acquitter, ce qui n'arrive jamais, suffiraient à défrayer la vie d'un homme très-laborieux. Il ne fait la classe que par intermittence, comme il a été facile de le conclure de l'exposé qu'on a lu de ses obligations paroissiales. Mais il est un genre de travail exécuté par lui, pour le compte de l'Université, dont, bon gré, mal gré, il faut qu'il s'ac-

tte. On ne devinerait pas de quoi il est question : il

s'agit des registres à remplir qu'on lui envoie de la Sous-Préfecture. Afin d'y suffire, il prend sur ses nuits : bulletins mensuels, bulletins trimestriels, bulletins annuels, renseignements divers ; on n'imaginerait pas les demandes incroyables dont il est l'objet. Combien y a-t-il eu d'absences par classes, par jour, par semaine, par mois? Pourquoi était-ce qu'on s'absentait? étaientce des filles ou des garçons ? Etaient-ils malades ou ne Tétaient-ils pas? Un tel n'aurait-il pas eu, par hasard, une indigestion? Ce serait grave. Le tout est demandé en double, est plein de renvois, de surrenvois, de remarques, scbolies, etc. On feint d'ignorer qu'une visite de l'inspecteur qui passe une fois par an, serait plus efficace qu'un demi-million de chiffres artistement disposés ; qu'on éviterait ainsi au maître d'école une besogne terrible, qu'on bénéficierait de cinq cent mille rames de papier annuellement, et qu'on pourrait avoir une idée nette de ce qu'apprennent les enfants, chose impossible à constater sur un registre, et pourtant la seule nécessaire à connaître. Quand comprendra-t-on en France que du papier noirci ne sert à rien en cette matière comme en tant d'autres, que cela sert tout au plus à mesurer le temps consacré par l'instituteur primaire à une tâche ingrate ? La bureaucratie a cela de propre, qu'elle prend le nombre de rames de papier employées à ces minuties pour le thermomètre du progrès accompli ; elle énumère avec componction la quantité de chiffres inscrits ; c'est la mouche du coche de La Fontaine. Après cela, on veut sans doute en faire des archives, afin d'imposer à l'avenir à propos du présent. Ce serait une spéculation hasardeuse. Dans tous les cas, si le feu prend un jour à ces archives, il n'y aura pas lieu de les regretter autant que la bibliothèque des Ptolémées.

D'après ce que je viens de dire, il est permis de juger que la journée d'un instituteur de campagne n'est

pas vide. Les occupations de la plupart des hommes manquent de cette continuité qui mécanise les plus forts organismes. Lui, n'a pas de repos, pas un instant pour se recueillir, rafraîchir sa personnalité. Sa condition le condamne à l'abrutissement. Etrange contradiction, en vérité 1 réelle contradiction, néanmoins. Préposé au développement de l'intelligence chez autrui, la uiulti plicité de ses travaux interrompt chez lui l'œuvre tentée sur l'enfance par ses mains.

Il en serait autrement, sa charge lui laisserait du loisir, qu'il ne subirait pas moins les inconvénients du milieu dans lequel l'insuffisance de ses ressources l'oblige de vivre. Jeune et encore célibataire, il vit communément comme pensionnaire dans une ferme où il mange entre deux valets de charrue ; maîtres et serviteurs prenant leurs repas à la même table. Or, cela porte autant d'atteinte à son moral qu'à sa considération extérieure; il acquiert les habitudes grossières de ceux qui l'entourent ; il perd à la fois le bénéfice de l'isolement pour lui-même et pour les autres ; il souffre d'abord de cette familiarité humiliante engendrée par la vie commune menée en pareille compagnie, puis il ne souffre plus, comme tous ceux qui meurent à quelque chose; le sacrifice accompli, il est aussitôt oublié. S'il est vieux, ou il est marié, c'est-à-dire chargé d'une famille nombreuse, en proie à une misère sordide, couvert de haillons, lui et les siens, autre inconvénient grave pour sa dignité ; ou il n'est pas marié. En ce dernier cas, il remplace la famille par de l'alcool et il est devenu parasite afin de se procurer, dans une famille étrangère, des distractions à l'isolement dont l'alcool laisse parfois sentir le vide.

