‹ De l'enseignement obligatoire; mémoire présenté à l'EmpereurChapitre 41 sur 43 · COLLEGE CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

COLLEGE CHRÉTIEN

Messieurs,

• Notre siècle est tourmenté par l'esprit de négation. Son grand péril est de séparer ce que Dieu a uni, et de présenter deux à deux comme inconciliables des idées qui doivent se compléter et s'éclairer Tune par l'autre. On oppose ainsi la science à la foi, le progrès à la tradition, la nature à la grôce, là liberté à l'autorité, la patrie à l'Église. De là dérivent de grands maux dont nous avon9 tous souffert.

Yos enfants, messieurs, seront-ils plus heureux que nous? verront-ils luire la grande et belle lumière de la paix? eu bien se débattront-ils comme nous contre la fatalité d'une situation qu aucune sagesse humaine ne saurait changer ? Dieu seul a le secret de cet avenir ! A nous pourtant de servir sa Providence et de hâter pqr notre bonne volonté l'avènement de son règne sur la terre. Touché de cette pensée, ému au contact d'âmes que le doute et ses

abattements ont plongées dans l'angoisse, nous avons dû souvent nous demander comment le collège chrétien pourra contribuer à la grande pacification des esprits. C'est cette question, messieurs, que j'essaie de traiter devant vous. J'ai l'espoir que ma faible parole vous intéressera à cause de vos enfants, et qu'elle ne sera point inutile à l'œuvre dont votre bienveillant concours affermit les commencements.

En parlant de nos douleurs je n'oublierai point qu'il en faut laisser ignorer à la jeunesse tout ce qui trouble et divise. Le collège, lieu de recueillement et de travail , est pour la société ce que sont pour la nature les entrailles de la terre, c'est-à-dire un laboratoire plein de chaleur et de vie, où se préparent en silence les trésors de l'avenir. Cet avenir gardons-nous de le flétrir par la contagion des maux présents; que le collège soit un sanctuaire dont notre expérience formera l'intelligent rempart ; et que ce sanctuaire se ferme à tout ce qui.est mauvais, honteux ou coupable, pour ne s'ouvrir qu'à ce qui est beau, bon, généreux et fécond.

Le collège chrétien, celui dont je vous décris le caractère, ne se suffit pas à lui-même; il reçoit sa mission d'une triple source, de la famille qui le choisit, de la patrie dont la loi le protège, de l'Église qui le dirige. Et chacune de ces grandes institutions a un véritable droit à son dévouement, en sorte que son but essentiel, son principal honneur est de former la jeunesse à aimer d'un même amour la famille , Ja patrie et l'Eglise.

Au commencement l'humanité entière était contenue dans la modeste enceinte de la famille, et son chef portait au front une triple auréole, signe de la triple autorité de père, de roi et de prêtre. Il était convenable que le plus ancien souvenir de notre race pût ainsi nous dire de ne pas mettre en opposition trois autorités saintes que Dieu a fait surgir comme trois rameaux d'une môme souche. Plus tard, quand elle a vu le sacerdoce et la royauté se détacher d'elle, la famille a toujours conservé le privilège d'être, dans l'ordre de la nature, la base de la société humaine. À la rigueur elle pourrait vivre seule, tandis que la patrie et l'Église ne peuvent se passer d'elle : l'une lui demande ses enfants pour en faire des citoyens, l'autre les adopte pour en faire des saints. Enlevez la famille à la patrie et à l'Église, et toutes deux deviennent semblables à des femmes stériles.

Mais la multiplication de là race n'e3t que le prélude de la mission de la famille. C'est l'éducation qui est son rôle essentiel, et aussi son fardeau redoutable; c'est à cela que Dieu semble l'avoir surtout préparée : n'est-elle pas l'alliance de la fermeté et de la tendresse, du travail et du repos, de la vie active et de l'intimité recueillie ? n'est-elle pas le père et la mère unis sous une espérance ou auprès d'un berceau d'enfant? Le petit envoyé du bon Dieu est jeté dans ce milieu charmant comme le métal liquide dans

un moule dont il gardera l'harmonieuse empreinte. Image du père et image de la mère, l'enfant ne sera semblable ni à l'un, ni à l'autre. Il sera -lui-même, lui avec sa vraie originalité, son caractère personnel, ses facultés spéciales, sa prédestination enfin, car il est une prédestination quia sa source dans la nature. Dieu créateur n'est pas avare de sa puissance ; il se plaît à la communiquer ; il s'entoure de ministres et de coopérateurs ; et parmi ceux-ci la famille est le premier. Mais ce ministre de Dieu est faillible et responsable, c'est pourquoi il nous est donné aujourd'hui de son* der ses faiblesses, de l'avertir et de lui tendre un appui.

