‹ De l'enseignement obligatoire; mémoire présenté à l'EmpereurChapitre 33 sur 43 · IMPRIMERIE DE F. DUMOULIN · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE F. DUMOULIN

nue St-Picrre , 20.

LES

HOMMES D'ÉDUCATION

Mgr DUPANLOUP , kvâqub i/orl^ans , Membre do l'Académie française.

Messieurs,

Déjà, dans deux circonstances honorables pour moi, il m'a été donné de vous entretenir de deux volumes publiés par Mgr Dupanloup , Evêque d'Orléans , sur Y Education. L'illustre Prélat vient de terminer sa savante dissertation par la publication d un troisième volume , qui certes ne le cède à ses aînés pour aucune des brillantes qualités qui les distinguent* C'est de cet ouvrage que

je vais avoir l'avantage de vous rendre compte ; mais avant d'aborder ce sujet, permettez-moi de vous rappeler en peu de mots quelques-unes des considérations émises dans mes analyses précédentes (1).

Dans la première partie de sa thèse , le savant écrivain traitait de Y Education en général , avec ses divisions varices ; pour en suivre le détail et la marche , j'ai envisagé V Education sous deux faces principales : 1° Au sortir de la maison paternelle, au moment des premières études, qui ont pour objet les connaissances préliminaires et élémentaires ; 2° à l'époque où Télève , devenu jeûne homme, est arrivé à ce que Ton appelle la haute Education intellectuelle et morale.

Un examen réfléchi des faits montre jusqu'à l'évidence que V Education doit, avant tout, être religieuse. C'est, à la religion &eule, en effet, qu'il

(I) Indépendamment des trois volumes sur l'Education , Mgr d'Orléans a publié, en 1857, un volume intitulé de la haute Education intellectuelle. Ce volume a été également, de ta part de l'auteur de cette loeturo, l'objet d'un rapport détaillé.

appartient de fournir un contrepoids salutaire à l'esprit de scepticisme et d'orgueil qui soulève les âmes contre toute autorité divine et humaine , a cette absence de convictions politiques et morales, triste fruit de nos nombreuses révolutions , à ce désir ardent de bien-être qui est , comme on le sait, la grande maladie de notre époque.

Le dix-septième siècle et ses grands hommes , ses éloquents et saints évêques , ses habiles capitaines , ses écrivains supérieurs, ses mâles caractères dans toutes les carrières ouvertes k l'activité de l'esprit humain, nous attestent que l'Education, à cette époque, était profondément chrétienne.

Après s'être mûrement préoccupé de tout ce qui peut entretenir et développer la vigueur de l'âme et la vigueur du corps , Mgr Dupanloup examinait les avantages et les inconvénients de l'Education privée et de l'Education publique , et il n'hésitait pas à se prononcer en faveur de celle-ci.

Mais cette Education a pour but de préparer les jeunes gens à l'exercice de fonctions sociales va-

riées ; de là résulte la nécessité de diverses Educations : Education industrielle et commerciale , Education libérale et artistique, Education professionnelle , enfin haute Education intellecltielle , s' adressa ni plus directement aux jeunes gens que leur position sociale et leur vocation appellent à occuper les postes les plus élevés dans le commerce, dans les arts, dans l'industrie et dans les fonction* de l'Etal.

Le second volume a pour titre : de Vaulorit ot du respect dans V Education, et ici les considérations présentées par Fauteur semblent acquérir un caractère de plus en plus grave à mesure que les questions à traiter grandissent en étendue et en importance. Et d'abord, considérant la mission sacrée que Dieu a confiée aux pères et aux mères, qui tiennent en quelque sorte entre leurs mains les destinées de l'avenir, puisque cet avenir sera tel que le fera la génération dont l'enfant est membre, il adresse aux chefs de famille de sages et sévères avertissements : «Il faut, dit-il, que le père et la mère se montrent dignes de l'enfant auquel ils ont donné la vie;... la régénération du genre Uumtiin est i\ ce prix ! et ils ne s'en mon-

tient clignes qu'en établissant tout leur système d'Education sur ridée auguste et fondamentale de Dieu... >3

