SUR
MORAL ET RELIGIEUX
On se rappelle qu'au mois de février dernier, la question de la légalisation des signatures en matière de pétitions fut portée devant le Sénat, et résolue en faveur de la liberté.
On se rappelle aussi que cette question avait été d'abord soulevée par l'Opinion Nationale, et nettement posée par un communiqué du ministère de l'intérieur dont voici la première partie :
« ï] Opinion Nationale, dans son numéro du 1 3 fé- » vricr, entretient ses lecteurs du refus qu'aurait fait » M. le maire du cinquième arrondissement de légaliser » la signature d'un de ses administrés, apposée au bas » d'une pétition adressée au Sénat, pour demander que, » dans les écoles primaires, l'enseignement moral soit » obligatoire, et « l'enseignement religieux facultatif. »
» L Opinion Nationale qualifie ce refus d'erreur grave » ou d'acte arbitraire »
Or, voici maintenant la pétition en question et le rapport qui la concerne.
PÉTITION AU SÉNAT
Messieurs les Sénateurs,
L'année dernière j'ai eu l'honneur de vous adresser une pétition par laquelle je m'efforçais de démontrer la nécessité de séparer renseignement moral de renseignement religieux , de rendre le premier obligatoire et l'autre facultatif dans les écoles primaires. Celte pétition je l'ai retirée un mois plus tard, parce qu'elle n'exprimait qu'imparfaitement ma pensée ; mais , plus je médite sur ce sujet et plus je trouve que la morale et la religion sont deux choses qui devraient être enseignées séparément.
Le système actuel, Messieurs les Sénateurs, pouvait
être préférable au moyen âge, alors qu'il y avait unité de foi , alors que chacun vivait chez soi dans la religion de ses pères, sans s'inquiéter de ce qu'on pensait ailleurs. Mais aujourd'hui que les peuples se connaissent et se communiquent mutuellement leurs idées, leurs mœurs et leurs croyances, aujourd'hui que Ton veut tout comprendre et tout expliquer, les sentiments religieux s'affaiblissent. 11 en est des religions comme des lois, Messieurs les Sénateurs : pour être observées il faut qu'elles précèdent les mœurs au lieu de les suivre; il faut qu'elles soient les mômes pour tout le monde, ou s'il y en a plusieurs qui se contredisent et s'excluent réciproquement, il en résulte une confusion déplorable.
Heureusement qu'il n'est pas absolument nécessaire d'être dévot pour mériter l'estime de ses concitoyens. On peut être un parfait honnête homme et un excellent citoyen, on peut même avoir des sentiments très -nobles et très- élevés sans se conformer exactement à tout ce qu'enseigne le catéchisme diocésain ; mais c'est précisément parce que les beaux sentiments ne sont pas le privilège exclusif des religieux, qu'il faudrait, ce me semble, les cultiver dans tous les cœurs autrement que par renseignement obligatoire de l'instruction religieuse.
S'il était au pouvoir du Sénat de mettre toutes les religions d'accord en réformant tout ce qu'il peut y avoir d'abusif dans telle ou telle autre d'entre elles , de les fondre pour ainsi dire en une seule, je le supplierais humble:nent d'en ordonner l'enseignement partout. La
foi est, quoi qu'on en dise, une source très-féconde de vertus, un trésor inépuisable de consolations. Rien n'est plus digne de pitié que ces gens au cœur vide cl desséché qui ne croient qu'à ce qu'ils voient, n'aiment que ce qu'ils possèdent et se Cgurenl que tout finit au bord de la tombe. Fussent -ils dans le vrai, qu'ils n'en seraient pas moins à plaindre.
Mais s'il n'est donné à personne de douer le monde d'une religion universelle; si on ne peut ni empêcher des dépositaires des lois sacrées de compromettre la religion en la mettant trop souvent au service de leurs passions politiques, ni faire comprendre à la cour romaine qu'elle devrait marcher à la tête du progrès au lieu de l'entraver dans un but évident de domination; si enfin on ne peut rien faire pour fortifier la foi dans le cœur des hommes, au moins faudrait-il sauvegarder la morale.