L'éducation de famille, la meilleure de toutes si elle est bien conduite, peut échouer sur trois écueils. Los charges, les emplois, l'entraînement des affaires , ou même celui des plaisirs, dévorent le temps que les parents devraient donner à leurs enfants* Le père ne fait pas sentir son sceptre doux et fort, ou bien il le confie à des mains inha* biles, et l'enfant vit dans une sorte d'abandon* C'est là le premier écueil, appelons-le l'abdication involontaire des parents.

Le second écueil est en apparence le fait de l'enfant, il est en réalité le contre-coup, du mal queje viens de signaler. L'enfant apporte en naissant des dispositions vicieuses dont les parents reconnaissent trop tard la nature et la gravité. Elles ne sont d'abord qu'un instinct irréfléchi» mais peu à peu la lumière de la conscience, se levant sur elles, les transforme en des habitudes volontaires. Parfois les parents ont compris ce mal, mais comment lecorriger? U faudrait faire souffrir celui qui est l'objet de leur plus tendre amour : c'est là un difficile courage 1 L'enfant

grandira donc sans que son ardeur soit contenue dans les digues de l'autorité; sa fougue, son instinct inné de domination lui apprendront à désobéir, puis à résister, puis à vaincre, et il sera indépendant avant d'être vertueux. Cette indépendance prématurée, cette indépendance dans le mal est le second écueil de l'éducation privée.

Une autre faiblesse dérive de l'excellence même de la famille. Cette institution des premiers âges, faite pour l'état d'innocence, nouée dans l'amour, épanouie dans les joies de la maternité, tombe du côté du cœur, où elle est penchée. Vous le savez, une mère s'immole sans cesse, rien ne lui coûte, rien n'est au-dessus de ses forces tant qu'elle espère épargner à ses enfants quelque douloureuse épreuve. Un père également se plaît à porter seul le poids du jour en travaillant pour les siens. Ainsi protégé avec excès par un dévouement anxieux, mal initié à l'effort personnel, l'enfant manque de cette énergie, de cette égalité, de cette modération qui font la moitié du bonheur. Sa débile volonté, minée par une fiévreuse consomption, tend à ne plus agir que par soubresauts et caprices. Son pauvre eœur, qui ignore la vertu du sacrifice, connaît toutes les jalousies, toutes les maladives exigences de la sensibilité avant de soupçonner que l'oubli de soi est la mesure de l'amour. Les émotions soudaines, les plaisirs faciles, les mignardes afféteries d'une tendresse débordante, voilà le mol idéal dans lequel languit son adolescence. Encore un peu de temps et ces nuages dorés, fondus aux ardeurs de la jeunesse, céderont la place à un sensualisme sans Ame, ou au vertige des plus compromettants plaisirs, ou au marasme égoïste d'un cœur découragé. Que peut-il sortir de

là ? uq caractère avorté, une vocation brisée, une vie inutile au monde. Plaignons ces jeunes gens qui, dès leur entrée dans la grande lice, ressemblent à des soldats désarmés. Pauvres êtres malades, qu'a-t-on fait de vos membres pour les rendre si faibles ! Quel sang a-t-on versé dans vos veines pour les glacer si tôt 1 Ah ! votre avenir était beau, mais une aveugle tendresse Ta empoisonné, et il s'est flétri comme se flétrit avant d'être mûr le fruit dont le cœur est rongé par un ver 1

Voilà le troisième écueil de l'éducation de famille, Favortement du caractère.

