DES ÉCOLES GARDIENNES
Comment le législateur de 1842 entendait organiser les diverses écoles primaires. — Les écoles gardiennes laissent à désirer parce que l'autorité éprouve une grande difficulté à recruter le corps enseignant. — Qualités exigées pour diriger une école gardienne. — Comment le gouvernement pourrait facilement augmenter le nombre des instituteurs et des institutrices dans les écoles gardiennes. — Bienfaits de ces écoles. — Statistique de ces écoles en 1866. — Situation de ces écoles d'après les rapports officiels. — Leur population en 1866. — Statistique du corps enseignant. — Dépenses. — Importance des écoles gardiennes.
D'après l'art. 25 de la loi , une partie- du subside voté annuellement par la législature pour l'instruction primaire doit avoir pour destination spéciale :
1° D'encourager l'établissement de salles d'asile, principalement dans les cités populeuses et dans les districts manufacturiers ;
2° De favoriser les écoles du soir et du dimanche pour les adultes ;
3° De propager les écoles connues sous le nom d'ateliers de charité et d'apprentissage. Le gouvernement , ajoute le législateur , s'assurera du concours des provinces et des communes pour obtenir les résultats que ces subsides ont pour objet.
Dans une circulaire du 9 avril 1843, M. le baron
Nothomb* , faisant allusion à cet article , s exprimait ainsi :
« Les écoles gardiennes sont en quelque sorte la base de l'éducation populaire. Les écoles d'adultes sont particulièrement destinées aux ouvriers qui désirent entretenir ou étendre l'instruction qu'ils ont acquise à l'école primaire, ou qui, n'ayant pas joui de ce bienfait dans leur enfance , veulent posséder les connaissances aujourd'hui indispensables à toutes les professions. Elles tendent donc à améliorer la condition du peuple sous le rapport matériel. Ainsi, M. le gouverneur , pour que le bienfait de l'instruction soit assuré aux populations laborieuses de la Belgique , pour qu'il soit vraiment efficace, pour qu'il ait une influence morale , salutaire et durable , il ne suffira pas d'avoir , dans chaque commune , une école teUe que celle que prescrit l'art. 6 de la loi. Dans les grandes viUes surtout, dans les centres de fabrication où se trouvent réunies un grand nombre de familles vouées aux travaux de l'industrie , l'instruction primaire , parvenue à son état normal, devra offrir : à la première enfance V école gardienne ; à l'enfant en âge d'école Y école primaire proprement dite, comme l'entend l'art. 6 de la loi ; enfin , au jeune homme et à la jeune fille dont la journée est employée aux travaux industriels , Y école d'adultes du soir ou du dimanche. C'est vers une organisation comprenant ces trois degrés de l'éducation populaire que seront dirigés tous les travaux de l'administration. »
Cette organisation est restée pendant longtemps en projet dans les cartons du ministère de l'intérieur.
DES ÉCOLES. iii
Les écoles gardiennes officielles laissent encore beaucoup à désirer , parce que, dit une autre circulaire ministérielle du 8 juin 1860 , « on ne trouve que difficilement des femmes capables de bien soigner l'éducation de la première enfance... »
« Pour diriger une école gardienne, il faut autant, si pas plus de connaissance et d'aptitude chez l'institutrice , que pour une école primaire proprement dite. Ce n'est pas ce que l'on croit généralement. Aussi la plupart des institutions sont mal tenues , et il en est qui méritent à peine le nom d'écoles (i). »
Dans le nouveau programme des écoles normales d'institutrices , du 10 février 1860 , le gouvernement a prescrit l'enseignement de la méthode Frcebel , depuis longtemps employée dans les JayxUns cï Enfants privés dirigés par les religieuses de Notre-Dame , les sœurs de la Sagesse , etc.
L'éducation de la première enfance , dans une école gardienne , consiste moins dans l'art d'instruire que dans celui d'amuser l'attention et d'entourer le corps autant que l'esprit de soins délicats. Pour pratiquer le Sinite Xicirvulos , tous les jours que Dieu donne , depuis le matin jusqu'au soir , il faut une tendresse de cœur , une élévation d'esprit et une sérénité de volonté , qu'on ne rencontre naturellement que sur les genoux d'une mère.
