‹ De l'enseignement obligatoire; mémoire présenté à l'EmpereurChapitre 38 sur 43 · SENAT · texte numérisé non relu

SENAT

Séance du Jeudi 7 Mai 1863

PRESIDENCE BE S. IXC. Ll MEIIEft MtSIBENT TMHOM

M. le baron LàcaosSB, huitième rapporteur. (N* 427.) — Messieurs les Sénateurs, le sieur Falconetti adresse au Sénat une pétition par laquelle il demande que l'enseignement moral soit séparé de l'enseignement religieux dans les écoles primaires, et que celui-ci soit déclaré purement facultatif.

Déjà, pendant la session de 1862, une pétition semblable avait été adressée au Sénat par le sieur Falconetti ; mais il la retirait quelque temps après, en exprimant son regret de V avoir présentée,

La Commission ne peut que regretter que le pétitionnaire n'ai

pas cru devoir persévérer dans sa louable pensée d'abstention ; elle a jugé qu'elle ne pouvait que vous proposer de passer h l'ordre du jour sur la pétition du sieur Falconetti.

H. le marquis db Boisst. Le pétitionnaire est-il Français?

M. le rapporteur. Il est né en Corse; il a été fonctionnaire...

(L'ordre du jour est prononcé.)

M. le Sénateur rapporteur regrette que je n'aie pas persévéré dans ma louable pensée d'abstention. Pourquoi? C'est ce qu'il n'a pas daigné me dire. Il est probable que, si ma pétition avait été présentée par une main plus habile , il se serait donné la peine de la réfuter. Il aurait au moins motivé son blâme. Il est probable aussi que, dans ce cas, il m'aurait convaincu. Mais pourquoi se donner tant de mal pour si peu de chose?

Quoi qu'il en soit, je ne me donne pas pour battu. Ne pouvant plus en appeler à la sagesse du Sénat, j'en appelle au bon sens public. Je crois ma cause trop bonne pour l'abandonner. Je regrette, il est vrai, de n'avoir pas une plume plus exercée à mettre à son service : la meilleure des causes perd toujours à être mal défendue. Mais qui sait? d'autres plus autorisés que moi l'épouseront peut-être. Et si tant il est que je sois seul de mon avis, si la diffusion des lumières est un danger et la vulgarisation de la sagesse un péril ; si les vérités morales ne peuvent être enseignées aux masses que sous une forme religieuse, si la superstition et la démonologie sont nécessaires au bonheur du genre humain, s'il faut absolument que les instituteurs soient les instruments involontaires des évêques, si, en un mot, j'ai réellement tort de demander des modifications dans le système actuel de l'ensei-

gnement moral et religieux... eh bien! il oie restera encore la satisfaction d'avoir fait tout ce qui dépendait de moi pour le triomphe d'une idée que je croyais bonne et juste, la conscience d'un devoir accompli.

Et d'abord, qu'il me soit permis de dire que mon dévouement à l'Empire n'est pas suspect. J'aime l'Empire parce qu'il est le (ils légitime, l'incarnation vivante de 89, et, par conséquent, le défenseur naturel des principes immortels de cette date unique dans l'histoire des nations; je l'aime parce qu'il a sauvé deux fois la France de l'abîme où elle était tombée, et je l'aime peut-être encore parce que je suis d'un pays (la Corse) où le dévouement vit autant que l'homme, et que le nom de Napoléon est un des premiers mots qu'ait bégayés mon enfance. Mais c'est précisément parce que j'aime l'Empire et que j'ai foi en sa mission providentielle que je voudrais le voir marcher résolument dans la voie du progrès, la seule qui soit réellement d'accord avec son origine, la seule qui puisse le conduire sûrement à l'apogée de la gloire.