Quoi qu'on puisse imaginer de poésie à répandre sur cette physionomie disetleuse, on ne la fera ni honorable à voir, ni gaie de son sort Notre pays est à la tête de la civilisation, je le veux; mais le peuple

n'y sait pas lire , jusqu'aujourd'hui. Que dire du porte-étendard de la civilisation ne sachant pas lire la devise écrite sur son drapeau ? On sait lire dans les États protestants. Là, il est arrivé que le développement de la personnalité individuelle est en raison directe du progrès de l'instruction publique. Si Ton peut raisonner par analogie de ce qui a lieu en France sous ce rapport, ce phénomène d'un peuple dont la majorité des membres ne sait pas lire serait un indice significatif de l'état peu avancé de notre éducation morale. On refuse d'en convenir, parce qu'en général nous aimons à nous surfaire. Contrairement à nos voisins d'outre-Manche, l'estime qu'on a de nous suffit à notre ambition. Collectivement comme individuellement, il n'est rien de plus grand pour nous que de pouvoir parader avec avantage dans la rue. Nous priserons toujours plus un bel habit qu'un intérieur confortable. Si quelqu'un essayait de nous persuader que pour la satisfaction de nos besoins autant que pour celle de nos rêves de gloire, un gros budget de l'instruction publique vaut mieux qu'un budget de la guerre décuple, nous approuverions en théorie. Pratiquement, il est peu de Français qui ne préfèrent une épaulette à une férule, à voir ou à porter. Comparés à r Anglo-Saxon, habitué par la nécessité à ne compter que sur lui-même, nous sommes restés des enfants. Dans l'espace de deux siècles, nos voisins ont défriché la moitié d'un continent ; nous sommes impuissants à coloniser un coin de l'Afrique. Nous accusons les hommes et les éléments de notre impuissance.

11 nous a manqué la réforme pour nous éduquer, et aussi, il est nécessaire de l'avouer, une position insulaire qui nous préservât militairement : au lieu de consacrer notre énergie à travailler, il a fallu la dépenser à faire la guerre, labeur improductif s'il en fût. Donc

les nécessités de notre état militaire ont absorbé nos ressources. Jusqu'à la révolution française, l'État n'a pu consacrer deux sous à notre éducation libérale ni professionnelle. A l'heure qu'il est, notre budget de l'instruction publique demeure dans une situation d'infériorité déplorable. Dans plusieurs parties de l'Union américaine, le budget de l'instruction publique s'élève aux cinq sixièmes du budget général. Par contre, le budget de la guerre est à peu près nul ! Autre chose triste à constater : en France, l'opinion n'est pas en possession de cette vérité de premier ordre, que l'avenir politique appartient aux peuples instruits au même titre que l'avenir industriel, que l'aveuir libéral, en un mot, que toute espèce d'avenir glorieux. On refuse d'apercevoir que la race anglo-saxonne, grâce à une ténacité de caractère qu'elle tient un peu de son climat sans doute, influence qu'il serait injuste d'exagérer cependant ; on refuse d'apercevoir, dis-je, que la race anglo-saxonne est en train d'envahir le monde, que la moitié de l'Amérique lui appartient, qu'elle convoite l'autre moitié, qu'elle crée une civilisation dans les terres australes, qu'elle enserre l'Afrique comme dans un étau, qu'elle domine directement sur un tiers de l'Asie, indirectement sur un second tiers, qu'elle tient l'Europe en échec, à l'aide de ses capitaux (et de son crédit. Ce n'est certes pas son état militaire qui lui a valu cette belle position ; mais il est bien possible que ce soit la liberté qu'elle a eu de pouvoir se passer d'état militaire. Les peuples condamnés à un état militaire ■ imposant semblent voués à une infériorité constante, pour diverses causes que je m'abstiens d'analyser. D'ailleurs les États restés catholiques n'ont pu ériger l'individualisme en dogme, comme Gt la réforme. Ré- * duits au communisme religieux, ennemi de toute compétition, par conséquent de tout progrès, ils ne parviennent à l'abjurer que pour se jeter dans les bras

d'un autre communisme ou catholicisme politique qu'on a nommé centralisation, ennemi du progrès peutêtre aussi formidable que le catholicisme religieux à qui il succède comme un fils succède à son père. Il y a soixante- douze ans, le Jacobiuisme ne supposait pas qu'il était la progéniture de Tibère et d'Innocent III,

La vitalité inoculée à une partie de l'Europe par la réforme et fondée sur le droit de discussion ne se crée pas instantanément. Les races germaniques ou réformées ont sur les races latines ou plutôt césariennes un avantage auquel l'état respectif de l'instruction publique chez chacune, paraît pouvoir servir de mesure. L'esprit réglementaire auquel les races latines sont en proie ne disparaîtra pas en dix ans, il faudrait les secousses de la Réforme pour le tuer. Mais provisoirement on pourrait décentraliser l'instruction. Le temps ferait le reste. Hélas ! le mal est si profond que l'idée elle-même de décentraliser l'instruction semble un rêve prodigieux.