Le père , par stiite du pouvoir que Dieu lui a délégué, est l'instituteur nalurel, régulier de son enfant, et seul il aurait caractère et mission pour accomplir une œuvre si importante à l'enfant , l\ lui-même, à sa famille et à la société tout entière, s^il n'arrivait trop souvent que les fonctions d'une charge , les embarras des affaires , les exigences de la vie domestique lui rendent à peu près impossible l'accomplissement d'une tâche aussi étendue ; de là naît la nécessité des institutions et des collèges, nécessité heureuse d'ailleurs en ce qu'elle met l'enfant en contact avec un certain nombre de camarades, et que le frottement journalier de son caractère avec les leurs, qui s'opère sous la surveillance et la direction intelligente de maîtres zélés , le dispose et le façonne aux habitudes et aux obligations de la vie sociale.

Mais quelque grand, quelque actif que soit le zèle des maîtres , il ne saurait se passer du concours des parenls. Ce serait même un grand malheur que l'enfant vînt à se persuader que ses

parents n'ont que de l'indifférence pour ce qui concerne son amélioration el ses progrès. L'opinion où il serait qu'il est ainsi délaissé, aurait pour suite presque infaillible de l'amener, dans son découragement , à s'abandonner lui-même, et il serait dès-lors sur le chemin de sa perte. Ces réflexions sont vraies, surtout pour l'époque oii le jeune homme se voit sur le point de terminer son Education et d'entrer dans le monde ; il n'y a souvent alors que la voix du père ou le regard d une mère qui puisse le détourner des pentes fatales qui semblent attirer ses pas.

Dans un autre chapitre, l'illustre écrivain sondant, si je puis parler ainsi, les détails les plus profonds de la haute Education intellectuelle, expose le but, les moyens et la direction des diverses études qui constituent une Education complète et atteignent ce grand résultat déjà signalé par lui : ce assurer au pays les éléments de sa prospérité morale et intellectuelle, en lui donnant des hommes élevés. »

Après avoir ainsi longuement détaillé ce qui a trait à l'Education de l'enfant et du jeune homme, Mgr Dupanloup en vient a parler des maîtres

qui sont investis de la mission de former des «âmes propres a honorer le Créateur et à servir la société, et c'est là l'objet capital du nouveau livre qui nous occupe aujourd'hui. Ici , comme dans les volumes précédents , on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, ou de Tardent amour de l'illustre Prélat pour la jeunesse dont les intérêts éveillent à un si haut point sa paternelle et sainte sollicitude, ou de l'expérience consommée qu'il déploie en parlant d'un art , ara artium , qu'il a exercé lui-même avec tant de supériorité et de fruits.

Ce tome qui roule sur les hommes d'Education est à lui seul un ouvrage complet; — le Supérieur, — les Maîtres, — la nature humaine dans l'enfant et les difficultés radicales de son Education , — les grands moyens d'action que les instituteurs de la jeunesse ont en leur pouvoir : tels sont les objets importants traités successivement dans les quatre livres dont se compose ce volume.

Voyons d'abord la peinture que fait l'auteur des attributions du Supérieur et des laborieux devoirs de sa charge (1).

(1) Ce terme de Supérieur s'applique à tout homme qui, dans une maison d'Education, est à la télé du mouvement

ce Le Supérieur, dans une maison d'Education, n'a pas seulement une fraction plus ou moins grande de l'autorité , il a l'autorité tout entière, il est l'autorité même. Il doit donner Yimpulsion à tout et tout soutenir. — Chacun de ses collaborateurs n'est chargé spécialement que de tel ou tel détail : quant à lui, il répond à la fois de tous les détails et de l'ensemble : c'est la cheville ouvrière , c'est la clef de la voûte. Sa tâche n'est jamais finie , et à chaque instant , sa maison occupe sa pensée ; jamais il ne peut être sans préoccupation : c'est de lui que tout relève , c'est sur lui que pèsent toutes les sollicitudes, c'est à lui qu'appartient la surveillance de tous les besoins, le contrôle de tous les services , la responsabilité de tout : en un mot, c'est à lui que s'appliquent dans la plus complète vérité ces paroles , par lesquelles le poète définissait si bien autrefois les soins dévoués, l'action souveraine et la charge de l'autorité :

/n te domus inclina (a recumbit. Virgile.