Or, laisser exclusivement au clergé la direction morale des masses, c'est suivre les traces des régimes déchus, c'est entraver la marche de l'humanité vers un avenir meilleur, c'est amoindir l'importance de la France, qui est, après tout, la plus éclairée, la plus vaillante et la plus généreuse des nations, le flambeau vers lequel sont tournés tous les yeux de l'univers, le cauchemar des tyrans et l'espoir des opprimés. Elle est destinée à entraîner les autres pays dans le courant de ses idées progressives ; et méconnaître le rôle qu'elle est appelée à jouer dans le monde, ce serait pour l'Empire surtout méconnaître ses destinés.

Autres temps, autres mœurs. Si Glovis, Pépin le Bref et Hugues Gapet ont réussi à fonder des dynasties séculaires avec l'appui du clergé, c'est que les peuples d'alors étaient ignorants ou superstitieux, c'est que les idées ne pouvaient guère se propager et, comme aujourd'hui, faire rapidement le tour du monde, c'est que

ne pouvant pas conduire les gens par la raison, on les conduisait par les subterfuges et par la peur. Mais qu'est-il arrivé ? Que princes et clergé s'entendant ensemble pour exploiter la crédulité publique, on finissait par faire des hommes autant de choses qu'on attachait au sol, et le peuple gaulois, qui avait été presque libre, devint ainsi la propriété de quelques milliers de seigneurs et de moines pendant une longue période de siècles, et la royauté elle-même n'était le plus souvent qu'un fief du saint-siége.

Depuis le commencement du monde jusqu'à nos joun*, depuis le Thibet jusqu'aux Alpes, c'est toujours la même histoire qui se reproduit. Tant qu'il n'a pas la force d'imposer sa volonté, tant qu'il est obligé de se renfermer dans le cercle de ses attributions sacerdotales, le clergé prêche la paix et la concorde, la justice et la charité ; sitôt qu'il prend le dessus, il devient despotique, oppresseur. Or, de tous les despotismes, le plus écrasant est celui qui pèse sur l'àme.

Il suffit de jeter les yeux sur l'histoire pour voir que dans tous les pays où les prêtres ont fait la loi aux hommes, il y a eu ignorance et misère. Cela est, du reste, assez facile à comprendre. La révélation est la vérité même, la lumière divine, et n'admet aucune espèce de discussion ; la science et la raison n'y ont que faire. Personne ne contestera que l'Église romaine, par exemple, a toujours regardé les découvertes modernes comme des œuvres diaboliques. Si elle ne les a pas étouffées, ce n'est pas de sa faute.

Voyez les Musulmans : ce sont pourtant des hommes qui ne manquent pas de dons naturels. Avec des instilutions supérieures, ils ne le céderaient en rien aux Européens; mais parce qu'ils sont intolérants, parce qu'ils sont gouvernés par le fanatisme religieux, leur civilisation est de beaucoup inférieure à la nôtre. Le peuple gémit dans la plus hideuse des servitudes : tout pour les uns, rien pour les autres.

Prises en bloc, toutes les religions se ressemblent; je ne saurais mieux exprimer ma pensée qu'en les comparant à une quantité de rivières prenant leur source à un lac commun : c'est la même eau qui coule dans chacune d'elles, et, à son point de départ, elle est dans toute sa pureté. Bue à sa source, elle purifie le cœur, fortifie l'&me et rapproche l'homme de son Créateur ; mais plus elle s'éloigne et plus elle se corrompt. Elle prend le goût et la couleur de la terre qu'elle baigne, et, avant d'arriver à la mer, elle est presque toujours malsaine.

Il en est de même des religions, elles se gâtent en passant par la main des hommes.

Pour qu'une religion, quelle qu'elle soit, produise les fruits qu'on devrait en attendre, pour que les âmes s'élèvent jusqu'à Dieu, il faut que ses ministres soient complètement étrangers aux choses de ce monde. Il faut que ceux qui ont pour mission de nous indiquer le chemin du paradis commencent par le suivre eux-mêmes. Il faut qu'ils donnent l'exemple de la foi et de la charité, de la vertu et du désintéressement, et que, complètement détachés des choses de la terre, ils tournent plus souvent leurs regards vers le ciel. Tant qu'il sera permis au clergé de mêler la politique et la spéculation & l'enseignement de la morale et de la religion ; tant qu'il pourra vendre ses prières et tirer profit de ses conseils, ouvrir et fermer à volonté les portes du paradis, il est évident qu'au lieu de répandre la lumière, il s'efforcera de l'étouffer ; au lieu d'apprendre aux hommes à s'estimer et à s'aider mutuellement, il traitera d'impies et de pervers tous ceux qui n'obtempèrent pas à ses ordres.