L'instruction, telle qu'elle se trouve organisée maintenant en France, n'a guère d'objet que de pourvoir de charbon la machine à haute pression, dite centralisation. La charger de faire des hommes au lieu de lui confier le soin de fabriquer des instruments, n'est pas proposable. 11 serait nécessaire, avant d'arriver à ce but, de l'ériger en corporation indépendante, ou mieux en plusieurs corporations rivales disposant chacune d'un capital inaliénable, énorme, comme la chose a lieu en Angleterre, en Amérique et ailleurs. Gela ne s'opère pas en un jour. Jadis ceux qui mouraient sans héritiers léguaient leur fortune à des établissements de ce genre. On continue de le faire aux États-Unis. En France, les mourants préfèrent en général aider à la perpétuation de la mendicité, fait de mœurs contre lequel on réclamerait en vain.

Au surplus, tout ceci n'est que de la spéculation

pure, je reviens à mon thème, c'est-à-dire à l'instruction primaire. Nos campagnes sont un vaste désert où l'ignorance entretient la stérilité du sol et celle des âmes avec une opiniâtreté désespérante. Sans parler des entraves que la situation spéciale de l'instituteur primaire envers l'Église crée à son enseignement, la somme annuelle consacrée par le budget à défricher le déèert dont je parlais plus haut, est minime. On a plaisanté de la somme dépensée pour le compte de l'instruction publique dans les États romains ( 400,000 fr. annuellement). Là oh la lumière existe, révélée, entière, éternelle, il n'est plus besoin d'éclairer. En France, on n'a pas des prétentions si absolues ; on a même eu des projets magnifiques : M. de Talleyrand proposait à la Constituante de fixer le minimum du traitement de l'instituteur primaire à 400 livres et le maximum à 1,000 livres. C'était considérable, relativement à ce qu'on a Tait. Les embarras révolutionnaires empêchèrent la mise à exécution du projet de 1791 ; pourtant , en 1833 , les embarras révolutionnaires avaient disparu. Voici ce que donna M. Guizot (budget de 1832 qu'on ne modifia pas sensiblement pendant un grand nombre d'années :

Indemnité de logement pour l'instituteur, moyenne, 55 francs.

Traitement fixe, 146 —

Total 201 francs.

Ces deux cents francs d'allocations communales faisaient, pour la France entière, une somme de cinq millions trois cent soixante-huit mille sept cent dix francs, de quoi construire un vaisseau de ligne à hélice, ou donner une fête publique. La même année, les frais généraux de l'instruction primaire s'élevèrent à huit

— ts —

millions trente-sept mille cinq cent soixante francs, se décomposant comme il suit :

1° Fonds de l'État, 1 ,500,000 francs.

2« 20* de la rétr. univ. , 69, 550 —

3#Alloc. départ., 1,097,500 —

4° Alloc. commun. , 5,368,710 —

Total 8,035,760 francs.

Le budget total de l'instruction publique montait à 18,258,725 fr. , ce qui ne signifie pas que l'État et les communes réunies dépensassent tant d'argent pour le service de l'instruction publique, ils y contribuaient seulement :

l'État pour 4,899,000 francs,

les départements pour 1,099,500 — les communes pour 6,825,361 —

Le restant provenait des fonds de l'Université et des % revenus particuliers des collèges royaux et communaux. En présence de ces chiffres et d'un budget politique de 1 ,200 millions, ce n'est pas être sévère que d'accuser le gouvernement de Juillet de peu de sollicitude pour l'instruction publique. Il se disait moral pourtant; se disposait, lors du vote de la loi sur l'instruction primaire, à supprimer la loterie royale, qui produisait bon an mal an 10 millions. Que ne laissait-il vivre la loterie? il en eût appliqué le produit à l'instruction primaire, et eût certes fait œuvre pie. H est vrai que la gauche parlementaire, la mère future des ateliers nationaux, l'eût molesté de nouveau à cette occasion. Eh ! on ne peut pas être agréable à tout le monde.