Les classes aisées, Messieurs les Sénateurs, ont mille moyens de moralisa lion. La lecture des bons livres, le théâtre, la musique, la bonne société, tout cela élève l'âme et donne le goût du beau. Mais c'est le petit nombre : la plupart n'ont d'autre nourriture morale et intellectuelle que celle de la religion. Qu'ils cessent d'écouler la voix de la chaire, et les voilà abandonnés à l'inspiration de leur conscience, inspiration souvent trompeuse et préjudiciable. Or, il est incontestable que, dans les villes surtout, les trois quarts des catholiques ne fréquentent plus les sacrements une fois qu'ils ont fait leur première communion.
Aussi, qu'arrive-t-il? Que Ton vit comme s'il n'y avait ni Dieu ni âme; qu'on oublie les vérités les plus simples et les plus indispensables au bonheur individuel comme à la prospérité des nations, et que la vertu fait souvent place au vice. Tout le monde n'en est pas là heureusement ! A côté des égoïstes et des corrompus on trouve souvent des cœurs nobles et vertueux ; mais il y a beaucoup de gens pour lesquels tout ce qui ne tombe pas sous les sens est une chimère. L'honneur, l'amitié, le dévouement, sont des mots imaginaires.
Est-il besoin de dire que toutes ces erreurs pourraient être détruites par un meilleur système d'éducation? Ne vaudrait -il pas mieux, au lieu d'enseigner partout le catéchisme, de dépouiller la morale du voile mystérieux de la religion et de l'enseigner à tout le monde de manière à en faire comprendre tous les avantages? Si les choses de l'autre monde donnent lieu h des contestations sans fin, celles de cette terre peuvent être démontrées jusqu'à l'évidence. Or, quoi de plus vrai que l'utilité des bons principes de morale? Il n'est pas nécessaire de parler d'enfer et de paradis pour faire comprendre cela. Je le disais l'année dernière et je le répèle encore, Messieurs les Sénateurs , si chacun regardait attentivement ce qui se passe autour de lui , il verrait qu'il y a un paradis et un enfer aussi dans ce monde. Le paradis est au sein des familles où régnent l'amour et la vertu , l'enfer partout où il y a égoisme, vénalité et corruption. Certes, il ne suffit pas toujours
d'être bon et vertueux pour être heureux : nul n'est exempt des misères inhérentes à la nature humaine; mais on peut dire que si la bonté et la vertu ne suffisent pas à elles seules pour constituer le bonheur, elles en sont au moins les éléments les plus indispensables.
Non , Messieurs les Sénateurs , la morale n'a rien à perdre à se montrer toute nue. Elle est d'émanation divine comme la justice ; elle est toujours la même pour tous les temps comme pour tous les pays ; elle est la base fondamentale de tout progrès, de toute prospérité, de toute grandeur réelle et durable; et si elle marche presque toujours d'accord avec la religion, elle n'en est pas moins distincte et parfaitement indépendante.
Du reste, à quoi bon ces distinctions d'écoles chrétiennes, écoles protestantes , etc.? Tous les hommes ne sont - ils pas frères ? 11 me semble que si, au lieu de dire aux enfants : « Hors de l'Église point de salut , » on leur disait que tous les hommes sont les enfants de Dieu ; que, semblables aux gouttes d'eau qui, après avoir parcouru les continents , retournent à la mer dont elles étaient sorties , nous retournons au foyer céleste dont nous sommes, en quelque sorte, les étincelles inextinguibles; si, au lieu de leur apprendre à considérer les Turcs et les schismaliques comme des âmes damnées d'avance et indignes, par conséquent, de participer aux bienfaits du Créateur, on leur disait que nous sommes les parties d'un même tout, qu'ils sont tout aussi estimables que nous, et que nous devons les aimer comme
des frères, il me semble, dis -je, que l'humanité tout entière y gagnerait infiniment.
Que les prêtres prêchent l'intolérance, c'est ce qu'on ne peut guère empêcher, mais doit-il en être ainsi des instituteurs ?