Pour diriger une école de trente ou quarante petites créatures qui naguères mordaient sans pitié dans le
(i) Essai de la situation du royaume, 1851-60, I, p. 143.
sein de leurs nourrices , il est nécessaire de posséder une nature angélique ou de s'imposer une mission dont la récompense ne peut être ici-bas. Quand on pense combien il est difficile dans les familles de se procurer des Bonnes convenables, et combien grande est l'importance du rôle de la personne chargée de surveiller simplement l'éducation physique de nos chers petits enfants , on est vraiment effrayé des conditions nombreuses et délicates, exigées pour le choix d'une institutrice destinée à diriger une salle d'asile , où sont jetées les bases de l'éducation populaire et où se forment les premières et les plus fortes habitudes de la vie. C'est dans une école gardienne qu'on aperçoit le mieux la nécessité de l'union intime de la religion et de l'enseignement ; car toutes les théories abstraites et tous les systèmes préconçus viennent s'y briser contre les exigences éternelles de la nature humaine. Pour éleverses propres enfants , une mère , quelle qu'elle soit , est capable de tous les dévouements ; mais quand il s'agit d'élever les enfants des autres , combien de femmes ne ressemblent-elles pas à la froide mère du jugement de Salomon ? A défaut de mère naturelle , je ne connais que notre Mère la Sainte-Eglise , qui soit capable de fournir des institutrices pour la première enfance . Je ne prétends pas que ces institutrices doivent nécessairement faire partie d'une congrégation religieuse, mais je soutiens que sans le trésor d'aménité, de douceur et de patience , créé et entretenu par la foi religieuse , il est impossible de fournir régulièrement le grand nombre de sujets qui sont nécessaires pour une
bonne organisation des écoles gardiennes dans nos pays si peuplés. C'est un fait dont plusieurs peuvent regretter l'existence, mais qu'ils ne peuvent contester.
Aussi , le nombre des congrégations religieuses enseignantes croît chaque jour : il augmentera encore avec les besoins croissants de l'enseignement. C'est une nécessité morale, conséquence des progrès de notre civilisation. Si le gouvernement belge avait le courage de résister aux entraînements de l'esprit de parti, il pourrait, à peu de frais, par de simples encouragements, multiplier dans de vastes proportions le nombre des salles d'asile officielles. Pour cela, il lui suffirait de s'entendre avec quelques congrégations religieuses.
« S'il est des lois qui doivent être faites sans passion , sous l'inspiration seule de la justice et de la vérité, ce sont les lois qui concernent l'éducation. » C'est le conseil d'un philosophe, ancien dignitaire de l'université de France, AI. J. Barthélémy Saint-Hilaire. Il est regrettable qu'il ne soit point suivi en Belgique par le parti qui domine.
Mais il ne faut pas désespérer pour cela de l'avenir des salles d'asile , car la charité privée voudra en créer de nouvelles chaque jour. C'est par l'enseignement que le christianisme prend possession des masses populaires; et il vaut mieux que cette œuvre sainte se fasse aujourd'hui sans le concours de l'Etat. Toutefois comme on n'a pas le droit de repousser ce concours, quand il a pour objet « la justice et la vérité »,
il était utile de dire que l'organisation des salles d'asile,
pour laquelle le gouvernement avoue avoir tant de difficultés à vaincre, pourrait être plus rapidement développée, s'il le voulait.
Jamais on n'a mieux compris que de nos jours l'importance de bonnes écoles gardiennes. Dans nos cités populeuses et dans les centres manufacturiers , où la recherche du pain quotidien absorbe l'attention des parents, c'est un véritable bienfait privé et public que de garantir autant que possible la plus tendre enfance contre les influences délétères qui l'entourent physiquement et moralement. Il est facile de reconnaître les quartiers où il existe une école gardienne bien organisée; les enfants n'y courent pas à toute heure sur la voie publique, malpropres et déguenillés. Il règne devant les plus modestes habitations un ordre qui permet aux parents de vaquer sans inquiétude à leurs occupations obligées. Le travail de la famille est plus régulier. Les enfants, soustraits pendant une grande partie de la journée aux colères et aux brutalités qu'excite trop souvent leur pétulance chez des parents fatigués par le travail et énervés par les privations ou la misère, viennent, au sortir de l'école, ranimer leur courage abattu et égayer leur pauvre J foyer, où ils apportent le parfum des bonnes paroles qu'ils ont entendues et des bons exemples qu'ils ont vus. Leur corps a été protégé et leur esprit a reçu les germes précieux de l'éducation morale. Une bonne école gardienne dans un quartier pauvre ou industriel est vraiment un établissement tutélaire ; et il n'est pas d'encouragement qu'on ne devrait décerner aux âmes
dévouées qui les créent, les entretiennent ou les dirigent. Les personnes qui connaissent la situation morale et matérielle des familles pauvres dans nos grandes villes et dans les centres industriels , savent combien malheureusement il manque encore de bons établissements de ce genre. Ceux qui existent sont notoirement insuffisants. Aussitôt qu'il en est créé un nouveau, la demande des places dépasse immédiatement l'offre.
Au 31 décembre 1863, il ny avait pour tout le royaume que 552 (i) écoles gardiennes ; 92 de plus qu'en 1860. Au 31 décembre 1866, ce chiffre n'était augmenté que de 12. Le nombre des écoles communales s'est accru de 22 ; celui des écoles privées inspectées de sept; 17 écoles libres ont été fermées. Sur les 564(2) écoles gardiennes, 106 avaient été créées aux frais du trésor public ; 458 avaient été établies grâce à l'initiative privée.