Ne le voyons-nous pas s'opposer tous les jours à ce qui est progrès et civilisation ? Sans parler de ce qui se passe en Espagne et en Italie, où il opprime les faibles et excommunie les forts, n'a-t-il pas la prétention de mener aussi le gouvernement de l'Empereur ? Et si ses efforts sont souvent impuissants, toujours

est-il qu'il ne se fait pas scrupule de lui susciter, quand il le peut, une foule d'embarras.

Il ne faut pas se le dissimuler! un clergé, quel qu'il soit, est avant tout un parti, et un parti discipliné et arrogant. La papauté, qui a toujours ambitionné la domination universelle, n'a jamais rien négligé pour façonner les sens.

Grégoire VII, en exigeant de tout le clergé le serment de foi et l'hommage lige pour lui seul et malgré tout autre serment prêté aux princes, disait : « La suprématie et les droits de saint Pierre » sont supérieurs à la suprématie de toute créature humaine. » Autant l'or est au-dessus du plomb, autant la dignité épiscopale » est au-dessus de la dignité royale. Le pape est l'évoque unis verset, il est indubitablement saint et ne se trompe jamais. A » lui appartient de Cure de nouvelles lois. Nul ne peut infirmer » ses décrets et il peut abroger ceux de tous. Aucune créature » humaine n'a puissance de le juger. Son nom est le nom unique » dans le monde. Lui seul peut revêtir les insignes de l'empire ; » tous les princes doivent baiser ses pieds. Lui seul destitue les » empereurs, etc., etc. »

Or, ce langage est celui de tous les papes depuis le premier jusqu'au dernier. Les institutions modernes leur font peur. Le Gode civil, par exemple, est quelque chose d'abominable. Us se garderaient bien de l'introduire dans leurs États, et , s'ils le pouvaient, ils le feraient disparaître de la surface du globe.

Pour bien faire, il faudrait brûler nos lois , fermer l'Observatoire, le Muséum d'histoire naturelle, les Facultés de droit et de médecine ; abdiquer tout sentiment d'indépendance ; tuer la pensée, et s'en remettre entièrement à la sagesse de l'Église. Soumission aveugle et obéissance absolue , voilà en deux mots ce que l'Église a toujours prêché.

Elle a fait la loi à tout le monde, aux peuples comme aux rois, et, quand ceux-ci ont voulu lui résister, ils s'en sont presque tou-

jours mal trouvés. Napoléon lui-même fui obHgé de se soumettre à une partie de ses exigences.

Quoi d'étonnant ? Ne vivons-nous pas depuis dix siècles sous e poids de sa domination? N'a -t- elle pas fait notre éducation morale et politique ? L'homme n'est, après tout, que ce que son éducation l'a fait. Les gouvernements, quelque éclairés, quelque bien intentionnés qu'ils soient, sont bien forcés de compter avec les préjugés populaires. Détruire une erreur quand elle est bien enracinée dans les mœurs d'une nation n'est pas chose facile. Toucher aux prérogatives du clergé, c'est, pour une infinité de gens, une monstruosité.