Depois 1833, un long temps s'est écoulé pour la France. Au milieu des vicissitudes qu'elle a subies, le budget de l'instruction publique a doublé. En ce qui concerne l'instruction primaire, il est nécessaire de ne pas se méprendre ; si le budget n'est pas resté stationnais, en réalité il lui consacre moins. 11 a ajouté 300 francs en supplément au traitement de l'instituteur, dira-t-on; pardon, le budget a substitué 300 francs au casuel de 1 instituteur, ce qui est différent, double inconvénient, comme j'ai dit ailleurs, car d'une part ces 300 francs ne sont pas toujours l'équivalent du casuel en question, et de l'autre, on supprime chez l'instituteur un stimulant auquel il n'est d'ordinaire pas insensible.

Que l'enseignement secondaire, et surtout renseignement professionnel, aient été l'objet d'une attention spéciale depuis quelque temps, qu'ils soient même dans une voie très-progressive, ce qui est contestable, j'y consens, malgré le manque absolu d'encouragement donné à renseignement libre, particulièrement par l'opinion, inhabile à saisir l'utilité de l'en- # seignement libre, détournée d'ailleurs de toute manifestation bienveillante à son endroit par le spectre des jésuites qui ne s'en empareraient pas si l'on voulait bien prendre la peine de le constituer en dehors de leur influence. L'enseignement officiel peut prospérer tout à son aise. Contre les jésuites, il est protégé par la*haine qu'ils inspirent ; contre une autre catégorie d'entrepreneurs flétris sous le nom générique de marchands de soupe, leur propre indigence est une sauvegarde pour l'Université. A cela, il y a des exceptions, pas beaucoup. Aûn de satisfaire aux convoitises mesquines d'un intérêt difficile à qualifier, il en est qui ont recours à dqs expédients qu'il faudrait mettre sur la scène s'ils n'étaient justiciables des tribunaux. 11 existe en ce moment à Paris des maisons d'éducation où le déjeuner

des enfants se compose exclusivement d'une bouillie de pain et d'eau. AGn de fournir quelque saveur à cette chose sans nom, on délaie un kilogramme de gros sel dans une jarre destinée à douze enfants. Je le disais auparavant, si des pensionnats de ce genre sont hygiéniquement un danger public, ils ne sont pas un danger pour renseignement de l'Etat ni, il est bon de Ta vouer, pour l'enseignement des frères ignorantins (1). Du reste , en matière d'instruction primaire, on n'a pas à discuter lequel vaudrait mieux de l'enseignement libre ou de l'enseignement officiel. Avant d'aborder ce thème, il faut savoir si l'on apprendra à lire au peuple français.

Ce qui suit va paraître un paradoxe ; qu'importe, après tout 1 Pour apprendre aux enfants du paysan tout ce qui leur est actuellement utile de connaître, le peu qu'on leur enseigne suffit. Le mal est qu'on ne le leur enseigne pas d'une façon convenable. Est-ce que par hasard, objectera-t-on, vous apporteriez une nouvelle méthode à l'appui des trois mille éditées depuis cinquante ans ? Eh non I mais qu'on veuille bien remarquer ceci ; je n'ai envie de froisser ni homme, ni chose, pas même un texte de loi : Le paysan est un misérable qui hait la misère ; mettez-le en face de trois hommes dont le premier est vêtu de baillons, son maître d'école, par exemple, dont le second a un habit de drap bleu et le troisième des galons d'or. Que ces trois hommes lui fassent la même demande ; il répondra non sans hésiter à l'homme vêtu de bure, peut-être à celui qui aura une veste de drap, mais il dira oui avec obséquio-

(1) Les frères .ignorantins recommencent à encombrer la France comme sons la Restauration. Les congrégations de sœurs s'emparent silencieusement de l'instruction primaire. Dans le Pas-de-Calais, l'évoque, qui est un homme énergique, veut placer des sœurs de la Providence dans chaque paroisse, et travaille activement à chaser les institutrices laïques de chaque commune du département.

site à l'homme aux galons d'or. Le fait n'est pas propre au paysan; cependant pour lui l'habit fait le moine, beaucoup plu 3 que pour d'autres. Que conclure delà? Que si l'on aspire à ce que le paysan sache lire, il est ayant tout nécessaire de lui donner la foi. En cette matière, la foi consiste en des galons ; vous conseillez donc de fournir des galons à l'instituteur primaire? Certainement. D'autres parleraient d'enseignement gratuit; l'enseignement gratuit serait iueflicace, et puis c'est une denrée socialiste qui ferait inutilement peur. D'autres encore auraient recours à renseignement obligatoire tel qu'il se pratique en Prusse et en d'autres contrées : l'enseignement obligatoire a une odeur disciplinaire et communiste de mauvais aloi comme l'enseignement gratuit, outre qu'il serait également iueflicace. Dans les deux cas, on parle au nom d'une religion,etla meilleure à mon sens est celle qui les admet toutes à titre de foi individuelle.