Et maintenant, parents chrétiens, avant de vous parler du collège, je vous demande pardon de ces navrantes paroles. Elles ne s'adressent assurément pas à vous qui avez déjà sacrifié tant de joies légitimes à la sérieuse éducation de vos enfants. Soyez d'ailleursassurés de ma respectueuse admiration pour l'action bienfaisante de la famille. Loin de la combattre, je l'étudié religieusement afin de l'imiter. Quatorze années passées dans les travaux de l'éducation m'ont surtout appris que, pour faire du bien à l'enfance, il faut avoir devant les yeux ce tout divin modèle. La vie de collège sans esprit de famille est une vie contre nature, une vie douloureuse et funeste, qu'il serait coupable d'imposer à un seul enfant. Un homme qui veut diriger des enfants doit sonder sa conscience, voir non-seulement s'il a la science, l'activité, le dévouement, mais encore s'il porte en son cœur le feu sacré d'une vraie et pure tendresse. Aussi ne parlé-je point du collège comme d'un remplaçant delà famille ; le collège doit en être le serviteur, l'associé et l'ami.

Un père manque de temps pour bien élever ses fils, nous lui disons : Prenez notre temps à nous, usez de notre intelligence, de notre savoir, de tout nous-mêmes, nous nous mettons au service de vos enfants. Vous nous prêterez une part de votre autorité, et nous prendrons la charge de faire obéir, de faire travailler, d'instruire, de corriger, d'entraîner au bien par la double énergie de la parole et de l'exemple. Vous garderez l'essence de votre autorité, parce que vous serez notre recours dans les moments difficiles. Nous vous rendrons compte de tout. Nous vous laisserons le plus doux des privilèges, celui d'être vous-même la récompense de vos enfants : ils ne connaîtront pas de joie plus grande que celle des congés et vacances passés dans la famille. Un jour enfin notre tâche sera finie, et l'enfant devenu jeune homme vous sera rendu ; nous ne l'appellerons plus notre élève, mais toujours notre ami.

Si le collège supplée ainsi à l'impuissance des parents, il détruit parla même l'indépendance de l'enfant. Au premier regard nous nous apercevons que le petit volontaire y sera saisi par une règle qui a tout prévu, et contraint par une surveillance dont les yeux et la main sont partout. Cependant ce n'est pas là le vrai remède dont je voudrais vous entretenir. La surveillance peut empêcher le mal, mais elle est impuissante à produire le bien. Il y a même un péril sous cette règle minutieuse et omniprésente : les natures faibles y pourraient perdre leur originalité, pendant que des caractères plus fiers, mordant le frein, se formeraient à une indépendance plus dangereuse que celle que nous avons la prétention de corriger. Le collège puise

heureusement un autre ascendant dans le savoir, le caractère et l'accord des maîtres. L'enfant ne résiste pas à ce qui est noble ; il a surtout besoin de sentir la supériorité morale ; le terre à terre est mauvais pour lui. Quelle habileté d'ailleurs n'acquièrent pas des hommes qui, adonnés à un môme travail, partagent fraternellement l'expérience de chaque jourl La monotonie de la règle produirait l'ennui : elle est tempérée par la variété de manière des maîtres qui la font exécuter. Chaque maître a inévitablement des défauts, mais là où commence son impuissance commence aussi l'intervention de son collègue. Si par malheur quelque erreur est produite ou quelque faute est commise, l'erreur et la faute se réparent presque aussitôt, sans secousse, sans surprise, avec aisance et douceur, par le jeu naturel d'une bonne organisation.

L'enfant qui est rentré dans la voie de l'obéissance, du respect et du travail, échappe aisément à la décadence du caractère. Dans ce milieu fortifiant son aine se formera d'autant mieux aux sentiments généreux qu'elle a été sevrée de l'excès des joies sensibles, car c'est une loi de notre nature, que toute affection gagne en profondeur si elle est contenue. Notre cœur ressemble à une fleur qui perd son parfum quand elle est trop longtemps au grand jour, et il a un cri que nous ne devons laisser échapper qu'à demi, sous peine de tarir notre plus intime énergie. Aussi, avons-nous plusieurs fois remarqué que l'entrée de l'enfant au collège procure une rénovation de la vie de famille. La tendresse des parents trouve encore mille occasions de se montrer, mais elle a recouvré dans l'absence la liberté de se recueillir, de se régler, de s'envelopper de pru-

dence, et de rendre vie à l'autorité qu'une excessive faiblesse avait épuisée.