C'est que l'Église n'y va pas de main morte. Elle vous dit parfaitement que sa domination doit être absolue, et qu'il faut s'y plier sous peine de la damnation. De manière que ou l'on est croyant ou on ne l'est pas. Si vous croyez à tout ce qu'enseigne l'Église, vous devez aller souvent à confesse, ne rien cacher à votre confesseur, et vous conformer rigoureusement h toutes ses prescriptions. Vous devez voter pour le .candidat de l'évêque; donner votre argent pour faire l'aumône au pape, laisser votre bien à l'Église ou aux communautés religieuses ; faire dire des messes , etc. Si, au contraire, vous vous permettez d'élever le moindre doute, si vous vous montrez indocile, vous êtes un hérétique, un possédé de Salan, une peste dans la société, et les vrais croyants doivent, sinon vous tomber sus et en faire justice comme au temps des Albigeois et de la réforme, tout au moins vous laisser de côté et éviter d'avoir aucun contact avec vous. Aussi est-on généralement porté parmi les catholiques à confondre l'Église avec la religion, le prêtre avec Dieu, et à croire que dévotion est synonyme d'honnêteté et de pureté de cœur. Celui qui fréquente les sacrements est censé posséder toutes les qualités possibles et imaginables ; les autres sont des tisons d'enfer.

Évidemment il vaut mieux être dévot qu'athée ; la piété par

elle-même est une excellente chose ; heureux les hommes véritablement pieux ! Mais pourquoi faut-il que, joints à la piété, il y ait toujours un peu de superstition et de fanatisme? Pourquoi faut-il que, par exemple, la plupart de ceux qui croient sincèrement à tout ce qu'enseigne la religion catholique soient les esclavesd'une politique étrangère! Pourquoi cet esprit d'intolérance, cette

. haine et ce mépris pour tous ceux qui ne pensent pas comme nous ? Est-ce leur faute s'ils sont dans l'erreur ? Et d'abord n'y a-t-il pas des gens très-pieux dans toutes les religions? Quel est celui qui peut affirmer qu'il est tout à fait dans le vrai et que les

. autres se trompent? Pourquoi cette prétention exorbitante de vouloir que tout aille au gré du pontife suprême de sa religion ? Pourquoi tant de vénération pour la Usure et si peu pour le sceptre impérial ?

Plus on lit et relit le catéchisme, et plus on trouve que tout ce qui n'émane pas de l'Église ne mérite aucunement l'attention des fidèles. Y a-t-il un seul mot qui parie du respect qu'on doit aux lois et à son souverain? Il me semble pourtant que l'Empereur a droit à notre respect et à notre dévouement tout aussi bien que le pape. Est-ce le pape qui veille aux destinées de la France? Est-ce lui qui nous assure la paix, la justice et la liberté? Franchement, on dirait qu'il n'y a personne au monde qui mérite l'eslime publique, excepté les prêtres. D'honneur, de probité, de dignité personnelle, en est-il seulement question ? Et la patrie, et la famille, et les besoins du cœur, est-ce qu'il en parle?

Chose étonnante ! tout le monde parle d'amour, de foi et de liberté, tout le monde veut aimer, penser et agir librement, et personne ne songe que dans-tout pays où l'éducation est dans les mains des prêtres, il ne peut y avoir qu'une foi très-faible, une

liberté mutilée et des amours plus ou moins malsains. Si tous ceux qui demandent journellement la liberté commençaient par demander la proclamation des vérités universelles et l'ensei-

gnement de ces vérités è tous les Français sans distinction de culte ou de condition ; s'ils engageaient ouvertement l'État à protéger les idées justes et raisonnables ; si on posait des règles de droit moral comme on a posé des règles de droit civil, nul doute que la liberté viendrait toute seule et sans efforts. La liberté est Olle de la raison. Rendez les hommes raisonnables, donnez à chacun le1 sentiment du devoir, et les lois restrictives deviendront inutiles.

La diffusion du bien-être par le travail et la liberté, la liberté par la raison et la sagesse, c'est-à-dire par les bons principes de morale, voilà le progrès. Fausse morale, fausses idées, et, par conséquent, faux progrès et fausse civilisation. En toute chose, il faut commencer par le commencement. Le premier besoin de T homme est celui de connaître ses devoirs. Le père de famille qui donnerait à ses enfants plus de liberté que leur éducation n'en comporte, ne tarderait pas à s'en repentir. Tant que la loi morale ne sera pas écrite, tant que les questions principales seront sujettes à controverse , il n'y aura qu'une liberté très-restreinte.