À bien considérer les choses, nous offrons un spectacle curieux. Nous prodiguons notre or et notre sang pour soutenir partout la cause de la justice et du progrès, pour porter la lumière et la civilisation sur tous les points du globe ; nous blâmons l'intolérance en Espagne , à Rome et partout où elle se manifeste, et nous ne nous apercevons pas que nous avons chez nous un système d'enseignement qui sent encore les mœurs féodales. Nous avons d'excellentes lois civiles, commerciales et administratives ; nous avons une infinité d'ouvrages en prose et en vers où les belles pensées fourmillent à chaque page, et nous n'avons pas ce que tout homme devrait connaître : l'art de s* conduire dignement dans le chemin de la vie.
Or, c'est cet art que je voudrais voir enseigner dans toutes les écoles. Cela n'empêcherait pas de laisser pleine et entière liberté de propager les idées religieuses, tant aux ministres des différents cultes qu'à tous ceux qui , par vocation , se dévouent volontiers à ce genre d'enseignement. On pourrait même obliger les instituteurs pu ; blics à conduire à l'église ceux de leurs élèves dont les parents désirent en faire des hommes pieux. Hais là devrait se borner leur mission en pareille matière. Leur
imposer l'obligation -de faire l'éducation religieuse de leurs élèves, c'est outrepasser le but qu'on se propose. Les élèves apprennent le catéchisme sans doute , car ils y sont bien forcés, mais ils n'ont pas plutôt quitté les bancs de l'école qu'ils l'ont oublié. Rares sont ceux qui , à l'âge de vingt ans, croient encore sincèrement à tout ce qu'il enseigne.
Évidemment, il vaut mieux leur apprendre le catéchisme que de les laisser dans une ignorance complète des vérités chrétiennes. Si plus tard ils ne croient plus à tout ce qu'on leur a enseigné, ils conserveront toujours . des notions utiles. Mais ce n'est pas assez pour élever le niveau moral et intellectuel des populations. On peut affirmer, sans crainte de se tromper, que si on ne modifie pas la loi du 15 mars 1850 dans un sens plus conforme aux besoins de l'époque , il deviendra de plus en plus difficile de discerner ce qui est bon de ce qui est mauvais, ce qui est juste de ce qui est injuste, le bien du mal.
On dira peut-être, Messieurs les Sénateurs, qu'il y a des hommes naturellement méchants et vicieux, et que, quoi que Ton fasse, ils ne seront jamais parfaits. Sans doute , la perfection n'est pas de ce monde ; on peut s'en approcher, on ne saurait jamais l'atteindre ; mais nous sommes tous plus ou moins perfectibles. Il n'y a pas de si mauvaise nature qui ne se modifie par l'éducation. La preuve qu'il y a dans tous les cœurs le sentiment du bon, du vrai, du juste, sentiment qui ne demanderait qu'à être cultivé, c'est que les braves gens sont toujours plus
aimés et plus estimés que les autres, môme par les plus pervers. Ce qui nous perd, c'est moins l'envie de mal faire que la fausse appréciation des choses. 11 n'y a pas de faute qui ne trouve sa justification dans la conscience de son auteur, qui ne soit par conséquent le résultat d'une erreur. Détruire l'erreur par l'enseignement de la vérité, mais de la vérité pure et simple, tel est aujourd'hui le meilleur système d'éducation.
A mon avis, il faudrait rédiger un Code de morale, en prescrire renseignement partout , et laisser aux pères de famille le soin de donner ou faire donner à leurs enfants telle instruction religieuse qu'ils jugeront convenable.
Messieurs les Sénateurs, je suis tout à fait désintéressé dans la question : je n'ai personnellement rien à attendre de l'innovation que j'ai l'honneur de vous proposer, mais je voudrais que la France napoléonienne n'eût rien à envier à aucun autre pays ; je voudrais qu'elle ne laissât rien à désirer sous tous les rapports, et , au risque de passer pour un visionnaire , au risque de compromettre le pain dont je vis , je n'hésite pas à vous exposer sincèrement et respectueusement ma manière de voir.
Agréez , Messieurs les Sénateurs , l'hommage de mon profond respect.
D. J. FALCONETTI.
Paris, lo 2 mare 1863.