La vie de collège est, du reste, semée de tant de sacrifices, que jamais pour l'enfant elle ne portera ombre sur les affections de famille. L'éloignement fait presque toujours sentir à l'écolier le prix du trésor dont il abusait, et bientôt son cœur connaîtra des élans de piété filiale dont on le croyait incapable. Et, messieurs, vos fils ne sont-ils pas aujourd'hui la preuve de ce que j'avance? Ils croient nous aimer, ils savent que leur présence nous est chère, et pourtant tous leurs regards, tous leurs désirs sont pour vous. Cette ivresse qui brille dans leurs yeux et frémit sur leurs lèvres ne vous prouve-t-elle pas que le collège est vraiment l'appui, le serviteur et l'ami de la famille?

L'éducation du collège chrétien, si bienfaisante pour la famille, est-elle également utile à la patrie? Le bon sens l'affirme, messieurs, parce que la prospérité d'un pays est le fruit des bonnes mœurs et que les bonnes mœurs se conservent par la famille. Mais cqnsidérons, si vous le voulez, cette question à un autre point de vue.

La patrie et la famille ne peuvent se passer Tune de l'autre. Comment arrive-t-il qu'elles soient quelquefois en lutte? N'est-ce pas parce que l'homme, qui n'a qu'un seul cœur, porte en lui-même la secrète propension à se reposer dans une affection unique? La famille a possédé

son cœur la première, elle se l'est attaché profondément par les joies de l'intimité, par les douceurs du repos, par l'agréable confort d'une vie délicatement sensuelle. La patrie, venue plus tard, ne possède pas de pareils moyens de séduction. Peu semblable aux mères qui se sont' penchées sur nos berceaux, elle aurait son image dans cette incomparable mère des Macchabée, qui en présence de ses sept fils livrés au supplice n'a ni une parole de regret, ni un mot de plainte, mais un héroïque et persuasif enthousiasme. La patrie, elle aussi, ne parle à ses enfants que pour demander des sacrifices, et ses lèvres ne sourient qu'aux fronts dignes de ses couronnes. Cependant elle est mère, et nous devons l'aimer. Elle ajoute une vie à notre vie, un nom à notre nom, un honneur et une gloire au nom et à la gloire que nous avons acquis par nous ou par nos ancêtres. Considérez des millions d'hommes sans lien entre eux : quel désordre, quelle stérile impuissance 1 Vrais grains de sable qui se meuvent dans le désert, ils sont le jouet des hasards les plus imprévus. Supposez maintenant ces mêmes hommes réunis sous le nom d'une patrie ; donnez-leur un cri de ralliement; plantez au milieu d'eux un drapeau, symbole de la destinée commune ; enfin, mettez à leur tête un homme, un prince, qui ait le don d'incarner la grande âme de la nation : les grains de sable sont devenus un rocher impossible à briser, les hommes épars, un peuple puissant, le prince, un géant qui commande au monde.

C'est là, messieurs, une admirable chose que le collège chrétien a le devoir de faire comprendre et aimer. Eh bien ! sommes-nous en mesure d'inspirer à la jeunesse un vrai

sentiment national ? Oui, messieurs, nous y sommes préparés, soit par l'organisation intérieure de nos établissements, soit par le caractère religieux de leur personnel. Il y a dans l'esprit de corps un puissant ressort de l'éducation nationale, et cet esprit existe dans le collège chrétien par cela même que la famille est son modèle et que tous ses membres sont liés d'affection. Trois choses deviennent comme l'Ame de ce corps, une tradition, une pensée, une espérance. Par la tradition, l'œuvre jette une profonde racine dans le passé; par la pensée commune, elle acquiert des sympathies, des amitiés et des soutiens ; par l'espérance, elle s'empare même de l'avenir, et 'de cette hauteur, elle défie les difficultés du présent. Et ne me dites pas qu'une école nouvelle comme la nôtre est privée de tradition : si elle a une pensée elle a des ancêtres et des souvenirs.