11 faut que telle manière d'agir qui passe pour bonne aux yeux des uns et pour mauvaise aux yeux des autres, finisse par passer pour bonne ou pour mauvaise aux yeux de tous, selon qu'elle aura été déclarée d'avance digne d'éloge ou de blâme.

Il faut que tout le monde sache qu'on peut aller de la chaumière au palais et du palais à la chaumière , selon que l'on a de bons ou de mauvais instincts ; que le meilleur des chemins est toujours le plus droit ; qu'il n'y a que les gens de cœur qui soient susceptibles de passer des jours heureux ; que s'il n'y a pas de bonheur sans argent, il y en a encore moins sans vertu, et que l'homme le plus estimable n'est ni le plus riche ni le plus dévot, mais bien le plus franc, le plus loyal et le plus éclairé, celui qui, par ses talents et ses vertus, son courage et son dévouement, se rend le plus utile à ses concitoyens.

11 faut que les bienfaiteurs de l'humanité soient recommandés à la vénération publique, qu'ils s'appellent Moïse ou Mahomet, Périclès ou Napoléon ; que les savants et les poêles, les législateurs et les hommes d'État soient aimés et estimés comme ils le

méritent par toutes les classes de la société ; que le nom de celui qui a rendu des services à la patrie avec son épée soit porté aussi haut que celui d'un évoque ou d'un cardinal ; que le souverain, qui veille avec une sollicitude toute paternelle sur les destinées de son pays, occupe la première place dans le cœur de ses sujets; qu'en un mot on rende à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu.

Il faut qu'il ne soit pas plus permis au clergé de faire passer Luther ou Voltaire pour des monstres qu'à certains écrivains mondains de vanter les charmes de la débauche ou les triomphes de la ruse et de la perfidie. Il faut que la vérité remplace l'erreur, que tout soit conforme à l'ordre naturel des choses.

La solution de tous les problèmes sociaux est dans l'étude et l'application des lois immuables de la nature. Hors de là, il n'y a que mensonge et hypocrisie. C'est de l'hypocrisie cléricale que sont sortis le sabbat et la messe noire ; c'est à elle que nous avons dû les astrologues, les magiciens, les revenants, les esprits follets qu'on voit encore presque partout ; c'est elle enfin qui, à force d'envoyer des innocents au bûcher, a fini par faire perdre la foi aux uns, la charité aux autres, le sens moral à tous. Grâce à cette hypocrisie, on est devenu égoïste, libertin, vénal et faux. Ah I je sais bien qu'on dira que je blasphème! Aussitôt que quelqu'un se permet d'appeler les choses par leur nom, on crie à l'anathème. Mais cela empéche-t-il la vérité d'être toujours la vérité ? On peut la mettre encore pour quelque temps sous le boisseau, un jour viendra où elle éclairera le monde. L'esprit du Christ est un flot qui tend à envahir l'univers.

- 2fr —

J'entends dire de tous côtés : Le christianisme a fuit ceci, le christianisme a fait cela. Oui» le christianisme a fait beaucoup de choses. Il est certainement pour beaucoup dans les progrès de l'ère moderne. Mais qui dit christianisme ne dit pas plus ÉgKse romaine qu'Église grecque ou protestante. H y a christianisme et christianisme : il y a le christianisme français et le christianisme anglais, le christianisme polonais et le christianisme russe, celui de l'inquisition et celui de nos tribunaux d'aujourd'hui, celui des fanatiques et celui des philosophes et des savants, celui de ceux qui voudraient nous faire remonter le courant des siècles et celui de ceux qui voudraient nous le faire descendre plus rapidement, celui de ceux qui voudraient tout pour eux et rien pour les autres, et celui des âmes grandes et généreuses qui voudraient la justice et le progrès pour tous. Lequel des deux est le plus chrétien de Napoléon ou de Pie VII, de Victor-Emmanuel ou de Pie IX? Est-ce que tous les hommes de génie qui ont paru en Europe dans ces derniers siècles n'étaient pas chrétiens? Cependant on peut dire que ceux qui ont le plus contribué à éclairer l'esprit humain n'étaient ni les amis ni les protégés de l'épiscopaL Descartes et Rousseau, pour n'en nommer que deux, n'étaient pas précisément les enfants gâtés de Leurs Éminences.