Rien ne remplace cette vigilance, cette direction

général , quelle que soit d'ailleurs son appellation officielle, Directeur, Gouverneur, Proviseur ou Principal.

Î3 suprême et universelle , cet œil ouvert sur tout, cette main qui imprime le mouvement à tout , en m mot, cet esprit qui inspire tout, cette âme qui vivifie tout ; et telle est l'importance de son rôle dans une maison d'Education, qu'on peut dire en général : tel Supérieur, telle maison (pag. 2.) »

Dans une succession de paragraphes qui n'oc* cupent pas moins de cent pages du liyre, Mgr Dupanloup indique à l'homme qui a été placé par la Providence à la têle d'une maison d'Education les moyens de bien choisir et de former des collaborateurs dont les constants efforts secondent les siens, puis il établit. la nécessité où est ce chef de s'entourer de conseils éclairés qui lui facilitent sa marche dans la route ardue qu'il parcourt; il fait comprendre l'importance de réglementa spéciaux bien détaillés et bien précis, traçant à chacun les devoirs et les attributions de sa charge, et enfin récapitule toutes les qualités dont le concours est nécessaire pour que lç Supérieur soit ce qu'il doit être , un homme d'action en même temps qu'un hQimqp d'ordre et d'autorité.

Placé sur un dos sièges épiscopaux les plus

glorieux de France, le savant observateur semble s'adresser plus spécialement aux instituteurs ecclésiastiques , mais ainsi que nous avons déjà eu occasion de le remarquer, la charge de renseignement constituant un véritable sacerdoce, il y a entre les devoirs des instituteurs, tant ecclésiastiques que laïques, une similitude presque complète, et Ton peut dire que lors même que le Prélat s'adresse plus particulièrement aux professeurs qui sont revêtus du caractère sacerdotal, ses enseignements ne laissent pas de fournir aux instituteurs laïques eux-mêmes une source féconde d'importantes méditations et d'observations pratiques. Par exemple , lorsque Fauteur du livre de V Education exhorte les Supérieurs à ne pas affecter la domination envers leurs subordonnés, mais à être, d'après la parole de l'Écriture, au milieu d'eux comme Fun deux, est-il un sçpl chef d'institution, quel que soit son titre ou l'importance de son établissement, qui ne regarde la leçon comme s'adressant à lui-même ?

« Un vrai et bon Supérieur, lisons-nous à la page 36, ne s'applique pas à faire sentir toujours l'autorité. .. Il voit au contraire dans ses collabo-

rateurs, des amis que le boa Dieu lui a associés, des frères généreux qui sont venus consacrer à son œuvre leur talent , leur dévouement, leurs plus belles années, et les prémices de leur jeunesse. Il voit en eux des hommes avec qui les rapports peuvent être doux, agréables , des hommes de mérite , distingués, aimables 9 dont la société peut être pour lui un charme , et avec lesquels il est heureux d'avoir à vivre. Ainsi s'établissent entre le Supérieur et ses collaborateurs des rapports pleins d'aisance et de cordialité, fondés sur une estime et une affection mutuelles ; et il y a de la sorte pour tous, au milieu de celte vie laborieuse, une vraie douceur, qui fait qu'on se plaît dans une maison, et qui assure au Supérieur une autorité d'autant plus grande qu'elle est plus spontanément et plus complètement acceptée. »

Et plus loin il s'exprime ainsi : « Tel doit être un Supérieur. Toutefois, comme le disait Fénelon, son action ne doit avoir rien d'impétueux, rien de précipité : toujours calme et doux, libre et tranquille, toujours prêt à écouter les autres et à profiter de leurs conseils , mais prompt et rapide dans l'exécution ; actif, prévoyant, attentif aux