La vérité n'est pas une récente invention, comme le voudraient certains rêveurs enivrés de systèmes ; la vérité, fille atnée de Dieu, est avec nous depuis les premiers âges. Parfois nos injures ont paru la voiler ou la vieillir; mais bientôt Dieu a suscité des voix puissantes pour lui rendre son éclat et sa toute jeune beauté. Ces grandes voix, ces envoyés de Dieu sont nos vrais ancêtres; nous les entourons d'un culte filial; nous étudions leur pensée; nous imitons autant qu'il est en nous leurs admirables exemples. Dans l'antiquité ils se nomment Socrate et Platon ; dans les premiers siècles chrétiens, saint Basile et saint Grégoire, saint Augustin et saint Jérôme; au moyen âge, Albert le Grand et Thomas d'Aquin ; dans les temps modernes, Bossuet et Fénelon ; enfin, dans notre Age, Ghékr

teaubriand, le père de notre littérature chrétienne, puis le modeste, pieux et libéral Ozanam. Un autre nom achève cette généalogie, vous le devinez, Messieurs, c'est notre Père Lacordaire, ce grand esprit, ce grand cœur, ce grand caractère, dont la mémoire, chaque jour plus respectée, marche devant nous comme autrefois la nuée lumineuse devant le peuple hébreu.

Notre fidélité à l'illustre restaurateur de Sorèze survit à nos épreuves et vous dit quelles sont nos pensées, quels Sont nos amis, quel est cet esprit de corps que nous mettons sans hésiter au service de notre pays, « Nous ne

séparons pas notre vocation du but pour lequel nous « croyons l'avoir reçue de Dieu... Nous regarderions « comme un crime envers notre patrie d'abandonner « notre position pour venir consumer nos années sur un « sol où elles ne porteraient aucun fruit. Nous apparte- « nons à la France par notre baptême, par ses malheurs « et ses besoins, par notre foi profonde en ses destinées, « par notre âme tout entière ; nous voulons vivre et mou- « rir ses serviteurs (1). »

Ce sont là, Messieurs, les sentiments dont nous donnerons l'exemple à la jeunesse, en sorte que la force inhérente à notre esprit de corps tournera entièrement au développement de la pensée patriotique.

Heureux l'enfant qui trouve dans le collège ce vivifiant esprit ! Heureux celui à qui l'émulation persuade le dévouement et inspire la salutaire horreur de l'inutilité !

Le temps de l'école devra être l'apprentissage de ces

t. Correspondance du R. P. Lacordaire et de M»» Scbwetcbine, pag. MO.

choses. Voyez l'écolier à son début, déjà il trouve dans la classe à laquelle il appartient une petite cité dont il peut devenir le héros. Tout y est à sa mesure, travail, exemples, luttes, récompenses et punitions. Il n'y trouve que des égaux qui pensent, parlent, sentent et agissent comme lui. Le maître lui-même, le professeur y jouit ordinairement d'une certaine popularité due à ce que les revers et les succès delà classe sont évidemment sa grande peine, ou son légitime honneur. Au-dessus de la classe voici la division ou le quartier : les liens y sont moins resserrés; mais pourtant que d'intérêts communs, que de petites libertés à sauvegarder, que de privilèges à obtenir, que de malheurs publics à détourner ! C'est dans le collège l'image du département et de la province. Enfin voici le collège dans son ensemble : il vit sous une règle ou loi à laquelle tous obéissent ; il est gouverné par une volonté qui en est l'unité et la force. Les classes, les divisions, les sociétés artistiques, littéraires, scientifiques, pieuses et charitables y occupent chacune une place, y remplissent chacune un rôle utile à la masse. Ce n'est pas assez pour le collège de ressembler ainsi à la patrie, je. vois un point où l'image l'emporte sur la réalité. Dans cette jeune république il n'y a pas un membre qui n'ait la perspective d'un avancement assuré, pas un qui n'ait part aux sourires de la fortune ; les plus lents sont encore portés en avant par le flot des années. Ce petit huitième dont nous avions remarqué la tête blonde ne sera peutêtre jamais un lutteur redoutable, cependant un jour nous lui verrons une physionomie presque virile, un port assuré et le commencement flatteur de ce qu'on appellera