Si le christianisme a fait des progrès, si nos lois et nos mœurs se rapprochent tous les jours de la doctrine du maître, si la lumière se fait petit à petit dans les esprits, ce n'est certes pas parce que l'Église l'a voulu ainsi, et ici, comme dans ce que nous venons d'exposer, nous distinguons avec soin la morale du christianisme de l'organisation sacerdotale , dont l'action est généralement oppressive. Que l'Église ait beaucoup contribué à l'émancipation des peuples, qu'elle y contribue encore dan* une certaine mesure, je ne dis pas non. C'est la guerre du sacerdoce et de l'empire qui a enfanté les communes et les républiques du moyen fige, et c'est grâce aux embarras que l'Église n'a jamais

cessé de susciter aux princes qui ne se soumettaient pas complètement h sa volonté souveraine, que nous avons acquis nos droits de citoyen. Mais elle a presque toujours travaillé dans un but d'intérêt personnel, et si elle avait réussi dans son projet de théocratie universelle, projet qu'elle n'a jamais abandonné, nous Ferions aujourd'hui plus esclaves que jamais. Qu'on lui donne carte blanche, et, en moins de vingt ans, nous aurons reculé de quatre siècles. La preuve c'est que, môme à l'heure qu'il est, on peut dire que plus un pays est dominé par le clergé, et moins il prospère. Les sciences, les arts, les lettres, l'agriculture, le commerce et l'industrie fleurissent beaucoup moins où régnent les prêtres que •partout ailleurs. Encore s'ils rendaient les coeurs plus honnêtes et les esprits plus droits 1 Mais en est-il réellement ainsi ? Que l'on compare les pays qui ont secoué le joug de la théocratie avec ceux qui sont encore soumis à ses lois, et l'on verra quels sont ceux où le niveau moral est le plus élevé.

Mais il est inutile d'insister sur re point : tous ceux qui ont les yeux un peu dessillés savent parfaitement que la politique de la cour romaine est une politique égoïste et contraire au développement de la civilisation.

Assurément, je ne veux pas dire que tous les prêtre* soient portés à sacrifier la religion à la politique ou à leurs intérêts personnels. Loin de là. Je sa:s qu'il y en a beaucoup qui ne s'occupent que de leur ministère, et qui voient avec peine l'acharnement de leurs confrères. Et, quant aux autres, je crois qu'en général , ils sont très-convaincus et de bonne foi.

Mais ils ont pour chef suprême un souverain étranger qui veut faire la loi aux autres souverains, et les instructions qu'ils reçoivent ne sont que trop souvent dictées par des considérations purement temporelles.

Les Juifs aussi étaient de bonne foi. la preuve, c'est qu'ils ont préféré souffrir toutes sortes de persécutions plutôt que d'abjurer

la foi de leurs pères. Eh bien ! cela les a-t-il empêchés de craci- Qer le Saint des Saints? Et cependant, il ne prêchait pas une nouvelle doctrine. Il n'attaquait pas la loi de Moïse. Il voulait corriger les vices qui s'y étaient introduits par la suite des temps ; il prêchait la justice, la fraternité, la pureté des mœurs ; il voulait la régénération de la société, une place pour tous au soleil. Mais il voulait tout cela au nom de Dieu et de sa foi ancienne.