besoins les plus éloignés, arrangeant toutes choses à propos , ne s'embarrassant de rien et n'embarrassant personne ; excusant les fautes , réparant les mécomptes , prévenant les difficultés ; s' appliquant à donner ses ordres dans les termes les plus simples et les plus précis ; ne demandant jamais rien de trop aux autres ; inspirant partout la liberté, le zèle, la confiance ; voilà comment agit un bon Supérieur. Il donne à tous l'exemple de l'activité et du travail; il demande beaucoup, mais il fait encore plus lui-même qu'il n'exige des autres. Infatigable à la besogne , on le voit partout , aux récréations , aux classes , à Tétude , à l'infirmerie , rendant par sa présence chacun pjus appliqué : c'est lui qui travaille le plus et qui se repose le moins : son repos est souvent interrompu par les avis qu'il reçoit à toutes les heures, ou par ses propres sollicitudes, ou par la fréquente visite de toutes les parties de la maison, qu'il ne fait jamais deux fois de suite aux mêmes heures, pour tenir en éveil la vigilance de tous : la nuit même sa sollicitude ne l'abandonne pas , et les soins de la surveillance viennent encore troubler parfois son sommeil, — • Il sait que ce n'est pas pour lui-même que Dieu Ta fait Supérieur, mais

pour les autres ; qu'il appartient à sa maison, et tout entier ; que c'est à elle qu'il doit tout son temps, ses soins, son affection, et qu'il n'est digne enfin d'être Supérieur qu'autant qu'il s'oublie luimême pour se donner à tous. » ( Page 107.)

Ces devoirs ainsi accomplis jour par jour, heure par heure , sont sans doute pénibles k la nature , mais nous le répétons : la carrière de l'enseignement est une carrière de fatigue et de sacrifice; ceux qui l'embrassent doivent être constamment prêts à lui consacrer tout ce qu'ils ont de force, détalent, dévie; et laïques ou ecclésiastiques , tous doivent également incliner leurs fronts sous la suprême loi du dévouement.

Mgr. d'Orléans insiste avec une haute raison sur un point sans lequel les plus beaux talents demeureraient stériles et sans effet : je veux dire la nécessité de l'exemple ! Il ne suffit pas qu'un chef de maison d'Education se soit acquis une belle réputation d'éloquence , d'habileté , de science, il faut qu'il commence par pratiquer lui-même ce qu'il veut voir pratiquer . par ceux cjui l'entourent.

Celte vérité reçoit surtout une application frappante dans ce qui touche au zèle religieux et à la piété, ce Un Supérieur, dit le Prélat, ne saurait trop se persuader que le meilleur moyen de bien faire marcher sa maison , c'est d'entretenir et de développer dans les maîtres la piété et le vrai zèle, dont la piété est le fond. C'est là le principe intérieur de vie sans lequel tout languit et périt dans une maison d'Education. Aucune discipline n'est possible et ne suffira à contenir et surtout à élever des enfants, si elle n'est aidée auprès d eux par la conscience et la piété. La piété est le pondus divinum qui maintient les enfants contre la légèreté de leur âge et les orages des passions naissantes , comme le lest maintient l'équilibre d'un navire en haute mer. Or, le bon sens dit que les enfants n auront de piété qu'autant que les maîtres seront eux-mêmes très-pieux (p. 79). »

Le livre deuxième, lequel a pour objet spécial les devoirs des maîtres qui , sous l'autorité du Supérieur , concourent activement à l'œuvre de l'Education, donne l'idée la plus haute et la plus vraie de l'importance et de la grandeur de leur rôle.

Le mot maitref selon le judicieux Ecrivain, n est pas un mot enveloppant l'idée odieuse de quelque dur et tyrannique empire , mais l'idée grande et respectable des devoirs les plus élevés, ce Ces droits et ces devoirs, dit-il , nous voulons qu'ils résident, quoique à des degrés divers, dans tous ceux qui participent à l'institution de la jeunesse. Nous entendons, nous voulons, pour tous ceux qui ont cet honneur , qu'ils prennent tous part, qu'ils travaillent tous à ce qu'il y a de plus élevé et de plus important dans l'œuvre de l'Education, à savoir les vertus morales et religieuses, la formation du cœur , de la conscience et du caractère, les hautes convenances sociales, les mœurs, les sentiments, la connaissance du monde, la science de la vie : nous voulons qu'ils réalisent ainsi, dans sa haute et grande acception, ce nom de maîtres qui leur est conservé encore, et qui doit l'être ; nous les voulons, en un mot, investis de celte grande fonction, si bien nommée magisterium, qui s'exerce par le plus noble empire, par la plus auguste autorité, par la plus haute intelligence des besoins de l'Education humaine , ainsi que des droits et des devoirs de tous ceiïx qui s'y dévouent — Voilà ce que sont à nos yeux les