bientôt une barbe. Alors il sera devenu important, il appartiendra à la plus haute classe, à l'aristocratie de la maison. Quel heureux temps, Messieurs, que celui où, sans effort, par le courant des choses, on devient à la fois un grand philosophe et un important citoyen d'une petite patrie ! Mais ne raillons pas notre petit peuple des collèges, il connaît assez de douleurs, de déceptions, de puériles intolérances, d'enfantines jalousies, pour que nous lui accordions le respect dû à toute souffrance. Souhaitons-lui plutôt une direction vigilante, ferme et amie, qui le préserve des excès et le conduise par degrés à la pratique des sentiments généreux. Il y a des découragements qu'il faut guérir par l'exemple d'une virile espérance; il y a des abus d'émulation qu'il faut corriger par une leçon de respect et de douceur; il y a de petites tyrannies qu'il faut briser ; il y a des jalousies, des colères, des rancunes, et aussi des sympathies, des engouements, des passions, qui imposent aux maîtres un singulier mélange de prudence, de bonté et de courage; enfin il reste toujours dans quelques enfants un fond apathique, égoïste et paresseux contre lequel nous ne dresserons jamais d'assez puissantes batteries. Tout cela, Messieurs, est de grande conséquence. C'est en vain que pour compléter l'action du collège nous parlerions de l'histoire et des gloires de la France; c'est en vain que nos grands anniversaires nationaux et nos joies publiques seraient célébrés avec éclat, nous n'aurions rien fait si nous ne fondions l'amour de la patrie sur les vertus morales. C'est pourquoi nous devons considérer comme une source de sincère patriotisme le caractère religieux et sacerdotal du collège chrétien.

Je dédaigne les attaques haineuses dont le prêtre est chaque jour l'objet de la part de ceux qui le connaissent mal; rien de ce qui vient de la haine ne doit nous occuperiez Assurément, Messieurs, nous sommes des hommes comme les autres, nous prêtres, et nous avons des travers, des défauts et des faiblesses ; mais comme les autres, aussi, nous avons la liberté de bien faire. Or, je vous le demande, cette liberté n'est-elle pas affermie par la providentielle influence de la vocation, parle renoncement aux plaisirs môme légitimes, par l'étude habituelle des plus hautes vérités, par l'exercice des fonctions sacrées, par l'indispensable amour de Dieu? Pourquoi donc nous refuserait-on le patriotisme? Est-ce à cause de la rigoureuse obligation où nous sommes de vaincre nos passions, de posséder la science et de nous dévouer? Ou bien est-ce parce que nous faisons profession d'aimer Jésus-Christ et son Eglise? Mais pourquoi aimons-nous Jésus-Christ, sinon parce que nous voyons en lui le sauveur d'âmes qui nous sont chères? Pourquoi aimons-nous l'Eglise, sinon parce qu'elle est dépositaire des moyens de salut que Jésus-Christ a choisis pour nous?» On oublie que ces mots amour de Jésus-Christ et de l'Eglise sont synonymes d'amour^ des âmes, et cet oubli produit une regrettable injustice.

Oui, nous aimons les âmes, toutes les Ames que Jésus- Christ a rachetées sur la croix ; et parmi ces âmes nous aimons surtout celles que Dieu a liées à la nôtre, par la communauté du sang, de la race et de la patrie ; nous aimons donc les âmes françaises avant les autres, et nous les aimons ardemment, puissamment, constamment.

Un bon prêtre de France est toujours un bon Français,

comme un d'Irlande est un bon irlandais, comme un de Pologne est un bon Polonais. Instruisons-nous par l'histoire ; pensons à cette malheureuse Pologne que Pie IX protège, encourage et bénit; pensons à cet archevêque exilé, à ces prêtres errants dans les forêts avec les soldats de l'indépendante, à ces martyrs que la patrie et l'Église honoreront à Fenvi, parce qu'ils ont trouvé meilleur de mourir pendus à un gibet que de monter paisiblement à l'autel dans l'égoïste consentement aux maux extrêmes de leur pays : est-ce là du patriotisme?

Aà 1 messieurs, puisse notre France être à jamais pré* servée de l'oppression étrangère 1 Mais si un jour elle a besoin de défenseurs, regardez les premiers rangs vous y trouverez sûrement cette jeunesse chrétienne dent le cœur a été réchauffé au contact de celai du prêtre.