A ce propos, qu'on me permette un simple rapprochement Supposons, pour un moment, que Jésus-Christ vienne aujourd'hui à Rome, qu'il assemble la foule sur la place publique et qu'il se donne pour le Messie. Supposez qu'il se permette de censurer publiquement les monsignori romains comme il censurait les scribes et les pharisiens; croyez-vous qu'on le laisserait faire? Comprenez-vous le fils d'ua charpentier, sans autre mérite que f on genie et sa vertu , vouloir faire la leçon au Pape? Mais il ne vivrait pas quatre jours. « Si saint Pierre revenait au monde, » disaient les franciscains à Jean XXII , il serait déclaré hérétique t par ses successeurs. »

Le vrai, lo seul moyen de purifier toutes los religions, c'est d'arranger les choses de manière à ce que les ministres des différents cultes n'aient d'autre ambition que celle de sauver les Ames. La chose n'est pas facile, je le sais. Ils sont des hommes comme les autres, ils sont faits avec le limon de la terre comme le commun des mortels, et, quoi qu'on fasse, ils voudront toujours jouer un certain rôle dans les affaires de ce monde. Cependant, il ne faut jamais désespérer de rien. Le salut d'une nation est, avant tout, dans le jeu de ses institutions et la sagesse de ses lois.

Dljà le clergé français est un des meilleurs clergés du monde; déj\ nos prêtres d'aujourd'hui font préférables aux prêtres d'autrefois. Que les limites qui séparent le spirituel du temporel soient mieux dessinées, que le clergé soit obligé de se renfermer

dans le sanctuaire, et il deviendra do plus en plus édifiant.

Ji y en a qui demandent la suppression du budget des coites ; moi je voudrais, au contraire, qu'il fût augmenta.

Je voudrais que le clergé fût aussi bien rétribué que la magistrature. Mais je voudrais aussi que tout fût gratuit à l'église, les prières comme les sacrements. Je voudrais qu'il fût défendu aux curés de s'immiscer, sous n'importe quel prétexte, dans les affaires publiques ou privées do leurs paroissiens, de recevoir quoi que ce soif, pas même sous forme de cadeau, de faire l'aumône, et surtout de profaner la chaire sacrée en mêlant je ne sais quelles doctrines politiques à l'explication de l'Évangile.

Par ce moyen, on verrait toutes les religions se corriger, s'épurer, fraterniser ensemble, et devenir ce qu'elles devraient être , ce qu'elles sont au fond, c'est-à-dire toutes les mômes.

Quelle différence y a-t-il, en effet, entre les différentes branches du christianisme? Aucune. Et entre le christianisme et l'islamisme, l'islamisme et le judaïsme? Aucune. Elles ont tontes pour pierre angulaire le Décalogue de Moïse ; elles ne diffèrent que dans les abus. L'islamisme admet la polygamie, le catholicisme proclame la sainteté du célibat, deux systèmes aussi détestables l'un que l'autre, mais également bons pour servir les vues ambitieuses des souverains-pontifes.

Isis, la grande déesse des Égyptiens, pendant l'apparition qu'elle fit h L'tcius, s'exprimait ainsi :

« Je viens à toi, Lucius, é»nue par tes prières. Je suis la nature » mère des choses, maîtresse de tous les éléments, origine et » principe des siècles, souveraine dos divinités, reine des mânes, « première entre les habitants du ciel, type commun des dieux » et des déesses. C'est moi qui gouverne les voûtes lumineuses » du ciel, les souffles salutaires de l'Océan, le silence lugubre des » cmbres. puissance unique, je suis, par l'univers entier, adorée » sous mille formes, avec des cérémonies diverses et sous mille

» noms différents. Les Phrygiens, premiers habitants de la terre, • m'appellent déesse de Pessimonte et reine des dieux; les » Athéniens autochthones me nomment Minerve Cécropienne ; je » suis Vénus de Paphos chez les habitants de l'Ile de Chypre ; » Diane Diclynne chez les Cretois, habiles à lancer des flèches ; » Proserpine Stygiennc chez les Siciliens h l'Ile triangulaire; » l'antique déesse Cérès chez les habitants d'Eleusis; Junon » chez les uns, Bellonne chez les autres; Hécate chez ceux-ci; » chez ceux-là Rhamnusie... »

Il me semble, en effet, que si Dieu daignait jamais parler aux hommes, il ne leur tiendrait pas un autre langago.