maîtres dans une maison d'Education. — Mais des hommes qui comprennent ainsi leur mission, qui la respectent eux-mêmes et savent la faire respecter par les enfants , qui commandent, qui gouvernent tout à la fois avec l'autorité qui s'impose et le dévouaient qui se sacrifie, des hommes qui s'emparent ainsi de l'enfant , qui cultivent toutes ses facultés , qui élèvent toul son être , toute sa vie, nous pensons que de tels hommes sont à bon droit nommés les maîtres de l'enfance, et que ce nom dans les langues humaines mérite de prendre place à côté de tous ceux qui demeurent à jamais grands et sacrés dans le respect des hommes,. (page 173).

Certes, il s'est acquis d'incontestables droits à la reconnaissance des hommes voués, par état, à la pénible mission de former le cœur et l'esprit de la jeunesse, le Prélat qui fait entendre des paroles si propres à les encourager et à les raffermir au milieu des épreuves qui les affligent, et pourquoi ne le dirions-nous pas, au milieu des ingratitudes qui viennent si souvent les contrister !

La seconde partie du volume où l'auteur expose, avec cette sûreté de coup-d'œii qui est un privilège de sa haute intelligence, et avec une lucidité qui ne laisse rien à désirer, tous les détails se rattachant à l'organisation intérieure d'une maison d'Education , sera lue avec intérêt par tous, mais surtout par les hommes spéciaux. On y trouve beaucoup d'observations techniques qui ne sauraient entrer dans une rapide analyse et qui veulent être étudiées dans le livre luimême.

Nous devons aussi nous borner à mentionner le chapitre si digne d'attention que le pieux Evêque a consacré aux saintes et délicates fonctions du Confesseur, et dans lequel, touchant aux mystères les plus intimes du cœur humain, il indique, avec un tact parfait, toutes les précautions a garder pour faire de l'âme de l'enfant une âme sincèrement et sérieusement chrétienne, en éloignant d'elle tout danger d'hypocrisie.

La même onction, la même éloquence caractérisent le chapitre où le savant Prélat fait sentir la nécessité rigoureuse pour les hommes d'Educa-

tion qui veulent assurer le succès de leur œuvre , de se fortifier continuellement par le recueillement et la prière , et d'être des hommes de vie intérieure en même temps que des hommes d'action.

Le livre troisième, qui traite de la nature de l'enfant et des défauts qu'elle cache dans ses replis les plus intimes , révèle au plus haut degré le talent du profond penseur et la science du moraliste consommé.

Quelle sagacité , quelle force et quelle sûreté de vue dans l'examen approfondi de celte nature mobile, diverse, capricieuse, et parfois non moins redoutable dan? les germes des mauvais penchants encore cachés, qu'aimable dans l'épanouissement des qualités les plus heureuses ! Comme l'observateur la suit pas à pas dans ses développements! Avec quel soin il étudie et signale les indices qui annoncent la naissance et le progrès soit des inclinations perverses , soit des inclinations heureuses , en indiquant les moyens de couper court aux unes et de fortifier les autres ! Son regard perçant sonde tout, pénètre tout, mais

hélas ! trop souvent il trouve le mal à côté du bien, ce Dieu , dit-il , a semé dans ces enfants le bon grain en abondance , d'abord par les bonnes inclinations qu il leur a données, puis par le baptême et les autres sacrements, et par toutes les premières grâces d'une bonne Education. Il n'y a pas de nature si stérile ou si disgraciée qu'elle paraisse, qui n'ait son riche fonds de qualités précieuses, que l'Education doit cultiver et développer; mais aussi, dans toute nature d'enfant, sans en excepter les plus heureuses, il y a, à côté des bonnes qualités , toute cette famille pullulante de défauts sans nombre , tous ces germes vicieux qui sont , selon la parabole évangélique , l'ivraie dans le bon grain : l'ennemi est venu, pendant une nuit fatale , et au milieu de la bonne semence, il a jeté la mauvaise, et s'est retiré : supersemhuwit zizania, et abiit (page 372 )• »