Au point de vue religieux rien n'est simple comme la mission du prêtre à l'égard de l'enfance. Jésus-Christ en présence des disciples étonnés a béni et caressé les petits enfante: Laissez-les venir à moi, disait-il, car le royaume du ciel est pour ceux qui leur ressemblent. Malheur à qui les scandalise, il lui vaudrait mieux d'être jeté au foodde la mer. Cet exemple et cette parole médités font naître déjà dans le cœur du prêtre une délicate bonté. Ensuite l'ignorance de l'enfant n'a rien de laid, de difforme, de honteux

comme celle de l'homme adulte, et le prêtre qui s'essaye à sa mission d'enseigner, se tourne naturellement vers les aimables petits auditeurs dont les anges voient la face de Dieu dans le ciel. L'enfance, revêtue des dons de Dieu comme d'une parure immaculée, est à ses yeux l'espé-* rame du monde, la consolation des maux présents, l'objet de la plus tendre complaisance de l'Église. Aussi rien ne me touche comme de me sentir appelé à passer ma vie parmi les enfants, rien ne me paraît beau comme de leur apprendre qu'ils ont au-dessus de la famille, au-dessus de la patrie une mère surnaturelle, l'Église, qui les a enfantés dans la douleur et qui bientôt s'appuiera sur leur amour.

O mes petits amis, écoutez une pensée sérieuse : il n'y a pas sur la terre de créature entièrement immortelle. Un jour vos yeux en larmes chercheront sans les trouver le père et la mère qu'ils sont accoutumés à voir ; un jour la voix la plus douce à entendre se sera éteinte dans une dernière prière ; un jour la main qui vous a bénis sera glacée et séparée de l'âme dont elle transmettait les bontés ; un jour tous ceux que vous chérissez partiront par une sombre porte ouverte qui se nomme la mort : sera-ce la fin des plus pures affections ? retrouverez-vous jamais vos chers absente? Est-il quelque lieu qui survive à la terre? — Ne désespériez point, car une mère immortelle vous rendra ceux que vous avez tant aimés ; eette mère est l'Église. Pendant dix-huit siècles die a préparé les joies de votre berceau : àl'antique tyrannie du père sa bénigne influence a substitué k douée et mutuelle affection des époux chrétiâia;audémôodôreBckyage?àbvieilleoppi^aftionde9

— aimées, sa justice a opposé l'égalité et la liberté, les deux anges gardiens de la patrie moderne. Non contente de tous avoir fait nattre dans une famille adoucie, sous l'égide d'une patrie bienfaisante, l'Église a tiré du cœur de Jésus Fonde sainte du baptême dans laquelle elle vous a purifiés et anoblis ; puis, vous prenant par la main , vous guidant dans les sentiers inconnus de l'avenir, elle marche à vos côtés, vous nourrit d'un pain mystérieux, vous console par une espérance magnifique. L'agonie elle-même ne vous séparera pas d'elle ; mère plus tendre ou plus heureuse qu'aucune autre, après vous avoir consolés dans vos suprêmes angoisses, elle vous suivra par delà le trépas pour vous ouvrir le séjour du vrai bonheur et vous rendre sous le regard de Dieu ceux qui vous auront été ravis.

Mais le collège se bornera-t-il à montrer dans le sein maternel de l'Eglise la source de toute vie sanctifiante? Laisserons-nous croire au jeune homme qu'il a payé toute sa dette dès lors qu'il a conservé la foi de ses pères? Non, messieurs, le respect ne suffit pas, l'Église veut être aimée comme une mère et servie comme la patrie des âmes. Il lui faut à elle aussi des soldats dévoués qui continuent ses pacifiques conquêtes. De même que la France appelle chaque année sous ses drapeaux ses jeuries hommes les plus forts, l'Église groupe sous sa bannière les intelligences d'élite, les cœurs fermes, tous eeux de ses eûfants qui peuvent manier le glaive de la parole et l'arme plus puissante encore de la charité. Vos fils, messieurs, auront une place d'honneur parmi les soldats de l'idée chrétienne. Il leur sera beaucoup demandé, parce qu'ils auront beaucoup reçu. Nous devrons donc, autant que leur jeune âge