Ainsi qu'on pourvoie l'instituteur primaire de galons, c'est-à-dire d'un logis confortable, de la faculté de se vêtir décemment, de celle non moins précieuse d'avoir un foyer où il puisse vivre chez lui, estimable aux yeux de ceux sur lesquels il a le devoir d'influer, sous peine de voir son ministère stérile. Il est utile de le répéter encore : le paysan moderne est entièrement voué au culte du confortable. Qu'on couvre l'iustituteur de ce prestige et on le croira, et l'on s'instruira quoi qu'il en coûte. Ce n'est point l'argent qui manque à l'homme des champs, ce sont des besoins. Lui procurer des besoins, grâce à quelque culture intellectuelle, serait l'éveiller à l'activité sociale, l'engager à secouer la torpeur qui l'énervé. Et puisqu'il a du goût pour l'éclat extérieur, qu'on exploite cette faiblesse à son profit. Pourquoi ne va-t-il pas à l'école? parce qu'il n'y a rien à voir, pas même un mobilier. Cependaut il va à la messe ; ce n'est vraiment pas par dévotion. Il semble

que Voltaire ait passé chez lui, tant il a d'ironie à prodiguer à l'église. La conscription lui a rendu ce service qu'elle l'a dégrisé du mysticisme. En effet f à l'heure qu'il est, que va-t-il faire à l'église du hameau ? il va assister à peu près gratis, il en est persuadé du moins, à une représentation théâtrale. Supprimez dans l'église le décor : la bougie, les candélabres, les bannières, les ornements sacrés, le chant, les cérémonies de l'office divin, toute cette splendeur du culte dont la mise en scène exalte ses rudes organes, et il n'ira plus. Je crois que c'est le secret de l'impuissance de la réforme à pénétrer dans les régions méridionales de l'Europe. La simplicité du culte réformé était pour lui un motif d'exclusion sans appel. En France, pays tempéré, ni trop caressé du soleil et de la couleur comme l'Italie, ni brumeux et froid comme la Grande- Bretagne et les royaumes du Nord, la réforme a pu lutter deux cents ans contre l'éclat du culte catholique ; elle a fini par être vaincue. Le catholicisme a vaincu Luther par l'empire qu'il exerçait au moyen de son culte sur l'imagination des foules. Aujourd'hui il se concentre dans ses riches étoffes. Banni du domaine de la spéculation rationnelle, il s'est réfugié sous une chasuble. On ne le forcera pas dans cette forteresse dernière, à moins de lui emprunter ses armés. Au m* siècle, il n'avait pas de culte non plus. Afin de n'être plus une secte et de constituer une religion, il dut avoir recours à la défroque des dieux.

La question de costume, est vitale pour l'instruction primaire. On revêt d'un costume l'homme de guerre, en vue de lui communiquer un prestige ; le magistrat dans l'exercice de sa charge, en vue de lui communiquer un prestige; les agents de l'autorité, quiconque représente une part de la force publique, jusqu'au gendarme qui va dans les retraites les moins habitées du territoire veiller à l'observance des lois, et

que le fils du paysan, captive par l'éclat de son uni* forme, salue avec tremblement. Le prêtre lui-même est couvert d'une robe qu'il ne quitte point, qui est une réclame en sa faveur partout où il passe. Qu'il se constitue une société de marchands d'huîtres, ses employés ont un costume distinctif qui réclame dans la rue pour le compte de la Compagnie ; seul, le maître d'école est dépourvu de galons !

Je conclus : que réclame l'instruction primaire? rien qui ne soit faisable sans de trop grands efforts. P'abord et en premier lieu, qu'on l'affranchisse du joug clérical ; tant que le maître d'école sera chantre , bedeau et sacristain de la paroisse 1° il sera incapable de s'acquitter de son devoir universitaire, 2° il sera à la merci de chaque desservant qui exercera sur lui le pouvoir arbitraire qu'il subit lui-même d'ailleurs, 3° il sera méprisé des familles, ce qui rendra ses travaux sans cesse infructueux, 4° enGn il manquera d'un peu de loisir, du temps de songer qu'il est un homme et pas uniquement une machine à besogne.