On le voit, rien n'est dissimulé dans cette peinture. De même que l'habile chirurgien, après avoir mis à découvert le mal qui se cache, s'empresse de l'extirper avant qu'il ait étendu ses ravages, ainsi l'auteur dévoile franchement les plaies que la

chute originelle a laissées dans notre nature. Mais après nous avoir attristes par ces affligeantes révélations , il trouve aussitôt la parole qui console : ce Quels que soient les germes mauvais cachés dans une âme d'enfant, grâce h Dieu, ils ne rendent jamais impossible son Education. Il est écrit que Dien a fait les hommes guérissables : sanabUes fecit. L'Education , une Education chrétienne, est singulièrement puissante, et a fait souvent des merveilles : c'est même la gloire, le triomphe de l'Education, d'être aux prises avec une nature difficile , de la vaincre , de la corriger , de la transformer. — Mais à celte œuvre capitale il faut mettre la main de bonne heure : autrement elle est bientôt compromise, pour ne pas dire impossible. — Dans l'enfance, dans la jeunesse, les défauts n'ont pas encore jeté des racines profondes , ni pris de grands accroissements. Tout est tendre et faible encore. Plus tard l'habitude sera venue, et l'habitude devient bientôt une seconde nature , dont les résistances sont terribles (page 375). »

Après avoir dépeint les défauts soit positifs,

soit négatifs qui se rangea t, selon leur nature, en trois classes ; les défauts physiques ou extérieurs, les défauts intellectuels et les défauts moraux, Tau* teur les étudie dans leurs principes et dans leurs causes, il les suit dans leurs détours et indique les moyens d'en triompher d'une manière définitive. Mais je craindrais, en abrégeant des observations d'un ordre aussi élevé, de les altérer et de leur faire perdre de leur force ; c'est la parole du maître que recommandent à la fois et le caractère auguste dont il est revêtu et sa rare expérience, qu'il importe d'entendre et de méditer ; c'est à la lueur directe et immédiate du flambeau dont il éclaire les replis de la nature humaine qu'il faut marcher.

Me voici arrivé au quatrième et dernier livre du volume dont vous m'avez chargé de rendre compte. Ce livre, ainsi que je l'ai dit , indique les moyens d'action dont dispose l'instituteur de la jeunesse pour obtenir la plus grande somme de résultats possibles : la parole, les notes, la lecture spirituelle, les entretiens, les retraites, les avis, les jeux, tout ce qui, en un mot, avec la série des études habituelles, remplit les heures

de l'enfant et peut influer sur son caractère, forme le sujet des observations de l'auteur, lequel suit ainsi pas à pas relève, objet de ses constantes sollicitudes, afin d'enlever à l'esprit du mal toute possibilité d'insinuer son venin dans des âmes si tendres et si impressionnables !

Est-il besoin de répéter encore une fois que cbacun de ces chapitres est traité avec un soin et un développement pratique où se reconnaissent toujours la justesse, la sagacité, la pénétration du maître le plus expérimenté ! Nous ferons mieux que d'exprimer des éloges qui n'apprendraient rien de nouveau, nous allons dans une dernière citation montrer le Prélat lui-même au milieu des enfants si^ chers à son cœur et qui répondaient par une affectueuse confiance à sa tendresse paternelle. Cette page est vraiment saisissante, on ne saurait la lire sans être attendri,

« Dans mes souvenirs de Supérieur, ditil, p. 531, cest la lecture spirituelle qui occupe la plus haute place; cette heure était mon heure par excellence : c'est laque j'aiaimé, que j'ai béni, que j'ai élevé, que

j'ai nourri tant d'enfants dont les noms me seront toujours chers. — Là où je leur ai donné tant de témoignages d'un amour et d'un dévouement que nul dévouement, nul amour dans ma vie n'a égalé ; la oh nous ne faisions sensiblement tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme ; oit nous sentions avec douceur que nous nous aimions les uns les autres ; oii toutes les peines s'effaçaient, tous les nuages se dissipaient ; là oii la sérénité revenait ; là oîi mon âme leur a donné tant d'avis consolants, et aussi tant d'avis terribles; et pendant ce temps je voyais ces deux cents jeunes regards fixés sur moi, tous ces jeunes enfants suspendus à ma parole, et immobiles; tous les sentiments qui m'agitaient, paraissant tour à tour sur leur visage naïf à mesure que je les exprimais, et pénétrant leur âme. — C'est-là qu'une fois, pendant six semaines, je leur ai parlé de la grandeur et de la beauté de leurs études, de leur haute Education littéraire et de cette grande chose qui se nomme les Humanités ; et ils in écoutaient avec une telle avidité, avec une telle joie, une telle ardeur, que les rhétoriciens , les secondes, les troisièmes, prenant des notes pendant que je parlais et à mon insu, toute lq maison se disputait ces notes , les plus