te permettra v dérouler devant eux laiongue page des douleurs de l'Église, afin que leur cœur filial en soit ému. Nous devrons leur dire comment nos ennemis reprochent à l'Église de repousser la science, de rapetisser les beauxarts, de méconnaître l'utilité de la richesse, de se méfier de la liberté politique et d'entraver le progrès du monde. La plus persuasive des apologies de notre religion résultera d'une large initiation à tout ce qu'on nous accuse d'exclure. Souvenons-nous que tout ce qui est bon vient de Dieu, et que tout ce qui vient de Dieu est capable d'un harmonieux accord. Pour assurer à l'Eglise le dévouement de la génération nouvelle, enseignons sans les séparer les lettres profanes et les lettres chrétiennes, la philosophie et la révélation, les sciences de la nature et la morale de l'Évangile, les merveilles de l'industrie et les miracles de la charité, le respect du passé et les espérances de l'avenir. Fussions-nous effrayés de la marche du siècle, l'humanité nous parût-elle semblable à un fleuve débordé, ne jetons pas à rencontre de son invincible courant les digues qui ne peuvent protéger que ses rivages. Obligés de garder avec un soin jaloux le trésor caché de la foi, obligés de repousser tout ce qui contredit les incompréhensibles mystères de nos dogmes révélés, du moins n'ayons aucune intolé*» rance dans» le caractère, ni aucune dureté dans les paroles; n'ayons qu'un signe pour nous faire reconnaître, le signe de Jésus-Christ, c'est-à-dire la douceur, la bienveillance, le large esprit de charité. Agir autrement serait ajouter aux méfiances du monde, aux douleurs de l'Église et aux maux de notre temps.

Des hauteurs où notre pensée nous a conduits, vous

pouvez, messieurs, embrasser d'un regard notre système d'éducation.

Après avoir relevé le principe tutélaire de l'autorité des parents* et trouvé dans l'obéissance le secret de donner de la force au caractère, nous montrons dans le dévouement à la patrie et à l'Église le but de la vie de famille tout entière. Nous nous emparons alors des facultés nobles de Ja jeunesse, pour leur imprimer une direction franchement nationale et profondément chrétienne. Attentifs à ne jamais séparer ce que Dieu a uni,. noua cherchons tout ensemble à former en chacun de nos élèves l'homme privé, aux mœurs douces et polies, à l'esprit cultivé efc délicat; puis le citoyen soumis aux lois, respectueux et bienveillant pour le pouvoir, ferme et indépendant dans le dévouement au bien public ; puis enfin le chrétien convaincu, l'Ame sage, pitute, avide de vertu intérieure, prête, 1 tous les sacrifice? que la foi religieuse pourrait commander.

Voilà notre plan, mais quand pourrai -je dire voilà notre œuvre? Quel sera l'avenir de cette mai son à peine fondée? Ces murs déjà agrandis par. nos soins se dilateront-ik bientôt pour abriter une plus nombreuse jeunesse ? Cette parole que je vous confie avec une si douce émotio&comment sera-t-elle accueillie au dehors ? les temp6. sont-ils mûrs pour nous ? les hommes de paix et de liberté pefr yent-ils être, oompris par notre société impatiente et troublée ? À ces questions le passé n'apporte que des répomes alarmantes, et pourtant vos sympathies et nos plus in limes convictions s'accordent à promettre un avenir heureux- Certaines pensées portent bonheur, certaine* «mations rendent inyuloéi^ble,. cela s'applique aux institutions, et

aux hommes. Si Dieu veut que la jeunesse soit formée à des pensées de conciliation, d'unité et de progrès, s'il veut que l'Église apparaisse bientôt planant au-dessus de nos petits systèmes ruinés, et opérant par la vertu de Jésus- Christ ce que notre raison solitaire a vainement essayé, il éclairera les intelligences, il fortifiera les volontés.

Moïse était perdu quand sa mère l'abandonnait sur le Nil, et pourtant on Ta vu plus tard passer sous les flots de la mer Rouge comme un conquérant sous un arc triomphal. Ah 1 -messieurs, croyons à la Providence, travaillons à nous affranchir de la servitude de Terreur, allons à la vérité comme les Israélites à la Terre promise. Avançons sans crainte, appuyés sur la croix de celui qui a dit : Confidite ego vici mundum. '

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