11 y aura des réclamations violentes : outre qu'on tient à être servi pour rien, on est jaloux de maintenir l'instruction primaire qui émancipe, dans une position abjecte. On criera après le Monde et M. L. Yeuillot que la criminalité augmente dans un pays à proportion des lumières qu'on y répand, doctrine qui résume en une phrase un passé de quinze siècles. Qu'importe ! tout progrès est une œuvre laborieuse.

En second lieu , l'instruction primaire demande qu'on augmente son budget, qu'on la relève dans l'estime des populations rurales devant lesquelles son ipdigence la déshonore. Il ne s'agit nullement d'augmenter le nombre des établissements qu'elle possède, elle en a un plus que suffisant; il ne s'agit pas davantage d'augmenter son personnel, il est trop nombreux. 11 s'agit de fournir d'honneur ce personnel

et ces établissements. Et l'honneur aujourd'hui, particulièrement dans nos campagnes qui manquent du sens délicat que développent les milieux plus civilisés, consiste à posséder un logis convenable, à être vêtu convenablement, à avoir de quoi vivre. Il n'y a pas d'autre moyen que de l'argent pour atteindre ce résultat. Le fils d'un greffier du xvn* siècle ne l'ignorait pas dès cette époque déjà reculée :

L'argent! l'argent! dit-on. Sans loi, tout est stérile, La vertu sans argent est un meuble inutile.

C'est peut-être encore plus vrai maintenant que le jour où écrivait Boileau. Alors la supériorité consistait quelquefois à n'avoir que du talent. Aujourd'hui elle consiste exclusivement à avoir de l'argent ; on a pitié d'un homme qui ne possède que de l'intelligence. Le pauvre garçon ! ce qui est réel. L'or est la noblesse démocratique. 11 y a des gens qui prétendent que la démocratie a les mains sales, qu'envieuse de tout ce , qui la dépasse, elle lui coupe la tète afin de l'abaisser à son niveau, au lieu de s'élever jusqu'à lui, qu'elle est l'aristocratie du crétinisme. Je ne dis pas non, mais elle est la plus forte ; force est de s'incliner devant elle, fût-on l'instruction primaire. L'instruction primaire veut donc de l'argent. Peu lui suffirait, dix millions, par exemple, annuellement. — On ne trouve pas dix millions dans le pas d'un cheval, — sans doute. Mais quand dix millions à trouver ont-ils été un obstacle en France, lorsqu'il s'est agi d'un intérêt aussi considérable ? qu'est-ce, au surplus, que dix millions de plus dans un budget de près de deux milliards ? Il y aurait un moyen de tout concilier, au grand avantage de l'instruction primaire, qui y gagnerait de l'indépendance. Naguère on a offert un prêt <te cent millions à l'agriculture ; eh bien 1 qu'on achète une inscription

de rente de dix millions à l'instruction primaire ; on amortirait la dette contractée à cet eilet, avec le produit de la rétribution scolaire qui décuplera de valeur sans difficulté, le jour où Ton aura fourni à l'instituteur une position honorable, et si Ton tient à ce que l'agriculture progresse on fera plus pour elle, en apprenant à lire au peuple, qu'en lui prêtant directement un milliard. Au surplus, il importe qu'on le sache, le peuple ne saura lire que le jour où l'instituteur primaire aura remplacé le curé dans la commune, pour l'influence.

Enfin, il est un dernier vœu de l'instituteur primaire , le plus ardent peut-être ; il veut obtenir une sécurité légale qui lui fait défaut Celle dont il a joui ces dernières années n'est pas légale ; en un mot, il désire, sinon rentrer sous l'empire de la loi Guizot, être soumis à une législation où les principes posés par cette loi soient sauvegardés, dépendre du ministère de l'instruction publique au lieu du ministère de l'intérieur, du recteur de chaque académie, au lieu du préfet de chaque département, et puis encore des tribunaux au lieu de l'administration.

C'est beaucoup demander, mais il a foi dans la générosité des pouvoirs constitués, et aussi dans l'avenir de sa cause (1).

(1) L'avenir de sa causa réclamerait aurai le rétablissement des écoles normales primaires sur leur ancien pied.

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