jeunes enfants voulaient les avoir, le feu sacré était partout ; enfin, je les ai voulues moi-même, et elles sont devenues le premier volume de la haute Education intellectuelle que j'ai publié. — C'est là que, une autre fois, pendant trois semai nés, je leur parlai sur la littérature et la poésie romantique, et les décidai à faire en pleine cour un grand feu de joie de tous les livres et cahiers qui ressentaient de près ou de loin le mauvais romantisme, et à ne plus aimer et cultiver avec respect que le vrai, le grand, le beau classique ! — C'est encore à la lecture spirituelle que, pendant un mois , chaque soir , je leur apprenais à étudier chrétiennement Virgile , et leur faisais voir de près et admirer le christianisme du Télémaque! — C'est là enfin où je leur parlais, comme j'ai déjà eu occasion de le dire , de leurs défauts, et oii j'eus l'ineffable consolation de voir ces enfants s'intéresser à ce que je leur disais de plus vif et de plus dur contre eux , et s'y intéresser aux dépens de leur amour-propre, de leur vanité, do leur orgueil , de leur mollesse, et de toutes leurs passions attaquées, et m'écrire, à la suite de ces entretiens, des lettres d'une affection, d'une franchise, d'un courage contre eux-mêmes que je no

pouvais m'empêcher d'admirer. — Je serais infini, si je me laissais aller ici a la douceur de tous mes

souvenirs...!. »

Jo me résume . Messieurs :

L'ouvrage de VEducation n'offre pas seulement l'avantage d'être, pour les hommes voués à renseignement, une mine féconde d'instructions précieuses, Fauteur discute et résout toutes les questions qui se rattachent à sa thèse avec une énergie de pensées , un bonheur d'expressions et une vivacité de coloris qui frappent l'esprit et saisissent l'imagination. L'âme du lecteur reste comme captive sous ce charme, et elle s'étonne de voir un livre, didactique par sa nature, exciter si souvent ses plus douces émotions et remuer son intérêt aussi vivement que le ferait l'histoire la

plus touchante.

Jusqu'ici des écrivains, sans doute ingénieux et diserts, avaient maintes fois traité ce sujet important , mais par parties détachées et le plus souvent d'une manière abstraite ; il nous manquait un livre qui fût pratique avant tout , qui,

sans négliger les hautes considérations intellectuelles et morales, pût guider les Maîtres de l'Education dans les détails si multipliés de leur tâche épineuse ; un livre qui résolût toutes les difficultés capables d'entraver leurs pas et fit briller une lumière vive et féconde sur les obscurités d'un sujet aussi complexe ; voila l'inappréciable bienfait que nous devons à Mgr d'Orléans. Le volume dont nous avons essayé de rendre compte unit a une grande hauteur de vues, des observations et des préceptes d'une application usuelle , et l'instituteur est assuré d'y trouver un guide consciencieux et fidèle.

L'illustre Prélat qui, dans une circonstance récente et solennelle , vient de recueillir de si éclatants témoignages de respectueuse sympathie , et dont le nom retentit avec tant d'éclat dans tout le monde chrétien, a ajouté un glorieux fleuron à sa couronne de Pontife , en publiant un traité où l'on respire pour ainsi dire, à chaque page , l'air pur de la sagesse et de la vertu, et qui a été inspiré par un zèle ardent pour l'amélioration intellectuelle et morale des jeunes générations qui sont l'espérance de la patrie.

On se sent l'esprit et le cœur assainis en lisant un tel livre, et Ton ne saurait mieux en caractériser le mérite, qu'en lui appliquant ces mots que l'antiquité avait inscrits sur le frontispice de sa plus célèbre bibliothèque : Remèdes pour Fâme.

Charles LACROIX,

Chef d'Institution ( Lyon).

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