Quoi! parce que le hasard m'a fait naître de parents israélites ou protestants, je serai exclu du royaume des cieux, quelle que soit ma conduite et ma foi dans la religion de mes pères? Et parce qu'il répugnera à ma conscience de croire à tout ce qu'on raconte à propos du démon, je serai voué au feu éternel, quel que soit mon amour de la vérité et mon envie de bien faire? Mais parler aia*i, c'est supprimer d'un trait les meilleurs attributs de la Divinité : la bonté et la justice !

Non, Dieu ne peut pas plus avoir de préférence pour les catholiques que pour les sindovistes, les bouddhistes ou les Iroquois. Il lit au fond de tous les cœurs et nous juge tous selon nos actions. Tous les temples consacrés à son culte sont également saints, qu'ils s'appellent mosquées ou synngogues ; toutes les prières sont bonnes du moment qu'elles sont dictées par l'amour et la foi et qu'elles ont pour but le salut de l'âme; tous nos actes sont méritoires quand la pensée qui les a dirigés était innocente et pure. La bonne foi et la sincérité, le désir de bien faire et la crainte de se tromper, voilà ce qui doit nous guider à travers le dédale des vicissitudes humaines. C'est le plus sûr moyen de plaire à Dieu et aux hommes, de mener une vie aussi heureuse que possible et de mourir en paix avec sa conscience.

El quant au démon, qui occupe tant de place dans nos églises, ma foi, j'avoue que je ne vois pas la nécessité de s'en occuper. Que les prêtres exorcisent le diable et lui fassent la guerre partout où ils le voient, il n'y a rien à dire. Mais nom qui ne pouvons ni le voir ni l'empêcher d'être continuellement à nos trousses et qui avons tant d'autres choses à penser, autant le laisser faire. Après tout, il n'est pas si méchant qu'on le dit. S'il n'y avait que lui pour nous induire en erreur et pour nous exploiter, nous ne serions pas beaucoup à plaindre. 11 est vrai qu'il y a encore des pays où il fait journellement des siennes, où il faut que tout soit bJnit pour qu'il ne puisse pas y mettre la patte; mais chez nous il devient de plus en plus raisonnable. Il n'est peut-être pas loin le jour où on n'entendra plus parler de lui. Qui sait si ce n'est pas la science qui lui fait peur? Voyez, il causait tant de maladies autrefois ; aujourd'hui que la médecine a fait des progrès, il laisse vivre les gens. Quand nous mourons, ce n'est plus lui qui nous tue. Je serais curieux de savoir s'il fait beaucoup de tours à la Sorbonne et au Collège de France.

Ou je me trompe, ou la débauche et la paresse, l'ignorance et le fanatisme sont des ennemis autrement redoutables ; ou je me trompe, ou la misère et l'esclavage, la corruption et l'abrutissement n'ont jamais été son œuvre. Quand les empires s'écroulent, ce n'est pas lui qui les a ébranlés, ce sont la mollesse et la dépravation, la cupidité et la mauvaise foi, suites inévitables d'un mauvais courant d'idées qui prend ordinairement sa source dans les régions les plus élevées, et qui, se corrompant toujours à mesure qu'il descend, finit par former un marécage infect et pestilentiel où vont se vautrer les classes les moins éclairées de la société. Si chacun était suffisamment instruit pour comprendre ses véritables intérêts ; si, au lieu du catéchisme diocésain, on apprenait aux enfants les premières notions d'une saine morale, tous les

diables de l'enfer n'empocheraient pas les hommes de se conduire sagement et de travailler, chacun dans la mesure de ses forces, au bien être moral et matériel de tous.

Le meilleur moyen de persuader les gens c'est de ne leur dire jamais que la vérité. Or, la vérité est que plus on a de bonté et de justice dans l'âme et mieux on s'en trouve; plus on est tolérant envers ses semblables et plus on est agréable à Dieu, qui veut que nous nous aimions tous comme des frères.

Page 1